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null Prévention de la radicalisation violente au Canada

Prévention de la radicalisation violente au Canada

Dre Ghayda Hassan, psychologue
Clinicienne et professeure de psychologie à l’Université du Québec à Montréal, elle est fondatrice et directrice du Réseau des praticiens canadiens pour la prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent (RPC-PREV) et cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents.
 

Anousheh Machouf, psychologue
Clinicienne et coordonnatrice de l’équipe clinique Polarisation au CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal (CLSC de Parc-Extension).


 

Sarah Ousman
Coordonnatrice de la cartographie au RPC-PREV, elle est candidate au doctorat en psychologie et récipiendaire d’une bourse du Fonds de recherche du Québec – Société et culture. Ses recherches portent sur l’évaluation du risque d’agir violent en contexte de radicalisation.
 


Avec la collaboration de Sébastien Brouillette-Alarie (Ph. D. en criminologie) et de Pablo Madriaza (Ph. D. en sociologie).

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sept. 2021

Traditionnellement, les interventions en matière de radicalisation violente1 ont relevé de la sécurité publique, du renseignement ou des forces policières, au Canada comme ailleurs (Hassan et al., 2020). Toutefois, la complexité des trajectoires des individus en processus de radicalisation violente a progressivement amené un changement de paradigme marqué par l’implication accrue des secteurs de la santé mentale, des communautés, de l’éducation et des services sociaux dans les activités de prévention et d’intervention (Hassan et al., 2020). Aujourd’hui, le phénomène est considéré sous l’angle de la santé publique et sa prévention est fondée sur une approche tripartite (prévention primaire, secondaire et tertiaire) qui inclut la multitude des facteurs de risque (d’attraction et de poussée) ainsi que des facteurs de protection se situant à chaque niveau de l’écosystème de l’individu (Rousseau et al., 2018).

À l’échelle canadienne, les politiques publiques de prévention multisectorielle commencent en 2017 par la création du Centre canadien d’engagement communautaire et de prévention de la violence (CCECPV) (Hassan et al., 2020). À l’échelle provinciale, seul le Québec s’est doté d’un plan d’action gouvernemental, de 2015 à 2018 : « La radicalisation au Québec : agir, prévenir, détecter et vivre ensemble » (ministère de l’Immigration du Québec, 2015). Les pratiques mises en place ont permis au Québec de développer une expertise unique et un modèle multidisciplinaire et intersectoriel prometteur dans le secteur de la santé et des services sociaux, chapeauté par l’équipe clinique Polarisation2, qui a vu le jour en 2016 au CLSC de Parc-Extension (CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal).

Le modèle québécois et l’équipe clinique Polarisation

Le modèle d’intervention privilégié par l’équipe Polarisation, qui offre divers services autour des enjeux de radicalisation et de polarisation, est celui d’une réponse rapide, accessible et gratuite, non stigmatisante et dans le strict respect des principes déontologiques des ordres professionnels desquels relèvent les intervenants et les professionnels impliqués, notamment les psychologues.

Relevant du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), l’équipe Polarisation a pour objectifs d’offrir un soutien spécialisé aux individus et aux familles qui subissent les conséquences de la radicalisation, de diminuer la stigmatisation et la souffrance entourant le vécu de discrimination et d’offrir une intervention rapide et confidentielle dans le milieu pour les individus, les familles et les groupes.

Pour ce faire, l’équipe Polarisation a favorisé une accessibilité multiple, notamment au moyen de la ligne téléphonique Info-social (811), avec un accès 24 heures, 7 jours sur 7, et de la ligne Partenaires, offerte au grand public, aux intervenants psychosociaux des CISSS et CIUSSS, aux intervenants des milieux scolaires et communautaires, ainsi qu’aux services de police. L’équipe offre également une réponse dans les 2 heures, 7 jours sur 7, entre 8 h et 22 h, aux intervenants qui ont besoin de consultation ou de soutien.

Ayant un mandat provincial, l’équipe a assisté à la mise en place d’autres équipes Polarisation dans les principales villes de la province ainsi qu’à l’instauration d’une communauté de pratique alliant divers cliniciens appartenant majoritairement au réseau de la santé et des services sociaux. Cette dernière se réunit régulièrement dans le but de partager des connaissances et d’échanger sur les pratiques respectives de chacun des membres, tout en tenant compte des contextes régionaux.

Approches psychologiques mises de l’avant dans le modèle québécois

Les approches psychologiques mises de l’avant sont diverses. Elles visent d’abord le travail intrapsychique à travers les approches psychodynamiques, autour du rôle des fantasmes, des instances d’idéal et des pulsions, ainsi que des mécanismes de défense comme le clivage et la projection. Les théories de l’attachement et du développement permettent de prendre en compte les impacts des traumas, des ruptures et des troubles de l’attachement et du développement pour travailler les difficultés d’adaptation et du comportement. Les troubles associés aux délires et à la rigidité cognitive qui facilitent les processus d’endoctrinement sont également pris en charge afin d’aider les individus à déconstruire certaines croyances (Chaloult, 2008). L’approche systémique permet quant à elle de travailler les enjeux identitaires et les besoins d’appartenance ainsi que le rétablissement des liens rompus (Balas, 2008). L’ethnopsychiatrie (Moro, 2010) et la psychiatrie transculturelle (Kirmayer et al., 2014) permettent le travail dans un cadre assurant la sécurité culturelle des individus et des familles, tout en tenant compte de l’impact des aspects sociaux et politiques.

Les pratiques de prévention au Canada : état des lieux

Le Réseau des praticiens canadiens pour la prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent (RPC-PREV)3, fondé en 2017, a pour objectif de développer et de mobiliser les meilleures pratiques en ce qui concerne l’évaluation, la prévention et l’intervention en matière de radicalisation et d’extrémisme violents. Le RPC-PREV3 mène des initiatives de recherche, de formation et de mobilisation continues des connaissances entre les chercheurs, les praticiens, les décideurs politiques et les différents secteurs communautaires.

Les principales conclusions et recommandations issues des résultats de la cartographie pancanadienne4 et de trois des six revues systématiques menées par le RPC-PREV5 sont ici brièvement présentées.

Quel est le portrait de la prévention secondaire et tertiaire au Canada?

La cartographie pancanadienne a permis d’identifier les initiatives offrant des services d’intervention aux individus à risque (prévention secondaire) ainsi qu’à ceux qui sont engagés dans une trajectoire de radicalisation violente ou qui sont passés à l’acte (prévention tertiaire). Elle a aussi permis de documenter ce qui se rapporte à leur structure, à leur contenu, à leur modèle, à leurs ressources et à leurs défis. Les principales constatations qui émanent de la cartographie sont les suivantes.

Il existe trois principaux types de programmes d’intervention au Canada : les modèles multiagences appelés Hubs, les équipes de santé mentale et de services psychosociaux et les programmes spécifiquement adaptés (par exemple, les programmes Exit ou la police communautaire). Par ces programmes, trois principaux secteurs sont impliqués dans l’intervention : les forces de l’ordre, la communauté et les services de santé mentale et psychosociaux. La plupart des programmes offrent des services pour tous les types d’extrémisme violent et toutes les catégories de la population.

Ceci dit, la plupart des programmes sont assez jeunes (quatre ans) et, dans de nombreux cas, composés de praticiens non spécialisés dans ce domaine qui ne se sentent pas suffisamment équipés, formés ou encadrés pour travailler avec des individus à haut risque. Afin de répondre aux besoins des cliniciens, le RPC-PREV a développé plus de huit modules de formation allant de la sensibilisation à l’intervention tertiaire plus avancée et aux modèles de formation des formateurs et formatrices.

De plus, le partage des pratiques et la collaboration en matière d’intervention et d’évaluation des risques entre les praticiens de différents secteurs demeurent parmi les besoins les plus pressants, mais aussi les plus difficiles à combler, et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, il semble difficile de développer et de maintenir des liens de confiance surtout entre les praticiens issus des institutions de la sécurité nationale et ceux des communautés et du réseau de la santé et des services sociaux. Ceci est le cas surtout en raison des différentes priorités et des cadres déontologiques et légaux autour des questions de partage de l’information, de confidentialité et de respect de la vie privée. Des auteurs ont également relevé des défis additionnels tels que : a) la compétition interinstitutions, notamment pour le financement des initiatives de prévention ; b) l’existence de divers standards de pratique, de formation et de types d’expertise requis ; ainsi que c) des pratiques différentes – et parfois contradictoires – d’évaluation du risque et d’intervention (Anindya, 2019 ; Hassan et al., 2020 ; Madriaza et al., 2019).

Dans le but de promouvoir une meilleure collaboration et de développer un réseau coordonné de praticiens, le RPC-PREV a mis sur pied des discussions de cas qui se déroulent dans le cadre d’une communauté de pratique se réunissant mensuellement (vPiP6). Les discussions de cas anonymes permettent de suggérer l’hypothèse selon laquelle les personnes rencontrées à risque de commettre des actes extrémistes violents semblent surtout être des « acteurs solitaires » qui cumulent de multiples facteurs de risque, notamment des antécédents de traumatismes interpersonnels, de marginalisation et d’exclusion sociale, de griefs sociaux et personnels, de problèmes de santé mentale et de conflits identitaires, ainsi qu’une forte consommation de matériel radicalisant en ligne, en plus de socialiser avec des pairs partageant les mêmes idées, qu’ils soient membres ou non de groupes extrémistes. Notons que ces observations vont dans le sens de la littérature scientifique sur le sujet (voir, par exemple, Emmelkamp et al., 2020 ; Lösel et al., 2018 ; Wolfowicz et al., 2020).

Quelles recommandations tirer des résultats des revues systématiques sur l’exposition en ligne et les programmes de prévention dans le domaine ?

Certaines recommandations issues des trois revues systématiques menées par le RPC-PREV sont ici présentées6.

1. Recommandations concernant l’exposition en ligne
En ce qui a trait à la consommation de contenu extrémiste en ligne, la revue systématique des études scientifiques sur le sujet révèle7 que celle-ci est associée à l’adoption d’attitudes radicales ou de comportements extrémistes non seulement en ligne (par exemple, le fait de publier des contenus haineux), mais aussi hors ligne (par exemple, le fait de planifier une attaque ou de joindre des groupes armés). Ces associations sont observées chez des personnes engagées ou non dans un processus de radicalisation, et ce, indépendamment du type de plateformes utilisées (site Web, forum de discussion en ligne, etc.) ou du type d’idées extrémistes véhiculées (propagande néonazie, islamiste radicale, etc.). De plus, le risque est plus élevé chez les individus qui recherchent activement du matériel radical violent en ligne.

Que faire lorsqu’on est inquiet pour un client ?

  • Il s’agit d’abord de rester ouvert à la possibilité d’explorer les habitudes en ligne des personnes que vous aidez, tout en évitant d’être intrusif, car cela pourrait menacer le lien de confiance que vous devez établir et conserver. La préoccupation centrale devrait être de déterminer si les relations développées dans les médias sociaux (réelles ou imaginaires) ainsi que d’autres comportements en ligne influencent négativement les relations réelles dans la vie de l’individu ou contribuent au risque d’agir violent chez ce dernier.
  • Si vous remarquez que les personnes que vous aidez consomment activement ou propagent des contenus extrémistes haineux et violents en ligne, vous devez prendre le temps de discuter de la manière dont ces contenus sont liés à des comportements hors ligne et à d’autres aspects de leur vie.
  • Il faut demeurer vigilant si la personne fait preuve d’intentions violentes ou émet des menaces envers elle-même ou autrui, que ce soit en ligne ou hors ligne. Évaluez le niveau de risque de la menace et consultez les ressources appropriées afin de prendre des décisions éclairées concernant le suivi ou le signalement.

Recommandations concernant les programmes de prévention

  • Les programmes de prévention ne devraient pas cibler un groupe culturel, religieux ou ethnique en l’absence d’autres facteurs de risque, puisque cela pourrait contribuer à accroître la stigmatisation des communautés ciblées.
  • Les programmes axés sur des méthodes de surveillance et de contrôle dans les secteurs de l’éducation, des soins de santé ou par le biais de lignes téléphoniques de dénonciation doivent être évités, car ils peuvent notamment engendrer de faux signalements, la stigmatisation, l’ostracisme et des interventions policières musclées non justifiées. Ces conséquences peuvent à leur tour devenir des facteurs de risque pour la radicalisation violente.
  • Il est recommandé d’éviter de confronter la personne sur ses idéologies radicales, puisque ceci pourrait résulter en une cristallisation de ses opinions. Il s’agit davantage de semer le doute et d’encourager une remise en question progressive des croyances ou des comportements radicaux violents.
  • Dans la plupart des circonstances, les interventions axées sur la personne et visant la réinsertion sociale devraient être privilégiées, étant associées à des résultats bénéfiques (par exemple, la réduction du risque, l’amélioration de la santé mentale, la réinsertion sociale), tandis que les interventions de déradicalisation présentent pour leur part des taux d’échec élevés et entraînent l’insatisfaction du personnel et des clients.
  • Il est recommandé d’intégrer le counseling psychologique ou la psychothérapie aux programmes de réinsertion, car ces interventions sont également associées à des résultats bénéfiques tels que ceux décrits plus tôt. L’implication des membres de la famille dans les interventions étant elle aussi associée à de tels résultats suggère, lorsque possible, que des éléments de thérapie systémique soient également considérés.

Conclusion

Le domaine de la prévention de la radicalisation violente est très complexe et traversé d’enjeux idéologiques et politiques qui ont généré de nombreux biais, fausses conceptions et mauvaises pratiques. Ceci vient rappeler toute l’importance d’examiner et de réévaluer constamment nos pratiques afin d’éviter qu’elles causent plus de tort que de bien aux individus ainsi qu’aux communautés les plus vulnérables.
 

Notes

1. Un glossaire permettant de mieux comprendre les distinctions entre les différents concepts tels que la radicalisation violente, l’extrémisme violent et la polarisation sociale est disponible dans la version numérique de cet article, que vous pourrez trouver à l’adresse suivante : ordrepsy.qc.ca/psychologie-quebec.

2. Vous trouverez plus de détails sur le réseau dans son site Web : cpnprev.ca/fr.

3. Vous pouvez consulter la carte interactive au : cpnprev.ca/fr/la-carte-interactive et le rapport de cartographie au : cpnprev.ca/wp-content/uploads/2020/12/FR-Rapport-mapping-final-1.pdf.

4. Vous pouvez consulter les rapports des revues systématiques au : cpnprev.ca/fr/apercu-de-la-recherche.

5. Vous trouverez des détails à ce sujet au : cpnprev.ca/vpip-project. 

6. L’ensemble des recommandations préliminaires est disponible dans les rapports des revues. Ces recommandations seront parachevées à la suite du processus DELPHI.

7. Vous trouverez cette revue au : cpnprev.ca/fr/revue-systematique-1.

 

Bibliographie

Balas, L. L. (dir.). (2008). L’approche systémique en santé mentale. Montréal, Québec : Presses de l’Université de Montréal.

Borum, R. (2014). Psychological vulnerabilities and propensities for involvement in violent extremism. Behavioral Sciences & the Law, 32(3), 286-305.

Chaloult, L. (2008). La thérapie cognitivo-comportementale. Montréal, Québec : Gaëtan Morin.

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Ducol, B. (2013). Les dimensions émotionnelles du terrorisme. Revue canadienne des études supérieures en sociologie et criminologie, 2, 89-102.

Hassan, G., Ousman, S., Madriaza, P., Fetiu, A., Boily, L.-A., Lévesque, F., Squalli, Z., Ajrouche, K., El-Tahry, N., Lampron-De Souza, S., Desmarais, L., Duong, E. et Moyano, W. R. (2020). D’un océan à l’autre : cartographie des initiatives de prévention secondaire et tertiaire œuvrant dans un contexte de radicalisation et d’extrémisme violent au Canada. Répéré à : https://cpnprev.ca/wp-content/uploads/2020/12/FR-Rapport-mapping-final-1.pdf

Emmelkamp, J., Asscher, J. J., Wissink, I. B. et Stams, G. J. J. M. (2020). Risk factors for (violent) radicalization in juveniles: A multilevel meta-analysis. Aggression and Violent Behavior, 55, 101489. https://doi.org/10.1016/j.avb.2020.101489

Gabbard, G. O. (2014). Psychodynamic Psychiatry in Clinical Practice (5e éd.). Washington, D.C. : American Psychiatric Publishing.

Kirmayer, L. J., Guzder J. et Rousseau, C. (2014). Cultural Consultation Encountering the Other in Mental Health Care. New York, NY : Springer.

Lösel, F., King, S., Bender, D. et Jugl, I. (2018). Protective factors against extremism and violent radicalization: A systematic review of research. International Journal of Developmental Science, 12(1-2), 89-102. https://doi.org/10.3233/DEV-170241

Moro, M. R. (2010). Nos enfants demain : pour une société multiculturelle. Paris, France : Odile Jacob.

Rousseau, C., Hassan, G., Rousseau-Rizzi, A., Michalon-Brodeur, V., Oulhote, Y., Mekki-Berrada, A. et El-Hage, H. (2018). Adversité psychosociale, détresse psychologique et sympathie pour la radicalisation violente chez les collégiens du Québec. Cahiers de la sécurité et de la justice, 43, 158-166.

Vinar, M. (1989). Exil et torture. Paris, France : Éditions Denoël.

Wolfowicz, M., Litmanovitz, Y., Weisburd, D. et Hasisi, B. (2020). A field-wide systematic review and meta-analysis of putative risk and protective factors for radicalization outcomes. Journal of Quantitative Criminology, 36, 407-447. https://doi.org/10.1007/s10940-019-09439-4.
 

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