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Introduction au dossier - Regards sur le couple

Introduction au dossier - Regards sur le couple

Dr François St-Père, psychologue | Expert invité

Spécialisé en thérapie de couple et en médiation familiale, et pratiquant en clinique privée depuis 20 ans, il est cofondateur de la Clinique de psychologie Saint-Lambert. En plus d’avoir publié deux ouvrages sur le couple, il prononce régulièrement des conférences et donne des formations sur les relations entre les hommes et les femmes. Il a enseigné à l’Université de Montréal et a collaboré à la mise en place ainsi qu’à l’élaboration de projets de recherche sur la thérapie conjugale.

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juin 2019

C’est avec fierté que je vous présente cette édition de Psychologie Québec portant sur un sujet fascinant et inépuisable, le couple à notre époque. Lorsque l’on m’a proposé d’agir en tant qu’expert invité, j’avoue avoir hésité. N’étant pas un chercheur et ne me considérant pas non plus comme un intellectuel, je me définis plutôt comme un clinicien qui s’intéresse au couple depuis 24 ans et s’est donné le mandat de trouver les meilleures façons d’aider les hommes et les femmes à développer des relations plus harmonieuses et satisfaisantes. Durant mes études doctorales à l’Université du Québec à Montréal, j’ai pu constater qu’il était possible de contribuer de façon significative et constructive à la vie des gens. J’ai aussi pris conscience du fait que plusieurs adultes ne sont pas outillés pour faire face aux aléas de la vie à deux, ou encore possèdent des outils inadéquats.

La thérapie comportementale intégrative de couple
Pour reprendre l’expression de John Gottman, chercheur américain renommé, la majorité des problèmes fondamentaux qui existent dans le couple sont insolubles, car ils proviennent de différences individuelles profondément ancrées, et ces différences évoluent très peu dans le temps. Pensons notamment au tempérament et à la personnalité.

Dans le but d’enrichir ma formation et mes connaissances liées à l’approche comportementale cognitive, je me suis intéressé au concept de l’acceptation et à celui de la tolérance. Ma réflexion m’a conduit à l’apprentissage de la thérapie comportementale intégrative de couple (TCIC), qui a pour principal objectif d’inviter les clients à percevoir leurs conflits à partir des différences entre eux et non pas en tant que défauts de la part de leur partenaire. Les tenants de cette démarche encouragent les individus à s’intéresser à ce qui se cache derrière les comportements irritants de leur partenaire pour parvenir à être plus tolérants. Il peut s’agir par exemple d’émotions, de besoins, de croyances ou de blessures. Lorsque chaque partenaire se sent accepté tel qu’il est, il est plus enclin à répondre avec plaisir aux besoins de l’autre, et ce, de façon durable.

La thérapie de couple centrée sur les émotions pour favoriser un lien d’attachement dans le couple
Depuis quelques années, j’observe l’importance considérable de l’attachement dans le couple, qui se décline en quatre styles : sécurisant, préoccupé, détaché et craintif. Cela a une incidence sur différents aspects de la vie à deux, notamment la satisfaction conjugale, l’entraide, l’engagement, la communication et la sexualité. À cet égard, la thérapie de couple centrée sur les émotions (TCE-C) sert à soutenir les partenaires dans la création et le renforcement d’un lien d’attachement émotionnel empreint de sécurité, de confiance, de respect, d’ouverture et de sensibilité. Les résultats de recherches des 15 dernières années montrent que près des trois quarts des couples ayant bénéficié de cette approche se déclarent plus heureux au sein de leur relation (Johnson, 2013).

De l’importance capitale des émotions
Chez l’humain, les aspects cognitifs et comportementaux ont pris beaucoup de place, et parfois au détriment des émotions. Je me suis donc passionné pour ce sujet. Les travaux des auteurs Damasio, Ledoux, Panksepp et Goleman, notamment, m’ont permis de réaliser à quel point les émotions sont essentielles à la pensée rationnelle. De plus, elles sont à l’origine de la majorité de nos décisions, de nos comportements sociaux et, conséquemment, de nos interactions en couple. Je me suis donc familiarisé avec l’approche de Brent J. Atkinson. Celle-ci propose une démarche relativement claire et structurée s’appuyant sur les résultats de John Gottman par rapport aux habitudes des couples heureux, puis sur la neuroscience et plus précisément sur les sept systèmes émotionnels opérants proposés par Jaak Panksepp. Atkinson prétend que certains systèmes émotionnels entrent en jeu lors d’interactions conflictuelles et empêchent les partenaires d’adopter des stratégies qu’ils ont abordées en thérapie, notamment pour améliorer leur communication. Le système RAGE, par exemple, est une expression dite «primitive» de la rage et de l’agression à l’état brut, et il est dépourvu d’un traitement cognitif. Ce système engendre de la frustration, des pensées d’intentions négatives de la part du partenaire et des comportements d’attaque tels que la critique et le mépris. L’auteur propose une démarche visant à aider les clients à moduler leurs systèmes émotionnels dans certains contextes afin qu’ils ne puissent plus leur nuire, mais qu’ils favorisent plutôt le déploiement de comportements utiles à leur bonheur conjugal.

La reconsolidation de la mémoire émotionnelle
Il y a plusieurs années, lorsque j’ai voulu comprendre l’impact des schémas sur les relations de couple, mon superviseur, Pierre Cousineau, dans son enthousiasme débordant, m’a suggéré la lecture de l’ouvrage de Bruce Ecker Unlocking the Emotional Brain. J’ai été fasciné de découvrir qu’il était possible de changer la mémoire émotionnelle au moyen de la thérapie de la cohérence formulée par Ecker et ses collègues. Devant l’importance de cette découverte, je me suis empressé de lire ce que le professeur Karim Nader, de l’Université McGill, avait à dire sur le sujet. Nader a démontré que lorsque l’on se rappelle un souvenir, il peut se «désemmagasiner» et doit alors être «réemmagasiné» dans la mémoire à long terme. Si l’on arrive à bloquer ou à altérer la restauration de la mémoire affective, il est alors possible de désamorcer la charge émotionnelle douloureuse associée au souvenir et de laisser uniquement une conscience neutre des faits vécus (innovationcanada.ca, 2007).

La thérapie de couple est un véhicule formidable pour permettre aux clients l’activation de souvenirs émotionnels douloureux et favoriser la juxtaposition répétée d’expériences contradictoires positives, et ce, simultanément. Ainsi, la personne n’est plus assujettie à son passé et cesse de se comporter de façon instinctive et inadaptée dans l’ensemble de ses relations. Elle peut espérer développer des apprentissages utiles à la vie de couple, puis aspirer à une relation plus harmonieuse et satisfaisante.

Présentation des articles composant le dossier sur le couple
Les textes du dossier montrent que le travail de clinicien auprès des couples est à la fois stimulant, vaste, complexe et délicat. La Dre Marie-France Lafontaine et ses collègues abordent les nombreuses et fréquentes impasses en thérapie de couple sous l’angle de la thérapie centrée sur les émotions. Ils détaillent ensuite des stratégies pertinentes pour la résolution de ces impasses. La Dre Marie-Ève Daspe et ses collègues nuancent pour leur part les impacts de l’utilisation de la technologie sur la vie de couple, principalement en ce qui a trait aux réseaux sociaux et à la consommation de pornographie, en plus de suggérer quelques avenues d’intervention intéressantes. Dans un contexte de séparation, la Dre Francine Cyr et ses collaborateurs soulignent l’importance pour le psychologue d’intervenir de façon pointue auprès des familles au sein desquelles les relations sont hautement conflictuelles. Mme Gauvreau et ses collègues résument quant à eux les résultats des recherches sur la situation de couple des aînés. Ils exposent ensuite les défis cliniques que présente cette clientèle. Enfin, Mme Godbout et sa consoeur nous révèlent, dans leur article publié dans l’édition web de ce numéro, toute la complexité du travail du psychothérapeute auprès des couples dont au moins un des partenaires a vécu un traumatisme. De plus, elles peignent les bases de la thérapie de couple développementale pour traumas complexes.

J’espère sincèrement que vous apprécierez ces différents articles, et je vous souhaite une bonne lecture.

 

Bibliographie

Allard, F. (2011). La thérapie comportementale intégrative de couple. Dans I. Kotsou et A. Heeren (dir.), Pleine conscience et acceptation : les thérapies de la troisième vague (p. 283-314). De Boeck.
Atkinson, B. J. (2005). Emotional Intelligence in Couples Therapy. Advances from Neurobiology and the Science of Intimate Relationships. W.W. Norton & Company.
Baucom, D. H. et Epstein, N. (1990). CognitiveBehavioral Marital Therapy. Brunner/Mazel.
Beck, A. T. (1988). Love Is Never Enough. How Couples Can Overcome Misunderstandings, Resolve Conflicts, and Solve, Harper Perennial.
Christensen, A. et Jacobson, N. S. (2012). Couples en difficultés : accepter ses différences. De Boeck.
Damasio, A. (1994). Descartes’ Error : Emotion, Reason, and the Human Brain. Penguin Books.
Eckers, B., Ticic, R. et Hulley, L. (2012). Unlocking the Emotional Brain Eliminating Symptoms at Their Roots Using Memory Reconsolidation Routledge.
Goleman, D. (1997). L’intelligence émotionnelle. Robert Laffont.
Gottman, J. M. et Silver, N. (2000). Les couples heureux ont leurs secrets. Les sept lois de la réussite. JC Latttès.
Gurman, A. S. et Jacobson, N. S. (2002). Clinical Handbook of Couple Therapy. The Guildford Press.
Hardt, O. et Nader, K. (2009). A single standard for memory: The case for reconsolidation. Nature Review Neuroscience, 10(3), 224-234.
Jacobson, N. S. et Christensen, A. (1996). Acceptance and Change in Couple Therapy. A Therapist’s Guide to Transforming Relationships, W.W. Norton & Company.
Johnson, S. (2013). Serre-moi fort! Sept conversations pour une vie entière d’amour. First Editions.
Ledoux, J. (2005). Le cerveau des émotions. Odile Jacob.
Panksepp, J. (1998). Affective Neuroscience. Oxford University Press.
Vangelisti, H. T. Reis et Fitzpatrick, M. A. (dir.), Wheeler, J. et Christensen, A. (2002). Stability and Change in Relationships (p. 285-305). Cambridge, UK : Cambridge University Press.
Young, J. E., Klosko, J. S. et Weishaar, M. E. (2003). La thérapie des schémas. Approche cognitive des troubles de la personnalité. De Boeck.

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