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null La santé psychologique des étudiants universitaires : une analyse qualitative

La santé psychologique des étudiants universitaires : une analyse qualitative

Dre Lyse Turgeon, psychologue 
Professeure à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal. Ses intérêts de recherche portent sur l’évaluation, la prévention et le traitement des problèmes d’anxiété chez les jeunes.


 

Éliane Thouin 
Psychoéducatrice et candidate au doctorat en psychoéducation à l’Université de Montréal (UdeM). Ses travaux visent à soutenir et à promouvoir les chances de succès des jeunes vulnérables dans leur transition à l’âge adulte.

 

Emmanuelle Ayotte 
Candidate au doctorat en psychologie à l’UdeM, elle s’intéresse à la santé psychologique des étudiants ainsi qu’aux différents facteurs pouvant l’influencer, dont les réseaux sociaux et les comportements de co-rumination.

 

Agathe Bellemare-Lepage
Étudiante à la majeure en psychologie à l’UdeM, elle s’intéresse au développement de stratégies probantes pour les jeunes qui présentent des problèmes d’anxiété.
 

 

Jessica Vaillancourt
Titulaire d’une maîtrise en psychoéducation, elle est coordonnatrice des stages à l’École de psychoéducation de l’UdeM depuis 2016.

 

 

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mars 2021

La santé psychologique des étudiants universitaires était déjà un enjeu de première importance avant l’avènement de la COVID-19. En 2016, une enquête réalisée auprès de plus de 40 000 étudiants universitaires au Canada a indiqué que plus de 40 % avaient présenté des symptômes dépressifs assez intenses pour altérer leur fonctionnement au cours de l’année précédente (American College Health Association, 2016). Environ 20 % avaient reçu un diagnostic de trouble anxieux; 18,5 % s’étaient sentis tellement déprimés qu’ils avaient eu de la difficulté à fonctionner et 13 % avaient sérieusement songé au suicide. La même année, une vaste enquête menée par la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAECUM, 2016) a aussi montré des taux de détresse très élevés. Par exemple, en répondant au questionnaire PHQ-9 , 51,6 % des étudiants ont fait état de symptômes dépressifs de modérés à sévères (Kroenke, Spitzer et Williams, 2002), ce qui représente des taux de deux à trois fois plus élevés que chez des jeunes du même âge ne fréquentant pas l’université. Par ailleurs, 64 % des étudiants ont affiché un score de 7 et plus à l’échelle K6 de Kessler et ses collaborateurs (2003), comparativement à 20 % chez les jeunes ne fréquentant pas l’université. Durant cette même période, l’utilisation des services de soutien psychologique a également explosé sur les campus (Alliance canadienne des associations étudiantes, 2014). 

La majorité des étudiants universitaires sont âgés de 18 à 25 ans, une période charnière de la vie pour la santé psychologique. Les étudiants universitaires sont exposés à plusieurs stresseurs susceptibles d’augmenter leurs risques de dépression et d’anxiété, dont les exigences scolaires, le fait de devoir assumer différents rôles, l’endettement et la recherche d’équilibre entre la vie personnelle et les études. Sans intervention préventive ou curative en temps opportun, leurs problèmes sont plus susceptibles de s’aggraver, voire d’atteindre un niveau chronique (Kessler et al., 2007). 

Les conséquences des problèmes psychologiques chez les étudiants
Les étudiants qui présentent des difficultés psychologiques sont plus à risque de s’isoler, d’augmenter leur consommation d’alcool, de réduire le temps consacré à l’exercice physique et d’entretenir de mauvaises habitudes de vie (Commission de la santé mentale du Canada, 2017). Les problèmes psychologiques peuvent aussi affecter la réussite scolaire (Eisenberg, Gollust, Golberstein et Hefner, 2007) et, à plus long terme, mener à des difficultés sur le marché du travail (Statistique Canada, 2012).

Les facteurs de risque et de protection
Certains étudiants sont plus à risque de vivre de la détresse psychologique, dont les femmes, les personnes provenant de groupes minoritaires (selon leur appartenance ethnique ou leur orientation sexuelle) et ceux vivant un stress financier (Eisenberg et al., 2007). Un autre facteur de risque repéré dans la littérature concerne le climat de compétition, particulièrement dans les domaines d’études fortement contingentés (Hyun, Quinn, Madon et Lustig, 2006). En ce qui concerne les facteurs de protection, le rôle bénéfique du soutien social est établi depuis des années (Kawachi et Berkman, 2001). Par ailleurs, entretenir une bonne estime de soi permet d’améliorer ses stratégies d’adaptation face à des événements stressants liés à l’université (Byrd et McKinney, 2012). 

Les objectifs de la présente étude
Nous avons souhaité dresser un portrait de la santé psychologique chez des individus étudiant dans un domaine lié à la relation d’aide étant donné que les données à ce sujet sont encore peu nombreuses. Le domaine choisi est celui de la psychoéducation . Les résultats de l’enquête de la FAECUM présentée plus haut ont par ailleurs indiqué que la détresse était plus élevée dans notre unité que dans l’ensemble de la population étudiante. Il est possible que ce soit en raison des pressions liées à une formation en relation d’aide. Nous avons donc décidé de mener une enquête qualitative à l’aide de groupes de discussion (focus groups) afin de donner la parole aux étudiants et aux autres membres de l’École de psychoéducation pour mieux comprendre les déterminants de la santé psychologique afin de dégager des pistes de solutions. 

Au total, 13 groupes de discussion ont été réunis en 2018 et en 2019, et un total de 82 participants y ont contribué. Les groupes de discussion ont été menés auprès des étudiants selon leur niveau (de la première année du baccalauréat à la deuxième année de maîtrise), des professeurs, des superviseurs de stages et des membres du personnel de soutien, et animés par une coordonnatrice des stages et une étudiante au doctorat en psychoéducation. Parmi les sujets abordés, on trouve l’état de la santé psychologique en général, les facteurs qui influencent positivement et négativement la santé psychologique et les pistes de solutions. Les participants ont rempli un formulaire de consentement et le projet a dûment été approuvé par le comité d’éthique de l’Université de Montréal.

Les groupes de discussion ont été enregistrés sur un support audio pour permettre la retranscription ultérieure et l’analyse des données. Dans un premier temps, les données ont été organisées par thèmes. La première phase de déstructuration des données a consisté en un découpage de l’ensemble des entrevues appelé « codification » et « catégorisation » (Paillé, 1994). La codification visait à déterminer, de façon inductive, les données considérées comme plus significatives (Yin, 2015). La comparaison entre les thèmes et le comptage ont aussi fait partie intégrante de l’analyse qualitative, suivant les principes émis par Van der Maren (2004). La dernière étape consistait à regrouper les réponses des étudiants et des membres du personnel dans le but de mieux comprendre la situation selon le point de vue des différents sous-groupes. 

Les résultats des groupes de discussion sont présentés ici en fonction de trois volets, et de façon très succincte compte tenu de l’espace limité. 

Volet 1: L’état de la santé psychologique des étudiants de l’École de psychoéducation
Le premier volet abordé durant les groupes de discussion portait sur la perception des étudiants de leur santé psychologique. Plusieurs ont rapporté des difficultés en lien avec l’anxiété, le sommeil ainsi que des symptômes de dépression. Fait intéressant, les professeurs, les superviseurs de stages et les autres membres du personnel n’ont pas mentionné ces difficultés. Par ailleurs, les étudiants de deuxième cycle ont été nettement plus nombreux à rapporter une bonne santé psychologique par rapport à ceux du premier cycle. Un autre thème qui est souvent revenu avait trait à la fluctuation de la santé psychologique pendant l’année scolaire, les étudiants affirmant qu’elle était moins bonne pendant les périodes d’examens. Enfin, selon les étudiants, la notion d’équilibre entre les sphères de vie est très importante pour avoir une bonne santé mentale. Ils ont aussi souligné comme thème central l’importance d’avoir du plaisir au quotidien et d’être en mesure d’affronter les situations stressantes. 

Volet 2 : Les facteurs qui influencent négativement la santé psychologique des étudiants
Les obstacles à une bonne santé psychologique ayant été le plus souvent nommés par les étudiants sont l’insécurité face aux compétences personnelles et les exigences élevées envers soi. Juste après ces facteurs arrivent la surcharge de travail et la difficulté à concilier travail, études et vie personnelle. Plusieurs étudiants ont rapporté qu’ils n’arrivaient pas à entretenir des activités sociales ou des loisirs, car ils se sentaient surchargés par leurs travaux scolaires et leurs stages. Les autres éléments nommés à plusieurs reprises touchent les préoccupations financières, l’isolement et le manque de soutien social. Un bon nombre d’étudiants a aussi mentionné la contamination des émotions négatives entre les pairs.

Les professeurs et les employés, quant à eux, ont nommé le manque d’autonomie des étudiants de même que les exigences élevées envers eux et leur manque de confiance en leurs compétences. Le climat de performance et d’excellence a été souvent évoqué. Enfin, la réticence des étudiants à aller chercher de l’aide est aussi ressortie comme un obstacle. 

Volet 3 : Les facteurs qui influencent positivement la santé psychologique des étudiants
Les étudiants ont nommé plusieurs facteurs susceptibles d’influencer positivement leur santé psychologique : avoir des attentes réalistes, faire preuve de compassion envers soi et être capable de lâcher prise. En ce qui concerne les stratégies plus concrètes, les étudiants ont souvent rapporté les bonnes habitudes de vie et les activités plaisantes. Certains ont aussi mentionné le fait de consulter un professionnel de la santé mentale. Enfin, plusieurs étudiants ont mentionné que le soutien de leurs amis à l’extérieur de l’école et leur propre participation à des activités sociales étaient des éléments influençant positivement leur santé psychologique. Les professeurs ont quant à eux souligné l’importance de l’entraide entre les pairs. 

Conclusion 
L’isolement social vécu par les étudiants, combiné à une pression de réussite aussi importante qu’auparavant et à une diminution des ressources financières pour certains, n’a fait qu’assombrir le portrait quant à la santé psychologique des étudiants universitaires, déjà un problème de première importance avant la pandémie.  La crise liée à la COVID-19 a contribué à augmenter les problèmes d’anxiété et de dépression chez les étudiants universitaires (Debowska, Horeczy, Boduszek et Dolinski, 2020; Essadek et Rabeyron, 2020; Khan et al., 2020), surtout chez les femmes (Debowska et al., 2020; Shah, Mohammad, Qureshi, Abbas et Aleem, 2020). Les règles limitant l’accès aux campus auraient contribué au développement d’un sentiment de solitude, facteur de risque important pour la dépression, l’anxiété et d’autres troubles de santé mentale (Palgi et al., 2020). 

Ces données rappellent l’importance de briser l’isolement social des étudiants et de favoriser le soutien social. En ce sens, des programmes de pairs aidants font partie des pistes de solutions considérées comme interventions probantes dans la littérature. Ils devraient être davantage encouragés. S’il s’avère crucial d’offrir des services professionnels adéquats, idéalement gratuits, sur les campus universitaires et de les diffuser largement, il faudrait aussi faire preuve de créativité pour trouver d’autres formes d’aide, car les services d’aide usuels ne peuvent répondre à la demande et ne permettent pas de rejoindre les étudiants réticents à consulter ou qui ont de la difficulté, pour toutes sortes de raisons, à trouver le temps de prendre soin d’eux-mêmes. Les activités de prévention et de promotion portant sur la santé mentale sont essentielles. Celles-ci doivent, encore une fois, être combinées à des activités qui favorisent l’entraide et le soutien social, éléments clés dans la santé psychologique.

Références

Alliance canadienne des associations étudiantes. (2014). Guide d’intervention fédérale en santé mentale étudiante. https://www.acae-casa.com/a_roadmap_for_federal_action_on_student_mental_health

American College Health Association. (2016). National College Health Assessment II: Canadian Reference Group Executive Summary. Hanover, MD : American College Health Association.
http://www.acha-ncha.org/docs/NCHAII%20SPRING%20201%20CANADIAN%20REFERENCE%20GROUP%20EXECUTIVE%20SUMMARY.pdf

Byrd, D. R. et McKinney, K. J. (2012). Individual, interpersonal, and institutional level factors associated with the mental health of college students. Journal of American College Health, 60(3), 185-193. https://doi.org/10.1080/07448481.2011.584334

Commission de la santé mentale du Canada. (2017). Document d’information. Projet de recherche pilote sur l’esprit curieux. https://www.mentalhealthcommission.ca/sites/default/files/201709/MHFA_TIM_Research_Pilot_Backgrounder_2017-09-07_FINAL-FR_0.pdf

Debowska, A., Horeczy, B., Boduszek, D. et Dolinski, D. (2020). A repeated cross-sectional survey assessing university students’ stress, depression, anxiety, and suicidality in the early stages of the COVID-19 pandemic in Poland. Psychological Medicine, 1-4. https://doi.org/10.1017/S003329172000392X

Eisenberg, D., Gollust, S. E, Golberstein, E. et Hefner, J. L. (2007). Prevalence and correlates of depression, anxiety, and suicidality among university students. American Journal of Orthopsychiatry, 77(4), 534-542. https://doi.org/10.1037/0002-9432.77.4.534.

Essadek, A. et Rabeyron, T. (2020). Mental health of French students during the Covid-19 pandemic. Journal of Affective Disorders, 277, 392-393. https://doi.org/10.1016/j.jad.2020.08.042

Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAECUM). (2016). Enquête sur la santé psychologique étudiante. http://www.faecum.qc.ca/ressources/avis-memoires-recherches-etpositions-1/enquete-sur-la-sante-psychologique-etudiante

Hyun, J. K., Quinn, B. C., Madon, T. et Lustig, S. (2006, mai-juin). Graduate student mental health: Needs assessment and utilization of counseling services. Journal of College Student Development, 47(3), 247-266. https://doi.org/10.1353/csd.2006.0030

Kawachi, I. et Berkman, L. F. (2001). Social ties and mental health. Journal of Urban Health, 78(3), 458-467. https://doi.org/10.1093/jurban/78.3.458

Kessler, R. C., Angermeyer, M., Anthony, J. C., De Graaf, R., Demyttenaere, K., Gasquet, I., De Girolamo, G., Gluzman, S., Gureje, O., Haro, J. M., Kawakami, N., Karam, A., Levinson, D., Medina Mora, M. E., Oakley Browne, M. A., Posada-Villa, J., Stein, D. J., Adley Tsang, C. H., Aguilar-Gaxiola, S., ... Ustün, T. B. (2007, octobre). Lifetime prevalence and age-of-onset distributions of mental disorders in the World Health Organization’s World Mental Health Survey Initiative. World Psychiatry, 6(3), 168-176.

Kessler, R. C., Barker, P. R., Colpe, L. J., Epstein, J. F., Gfroerer, J. C., Hiripi, E., Howes, M. J., Normand, S.-L. T., Manderscheid, R. W., Walters, E. E. et Zaslavsky, A. M. (2003, février). Screening for serious mental illness in the general population. Archives of General Psychiatry, 60(2), 184-189.

Khan, A. H., Sultana, M. S., Hossain, S., Hasan, M. T., Ahmed, H. U. et Sikder, M. T. (2020). The impact of COVID-19 pandemic on mental health and wellbeing among home-quarantined Bangladeshi students: A cross-sectional pilot study. https://doi.org/10.31234/osf.io/97s5r

Kroenke, K. et Spitzer, R. L. et Williams, J. B. W. (2002, mars-avril). The PHQ-15: Validity of a new measure for evaluating the severity of somatic symptoms. Psychosomatic Medicine, 64(2), 258-266. 

Paillé, P. (1994). L’analyse par théorisation ancrée. Cahiers de recherche sociologique, 23, 147-181. https://doi.org/10.7202/1002253

Palgi, Y., Shrira, A., Ring, L., Bodner, E., Avidor, S., Bergman, Y., Cohen-Fridel, S., Keisari, S. et Hoffman, Y. (2020). The loneliness pandemic: Loneliness and other concomitants of depression, anxiety and their comorbidity during the COVID-19 outbreak. Journal of Affective Disorders, 275, 109-111. https://doi.org/10.1016/j.jad.2020.06.036

Shah, S. M. A., Mohammad, D., Qureshi, M. F. H., Abbas, M. Z. et Aleem, S. (2020). Prevalence, psychological responses and associated correlates of depression, anxiety and stress in a global population, during the coronavirus disease (CoViD-19) pandemic. Community Mental Health Journal (X), 1-10. doi.org/10.1007/s10597-020-00728-y

Statistique Canada. (2012). L’incapacité liée à la santé mentale chez les Canadiens âgés de 15 ans et plus. www.statcan.gc.ca/pub/89-654-x/89-654-x2014002-fra.htm

Van der Maren, J.-M. (2004). Méthodes de recherche pour l’éducation (2e édition). Montréal, Québec : Presses de l’Université de Montréal; De Boeck Université.

Yin, R. K. (2015). Qualitative research from start to finish (2e édition). New York, NY : Guilford.

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