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La psychothérapie de groupe pour les proches aidants de personnes atteintes d’un trouble neurocognitif

Dre Lise Gagnon, psychologue
Neuropsychologue, elle dirige le Laboratoire de recherche sur la psychologie clinique de la musique et des sages de l’Université de Sherbrooke. Chercheuse au Centre de recherche sur le vieillissement de l’Institut universitaire de gériatrie de Sherbrooke, elle se spécialise dans l’étude des personnes âgées.
 

Émilie Tassé
Candidate au doctorat en psychologie clinique adulte et membre du Laboratoire de recherche sur la psychologie clinique de la musique et des sages, ses intérêts portent sur le vieillissement.


 

En collaboration avec Jade Martin-Graveline, Gabrielle Cloutier, Anne-Sophie Gaudreau et Nicolas Brizard, candidats au doctorat en psychologie.

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juin 2022

Le phénomène de vieillissement de la population entraîne une plus grande prévalence de troubles neurocognitifs. Cinquante millions de personnes en seraient atteintes dans le monde (Organisation mondiale de la santé, 2021). Un trouble neurocognitif est caractérisé par une diminution progressive des fonctions cognitives telles que la mémoire, le langage et l’orientation spatiotemporelle (American Psychiatric Association, 2015). L’assistance aux personnes atteintes est offerte notamment par des proches aidants. Au Québec, ceux-ci font maintenant l’objet d’une loi visant à les reconnaître et à les soutenir (loi 56, en vigueur depuis 2020).

Les proches aidants doivent faire de nouveaux apprentissages, résoudre des problèmes inhérents à l’évolution de la maladie et s’adapter à des changements relationnels avec la personne malade (Monfort, 2019). Dans les cas où l’adaptation est plus difficile, l’acquisition du rôle de proche aidant peut engendrer l’apparition de symptômes dépressifs et d’anxiété (Corrêa et al., 2015), une diminution de la qualité de vie (Farina et al., 2017) et un sentiment de fardeau (Zarit et al., 1980).

Le principal mode d’intervention psychologique offert aux proches aidants est le groupe de soutien (à durée déterminée, de 6 à 12 semaines). Trois principaux types d’interventions leurs sont offerts : (1) psychothérapeutique, (2) d’éducation psychologique (3) et de types combinés (Gallagher-Thompson et al., 2012).

Les interventions psychothérapeutiques sont offertes principalement selon une perspective cognitive-comportementale et visent généralement la diminution des symptômes dépressifs ou anxieux (Gallagher-Thompson et al., 2012). Diverses stratégies sont adoptées, telles que l’entraînement à détecter les pensées dysfonctionnelles de manière à modifier des comportements pouvant nuire au bien-être (par exemple : « je ne veux pas consacrer plus de temps à mes loisirs alors que mon conjoint ne peut plus profiter de ceux qu’il avait lui-même auparavant »). Les proches aidants sont alors amenés à adapter leurs pensées à la réalité (par exemple : « si je souhaite assumer mon rôle de proche aidante le plus longtemps possible, je dois prendre soin de moi, notamment en poursuivant mes activités de loisirs »). Des stratégies orientées vers la résolution de problèmes permettent d’agir sur une situation ainsi que sur les émotions qui y sont associées (par exemple en augmentant le nombre d’activités agréables pour contrebalancer les effets d’une humeur de valence négative). Plusieurs études ont illustré l’efficacité de tels types d’intervention (voir Gallagher-Thompson et al. (2012) pour une revue de la littérature).

Les interventions d’éducation psychologique visent quant à elles principalement à informer. Des thèmes ciblés, tant par les proches aidants que par les intervenants, alimentent les échanges en groupe. Certains paraissent incontournables, tels que les troubles du comportement et le deuil blanc, soit le deuil que l’on ressent lorsque la personne malade n’a plus la même présence mentale ou affective que par le passé, bien qu’elle soit toujours présente physiquement (Société Alzheimer du Canada, 2019).

La combinaison de ces divers types d’interventions serait gage d’un impact plus significatif, notamment sur le fardeau, la dépression et le bien-être subjectif des proches aidants (Schulz et al., 2005). Par ailleurs, les interventions s’inscrivent généralement dans un cadre théorique unique et proposent des interventions programmées de manière très ciblée, pouvant entraîner l’omission de difficultés importantes. La perspective neuropsychologique peut représenter une source importante de soutien complémentaire.

La perspective neuropsychologique renvoie surtout à la possibilité d’élaborer conjointement des stratégies d’adaptation, basées à la fois sur les réalités psychologique et neuropsychologique de la dyade proche aidant-proche malade. Prenons ici l’exemple des questions répétitives. L’enseignement de stratégies d’apprentissages simples et connues pour être efficaces dans le contexte d’un trouble neurocognitif (comme la méthode de récupération espacée) permettra à certains proches aidants de contourner cette problématique (Bier et al., 2005). L’idée qu’il faut encourager la personne atteinte à faire tout ce qu’elle peut de manière à maintenir ses habiletés préservées pourra par ailleurs soulager le proche aidant de certaines tâches de la vie quotidienne en lui évitant une culpabilité supplémentaire, ayant cru qu’il devait maintenant tout faire.

L’apport du groupe et des interventions permettant l’introspection
Le fait de prendre part à un groupe homogène permet aux proches aidants de se raconter autour de thématiques telles que la solitude, la culpabilité, l’impuissance, et d’entendre d’autres proches aidants le faire, ce qui permet aux facteurs thérapeutiques du groupe de se déployer (sentiment d’universalité, espoir à l’écoute d’expériences vécues par d’autres membres).

Le proche aidant pourrait notamment vivre une souffrance qui peut aussi bien entraîner l’évitement et le détachement prématuré de l’aidant que favoriser une symbiose qui ne laisse plus de place aux individualités (Pierron-Robinet et al., 2016). Les thérapeutes devront alors favoriser la mise en sens des comportements des proches aidants, comportements concrets ou imaginés. Par exemple, lorsqu’un proche aidant semble croire que le proche malade fait semblant d’oublier, il sera important de tenter de renforcer son empathie envers le proche malade en tenant compte de ce qui caractérise leur relation (tout en étant nuancé de manière à tenir compte des relations présentes chez les autres proches aidants du groupe). Il sera également important d’offrir un soutien visant à encourager la pensée réflexive des affects reliés à des expériences de séparations antérieures, voire d’abandon, alors réactualisées par les changements observés chez le proche malade.

En conclusion, le psychologue clinicien qui adopte une approche intégrative des diverses perspectives qui lui sont offertes favorisera d’autant plus la réduction des symptômes dépressifs, l’allègement du fardeau et l’augmentation de la qualité de vie des proches aidants. La thérapie de groupe offerte aux proches aidants de personnes atteintes d’un trouble neurocognitif peut ainsi favoriser une rencontre au cœur d’une réalité complexe et porteuse de souffrances diverses et nombreuses1, une réalité qui peut également être une source de satisfaction et mener à un sentiment d’accomplissement personnel (Nolan et al., 2003).

Note

1. Un modèle d’intervention original a été élaboré et est offert à la Clinique d’intervention psychologique de l’Université de Sherbrooke. Il est prévu que des mesures permettront éventuellement d’objectiver son efficacité.

Bibliographie

American Psychiatric Association. (2015 [2013]). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (5e éd., version internationale). Elsevier/Masson.

Bier, N., Desrosiers, J. et Gagnon, L. (2005). La prise en charge cognitive de la mémoire dans le vieillissement normal, les troubles cognitifs légers et la démence de type Alzheimer. Revue canadienne d’ergothérapie.

Corrêa, M. S., Vedovelli, K., Giacobbo, B. L., de Souza, C. E. B., Ferrari, P., de Lima Argimon, I. I., Walz, J. C., Kapczinski, F. et Bromberg, E. (2015). Psychophysiological correlates of cognitive deficits in family caregivers of patients with Alzheimer disease. Neuroscience, 286, 371-382.

Farina, N., Page, T. E., Daley, S., Brown, A., Bowling, A., Basset, T., Livingston, G., Knapp, M., Murray, J. et Banerjee, S. (2017). Factors associated with the quality of life of family carers of people with dementia: A systematic review. Alzheimer’s & Dementia, 13(5), 572-581.

Gallagher-Thompson, D., Tzuang, Y. M., Au, A., Brodaty, H., Charlesworth, G., Gupta, R., Lee, S. E., Losada, A. et Shyu, Y.-I. (2012). International perspectives on nonpharmacological best practices for dementia family caregivers: A review. Clinical Gerontologist: The journal of aging and mental health, 35(4), 316-355. https:// doi.org/10.1080/07317115.2012.678190

Kamkhagi, D., Costa, A. C. O., Kusminsky, S., Supino, D., Diniz, B. S., Gattaz, W. F. et Forlenza, O. V. (2015). Benefits of psychodynamic group therapy on depression, burden and quality of life of family caregivers to Alzheimer’s disease patients. Archives of Clinical Psychiatry (São Paulo), 42(6), 157-160. https://doi.org/10.1590/0101-60830000000067

Monfort, E. (2019). Comment évoluent les relations entre patients déments et proches aidants. NPG Neurologie – Psychiatrie – Gériatrie, 19(112), 227-232.

Nolan, M., Lundh, U., Grant, G. et Keady, J. (2003). Partnership in Family Care: Understanding the caregiving career. Open University Press.

Organisation mondiale de la santé. (2021). Démence. https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/dementia

Pierron-Robinet, G., Bonnet, M. et Mariage, A. (2016). L’attachement blanc dans la relation d’aide. Dialogue, 212(2), 117-127. doi : 10.3917/dia.212.0117

Schulz, R., Martire, L. M. et Klinger, J. N. (2005). Evidence-based caregiver inter- ventions in geriatric psychiatry. Psychiatric Clinics, 28(4), 1007-1038.

Shaw, S. B. (1997). A modern psychoanalytic approach to caregiver support groups. Group, 21(2), 159-174.

Société Alzheimer du Canada. (2019). Le deuil blanc. Ressource pour les personnes atteinte de l’Alzheimer ou d’une maladie apparentée et leurs proches. Société Alzheimer du Canada. https://alzheimer.ca/sites/default/files/documents/le-deuil-blanc_pour-les-personnes-atteintes-de-l-alzheimer-ou-d-une-maladie-apparentee_0.pdf

Zarit, S. H., Reever, K. E. et Bach-Peterson, J. (1980). Relatives of the impaired elderly: Correlates of feelings of burden. The Gerontologist, 20, 649-655.

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