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Intimidation : favoriser la prévention et orienter les interventions

Dre Fanny-Maude Urfer, psychologue au CIUSSS de l'Est-de-l'Île-de-Montréal et en pratique privée


La demande de consultation

Un professeur consulte la psychologue de l'école afin de partager ses inquiétudes quant aux comportements agressifs dont il est témoin dans la cour d'école. Après discussion avec ses collègues, l'enseignant constate l'intérêt des élèves pour l'organisation de rencontres abordant le thème de l'intimidation et se demande comment orienter ces discussions.

La recherche le dit

L’intimidation est définie comme un comportement agressif dans lequel un individu ou un groupe attaque, humilie ou exclut intentionnellement une personne impuissante de manière répétée et durable. Sa prévalence se chiffre entre 13 et 75 %, suivant la façon de mesurer et de définir ce construit. En milieu scolaire, 23 % des élèves interrogés ont décrit l’intimidation comme un problème quotidien. Cet enjeu est associé à des problèmes de santé mentale variés (dépression ou anxiété avec ou sans idéations ou comportements suicidaires) et à des comportements problématiques (dont l’abus de substances et des gestes délinquants ou criminels), et ce, tant pour l’intimidateur que pour l’intimidé (Espelage, Van Ryzin et Holt, 2018).

Afin de déterminer les facteurs individuels et contextuels à considérer pour orienter les interventions auprès des jeunes intimidateurs, plusieurs études se penchent sur le lien entre l’intimidation et l’empathie, guidant l'élaboration de programmes d’entraînement à l’empathie. Puisque l’efficacité de ces programmes coûteux est mitigée, van Noorden, Haselager, Cillessen et Bukowski (2015) soutiennent la pertinence de considérer à la fois la nature multidimensionnelle de l’empathie et les multiples formes possibles d’implication dans l’intimidation (intimidateur, victime, observateur neutre ou se portant à la défense des autres). Leur revue systématique de 40 études portant sur le lien entre l’empathie et l’implication dans des situations d’intimidation distingue les dimensions affective (capacité de faire l’expérience des émotions d’autrui) et cognitive (capacité de les comprendre) de l’empathie. La corrélation entre intimidation et empathie – qu’elle soit affective ou cognitive – varie selon chacune des quatre formes d’implication dans la problématique d'intimidation. L’étude de Deschamps, Verhulp, Orobio de Castro et Matthys (2018) auprès d’enfants présentant des problèmes comportementaux soutient quant à elle l’importance de porter une attention particulière à l’empathie en terme de réponse à la tristesse et à la détresse plutôt qu’en réponse à d’autres émotions comme la colère ou la joie. La nature des comportements agressifs doit également être considérée, à savoir s’ils sont proactifs (contrôlés et en attente d’une récompense) ou réactifs (impulsifs et en réponse à une frustration).

Les programmes de prévention et d’intervention considèrent l’empathie comme un trait de personnalité ou une aptitude. Or, une étude de van Noorden, Cillessen, Haselager, Lansu et Bukowski (2016) soutient que l’empathie s’avère dirigée vers une autre personne en particulier dont l’identité et l’implication dans la situation d’intimidation varient, générant différents niveaux d’empathie. L’étude montre que les jeunes en situation d’intimidation, que ce soit comme intimidateurs ou comme victimes, présentent moins d’empathie les uns pour les autres que ceux qui ne vivent pas de telle situation. L’intervention visant le développement d’empathie envers les victimes pourrait ainsi limiter les agressions sans remords ou sentiment de culpabilité.

Finalement, l’étude d’Espelage, Van Ryzin et Holt (2018) met en lumière les différentes trajectoires comportementales de jeunes intimidateurs. L’étude longitudinale effectuée auprès de 1565 étudiants couvre une période de cinq ans incluant notamment le passage de l’école primaire à l’école secondaire. Ce large échantillon permet de définir cinq parcours typiques et hétérogènes auxquels sont associés certains prédicteurs, co-variables et conséquences propres à chaque trajectoire. Par exemple, 51,3 % de l’échantillon s'identifie à la trajectoire décrivant un niveau d’intimidation modéré et régulier au fil du temps. Les jeunes appartenant à ce groupe rapportent des interactions négatives avec les membres de leur famille et un faible sentiment d’appartenance à l’école, ce qui sous-entend qu’ils ont une tendance au retrait ou certaines difficultés d’adaptation sociale.

Les résultats de ces différentes études apportent des informations pertinentes pour l’amélioration des programmes de prévention et d’intervention portant sur l’intimidation et permettent de rendre leur contenu plus cohérent avec le vécu des jeunes.

Retour sur la demande de consultation

À la suite de la demande du professeur, la psychologue de l’école organise une rencontre avec tous les enseignants afin de leur transmettre les résultats tirés des plus récentes études portant sur les programmes de prévention et d’intervention axés sur la problématique de l’intimidation en milieu scolaire. Ceci permet d’entamer une réflexion sur les mesures à prendre pour gérer ce problème.

Bibliographie

  • Deschamps, P. K., Verhulp, E. E., Orobio de Castro, B. et Matthys, W. (2018). Proactive agression in early school-aged children with externalizing behavior problems: A longitudinal study on the influence of empathy in response to distress. American Journal of Orthopsychiatry, 1-8.
  • Espelage, D. L., Van Ryzin, M. J. et Holt, M. K. (2018). Trajectories of bully perpetration across early adolescence: Static risk factors, dynamic covariates, and longitudinal outcomes. Psychology of Violence, 8, 141-150.
  • van Noorden, T. H. J., Cillessen, A. H. N., Haselager, G. J. T., Lansu, T. A. M. et Bukowski, W. M. (2016). Bullying involvement and empathy: Child and target characteristics. Social Development, 26, 248-262.
  • van Noorden, T. H. J., Haselager, G. J. T., Cillessen, A. H. N. et Bukowski, W. M. (2015). Empathy and involvement in bullying in children and adolescents: A systematic review. Journal of Youth and Adolescence, 44, 637-657.