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Dr Richard Fleet : un psy dans la tête d'un médecin d'urgence

Dr Richard Fleet : un psy dans la tête d'un médecin d'urgence

Hélène de Billy | Rédactrice pigiste

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mars 2019

Psychologue, conférencier, titulaire de la Chaire de recherche en médecine d’urgence de l’Université Laval et médecin d’urgence à l’Hôtel-Dieu de Lévis, le Dr Richard Fleet mise sur la créativité pour soulager la détresse des médecins, transmettre les résultats de la recherche médicale à la population et réformer notre système de santé. Depuis un an, ce passionné des arts circassiens est aussi devenu le tout premier médecin en résidence de l’École nationale de cirque de Montréal.

Une maman au coeur d’or
Durant sa jeunesse, le Dr Fleet, qui fait alors du ski acrobatique durant ses loisirs, rêve de devenir médecin. Son cégep terminé, il rejoint d’abord le Département de psychologie de l’Université McGill, puis celui de l’UQAM, où il décroche un doctorat. À 33 ans, il décide d’abandonner sa pratique pour faire une demande d’admission à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, qui l’accepte malgré son âge. Mordu de recherche, le Dr Fleet entame son postdoctorat à l’Institut de cardiologie de Montréal sur les attaques de panique à l’urgence. Il obtient sa certification en médecine d’urgence un an plus tard, à 43 ans.

Durant ses longues années d’études à la Faculté de médecine, il a presque oublié qu’il était psychologue. Il réalise aujourd’hui à quel point cela aurait été une erreur. Que ce soit à l’urgence avec ses patients, comme conférencier pour soulager la détresse de ses collègues médecins ou comme chercheur, la psychologie, dit-il, lui permet de s’attaquer « aux vraies choses » et aux problèmes à la source de la détresse psychologique.

C’est également grâce au psychologue en lui s’il a compris « à quel point on a besoin de créativité » pour réformer le système de santé au Québec. Persuadé que les artistes peuvent être mis à contribution pour établir une culture de l’innovation dans nos hôpitaux, il a restructuré sa chaire de recherche pour y inclure un laboratoire créatif, qui porte le nom de Division Bleu Ciel. « À la Division Bleu Ciel, explique-t-il, on veut s’inspirer des artistes comme Robert Lepage pour bousculer la léthargie du système et insuffler de nouvelles idées. » 

En arrivant à la Chaire, Fleet a d’ailleurs rencontré les gens du Cirque du Soleil. « Il trouvait que le milieu de la recherche manquait d’imagination, dit Gaétan Morency, qui était alors vice-président à la citoyenneté du Cirque du Soleil. Je l’ai trouvé extrêmement dynamique et motivé. »

Ayant vécu, jeune adulte, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal, Fleet, qui parlait anglais avec son père et français avec sa mère, avait l’ambition de suivre les traces de son oncle médecin. « Aujourd’hui, dit-il, j’ai tendance à croire que mon inspiratrice a toujours été ma mère. »

Atteinte de la maladie d’Alzheimer, Mme Fleet occupe une chambre dans le CHSLD où elle a travaillé comme bénévole pendant 15 ans. « Quand je vais là-bas, rapporte son fils avec émotion, les employés me parlent d’elle comme si c’était la fin du monde. Ma mère aimait les gens. Elle commençait toujours une conversation par ces mots : "Comment ça va ?" Mon intérêt pour les autres me vient d’elle. »

Les médecins en burn-out
Depuis l’époque où il étudiait les effets des crises de panique sur les maladies coronariennes, le médecin d’urgence de Lévis a toujours été intéressé par la façon dont le stress envahit nos vies.

Il cite une étude récente de l’Association médicale canadienne (AMC) selon laquelle un médecin sur quatre affirme ressentir un fort épuisement professionnel et un sur trois présenterait des symptômes de dépression, ce « qui peut avoir des répercussions sur le soin des patients », estime-t-on dans le rapport.

Le sujet est délicat. « Comme professionnel de la santé, on hésite beaucoup à parler de notre propre détresse psychologique. On ne s’écoute pas. On tombe facilement dans le déni. Et on ne s’accorde pas le droit de s’absenter trop longtemps. »

Il y a un an, le Dr Fleet a mis sur pied une série de conférences sur la gestion du stress dans la profession médicale, en collaboration avec l’AMC. Il a rencontré plus de 1 000 médecins, des chirurgiens, des anesthésistes, des gynécologues, des radiologistes.

Ces séances axées sur l’expression et le développement des talents artistiques de chacun l’ont amené à se pencher sur le parcours universitaire des médecins. « La plupart des médecins veulent sortir du carcan à un moment donné, mais durant leur formation, oubliez ça, ils n’ont jamais développé leur potentiel créatif. Et on pense que cette carence peut contribuer à leur détresse psychologique. »

Dans les urgences en particulier, il y a très peu de temps pour penser de façon créative. Le Dr Fleet en sait quelque chose. « À la fin de ton quart, tu ne vois plus le patient. Tu vas surévaluer la gravité de sa condition ou à l’inverse le renvoyer chez lui selon l’intensité de ta fatigue et le désir de terminer ta tâche au plus vite. »

Et le psychologue de renchérir : « Et l’erreur est d’autant plus susceptible de se produire que, comme médecins, la plupart d’entre nous ne sont pas formés pour comprendre comment notre cerveau fonctionne. »

L’art pour sensibiliser et mobiliser
Mais la première mission de la chaire qu’il dirige concerne la pénurie de services dans les urgences des régions rurales. L’idée derrière l’étude démontrant cette pénurie est venue au Dr Fleet alors qu’il pratiquait la médecine d’urgence à Nelson, une petite ville de Colombie-Britannique. « Le gouvernement a exercé des restrictions budgétaires. Avec les citoyens, on a voulu répondre à cette injustice. On s’est alors rendu compte que, au Canada, les petites urgences rurales sont à peu près dépourvues de services. »

De retour au Québec en 2010, après cinq ans dans l’Ouest, il dresse le portrait de la situation dans sa province d’origine, pour s’apercevoir que le taux de mortalité au Québec est de deux à cinq fois plus élevé lorsqu’on subit un traumatisme en région.

À titre d’exemple, l’hôpital de Baie-Saint-Paul ne dispose pas de tomodensitomètre (scanner). Pour remédier à la situation, le Dr Fleet a décidé d’organiser des conférences-spectacles en collaboration avec des artistes. À Baie-Saint-Paul, en plus du Cirque du Monde, un avatar du Cirque du Soleil, il a accueilli un peintre, Jean-François Racine, dont les oeuvres ont servi à la mobilisation populaire visant à acquérir cet appareil « qui pourrait contribuer à sauver des vies et à éviter des transferts coûteux et complexes », selon la Chaire.

Drones et innovations au service de la santé
Qui dit médecine d’urgence en région excentrée dit également localisation de personnes en danger. À cet égard, la technologie retient l’attention du chercheur, et en particulier la technologie des drones, « dont certains modèles coûtent à peine 1 500 dollars et ont 10 km d’autonomie ».

C’est ainsi que le Dr Fleet a participé l’an dernier à des tests sur l’utilisation des drones durant l’événement sportif Iron Man dans les Laurentides. L’expérience s’étant avérée concluante, il est sur le point d’inclure une division des drones à la chaire de recherche. « D’ici cinq ans, les drones vont faire partie des soins préhospitaliers en matière d’urgence. »

Zumanity !
Passionné et n’ayant pas peur de sortir des sentiers battus, Fleet est devenu l’an dernier le premier médecin en résidence à l’École nationale de cirque de Montréal, dont il a d’ailleurs contribué à fonder la clinique médicale. Chaque semaine, il passe ainsi une journée à son bureau du quartier Saint-Michel, où ses patients, les étudiants de l’École, âgés de 14 à 18 ans, proviennent de 40 pays différents.

Fleet apprécie ses échanges avec ces surdoués appelés à performer sous un chapiteau. « Ici, ce n’est pas comme à l’urgence, dit-il. J’ai le temps de parler avec mes patients, de leur demander s’ils sont heureux, s’ils ont des projets de tournée, ce qu’ils comptent faire dans l’avenir. »

Et lorsque ses anciens confrères du Département de psychologie de l’UQAM lui ont demandé si lui-même s’estimait plus heureux aujourd’hui que lorsqu’il a entrepris ses études en médecine, il leur a répondu qu’il était content d’avoir réalisé une partie de ses rêves.

Le Dr Fleet a ensuite ajouté : « Non, je ne suis pas nécessairement plus heureux. Mais je sais aujourd’hui que si je suis en mesure de comprendre la façon dont les organisations contribuent à épuiser le personnel de la santé, ou si je peux amener certains de mes patients à faire face à l’urgence que représentent les problèmes à l’origine de leur abus de substances ou de leurs tentatives de suicide, c’est grâce à ma formation de psychologue. »



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Hélène de Billy | Rédactrice pigiste

 

 

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