Saut au contenu

Centre de documentation

Le refus de vieillir

Bruno Fortin, psychologue à l’Unité de médecine familiale Charles-Lemoyne

La chronique « La recherche le dit » traite d’un cas clinique. Puis, des données probantes tirées de la base de données EBSCO accessible via le site Internet de l’Ordre sont rapportées en lien avec la problématique soulevée par le cas clinique. Finalement, l’apport des données probantes pour nourrir la compréhension clinique est discuté.

Imprimer Partager par courriel
sept. 2016

Le cas clinique

La patiente de 56 ans consulte d’abord au sujet de sa difficulté à voir son fils adolescent se détacher progressivement d’elle. Parallèlement au deuil de cette relation fusionnelle, elle signale que de toute façon elle n’a jamais eu l’intention de vivre vieille. Elle n’a aucun symptôme dépressif ou anxieux, mais demeure bien décidée à terminer ses jours quand elle le voudra, sans plan et sans date fixée. Pour l’instant en bonne santé, elle affirme être incapable de se voir vieillir. Elle ne peut supporter l’idée de voir son corps changer et craint l’émergence de problèmes de santé associés au vieillissement.

La recherche le dit

Les personnes âgées ont plus de probabilités de vivre des pertes interpersonnelles, physiques et cognitives (Yeates et coll., 2010). Il est donc courant de percevoir la vieillesse comme une période de la vie déprimante et difficile. La recherche signale toutefois que la grande majorité des personnes âgées sont très satisfaites de leur vie et maintiennent un haut niveau de bien-être jusqu’à quelques mois avant leur mort (Holahan, Holahan, Velasquez et North, 2008).

Le suicide a été considéré tantôt comme un geste héroïque, un péché, un crime ou une folie (Wharton, 1983). L’idée de mourir en réaction à la perte anticipée des caractéristiques de la jeunesse, de l’autonomie, de son rôle social et de la maîtrise des événements est associée à l’isolement, au perfectionnisme, à la rigidité et au narcissisme d’une personne (O’Riley et Fiske, 2012).

Les personnes âgées affrontent pourtant les défis associés au vieillissement 1) en choisissant minutieusement leur quantité d’activités, leurs valeurs et leurs relations en fonction des limites de leurs capacités et du temps disponible, 2) en optimisant leurs capacités par la pratique intensive d’une zone restreinte d’habiletés, et 3) en compensant leurs limites par l’utilisation de comportements alternatifs ou de technologies palliatives. Le besoin de se sentir en maîtrise de son environnement sera satisfait indirectement par la recherche active de conseils et d’aide et par le désengagement de certains buts secondaires ou inaccessibles (Penningroth et Scott, 2012). Les individus qui manquent de flexibilité et d’ouverture à l’expérience auront plus de difficultés à s’adapter. Ceux qui insistent beaucoup sur leur besoin de maîtrise et qui perçoivent négativement la maîtrise qu’ils ont seront plus à risque de suicide (O’Riley et Fiske, 2012). La thérapie cognitive, les approches basées sur la pleine conscience, la thérapie d’acceptation et d’engagement et la thérapie de résolution de problème peuvent favoriser la flexibilité et l’adaptation nécessaires au vieillissement réussi (O’Riley et Fiske, 2012). La patiente dont nous avons parlé au début de cet article a bénéficié d’une saine curiosité, qui l’a amenée à remettre en question ses préjugés et à aller à la rencontre de la réalité de personnes âgées admirables. Des éléments de restructuration cognitive lui ont permis de semer le doute dans ses hypothèses au sujet des pires symptômes anticipés et d’assouplir ses exigences de perfection. Elle a reconnu qu’elle vivait avec un corps de 56 ans qui n’était pas celui de ses 20 ans sans en faire un drame, et qu’elle pourrait être surprise de sa facilité d’adaptation au reste du processus de vieillissement. Elle a également été confrontée à la détermination de ses valeurs primordiales, qui ne se limitent pas à la beauté de la jeunesse. De plus, elle ne souhaite pas laisser à son fils un message qu’il pourrait interpréter comme une invitation à faire de même. Elle a choisi de faire ce qui était en son pouvoir pour enrichir sa vie et en profiter pleinement.

Imprimer Partager par courriel

L’utilisation des tests : le recours aux éditions mises à jour

Pierre Desjardins, psychologue | Directeur de la qualité et du développement de la pratique

Imprimer Partager par courriel
sept. 2016

Les tests sont très utilisés en psychologie et il est bon de rappeler que ce sont des outils précieux et qu’ils sont au service des psychologues et de leurs clients, et non l’inverse. Ils constituent une source d’information importante et particulière, tout en ne devant pas cependant être la seule. Leur utilisation s’inscrit notamment dans des activités à haut risque de préjudice, puisqu’elle sert à prendre des décisions dont l’impact peut être considérable, rendant ainsi crucial le choix qu’on en fait.

Par ailleurs, l’état des connaissances évolue de façon telle que des mises à jour des tests psychométriques s’imposent. En effet, le perfectionnement de cet outillage doit suivre le développement des connaissances et le recours aux dernières éditions à jour contribue à l’amélioration des pratiques professionnelles. Cependant, faut-il tenir pour acquis le fait que la dernière édition soit meilleure que la précédente ? Faut-il nécessairement adopter cette dernière édition, et ce, en tout temps, en toutes circonstances et avec tous les clients ? Si oui, à partir de quand ? Ces questions se posent plus particulièrement pour les tests où on prend des mesures quantitatives permettant de situer les sujets dans leur groupe d’appartenance, comme les tests qui mesurent le rendement intellectuel. Pour ce type de tests, en effet, les mises à jour se justifient notamment par l’existence de l’effet Flynn, alors que la recherche a démontré qu’au fil du temps les gens performent de mieux en mieux à une même version d’un test de QI, ce qui en élève la moyenne et modifie l’interprétation qu’on peut faire des résultats.

Si l’adoption de l’édition la plus récente d’un test va de soi, étant donné que celle-ci rend en somme obsolète l’édition précédente, il demeure cependant que cela peut ne pas toujours être indiqué, comme on le verra.

Balises professionnelles et obsolescence

Notre code de déontologie demeure muet sur la question particulière de l’obsolescence, mais on y trouve plusieurs indications générales permettant d’orienter les psychologues dans le choix de leurs tests, notamment celles relatives aux assises professionnelles et scientifiques de notre pratique. L’article 48 porte plus spécifiquement sur l’utilisation des tests et il se lit comme suit :

Le psychologue reconnaît les limites inhérentes aux instruments de mesure qu’il utilise et interprète le matériel psychométrique avec prudence, notamment en tenant compte :

  1. des caractéristiques spécifiques des tests ou du client qui peuvent interférer avec son jugement ou affecter la validité de son interprétation ;
  2. du contexte de l’intervention ;
  3. de facteurs qui pourraient affecter la validité des instruments de mesure et nécessiter des modifications quant à l’administration des tests ou à la pondération des normes.

Par ailleurs, un article du code d’éthique de l’American Psychological Association porte spécifiquement sur les tests obsolètes et les données périmées3. On comprend à sa lecture qu’en la matière, outre la possible obsolescence, il faut aussi se demander si le test a encore une fonction utile dans un contexte particulier, ce qui peut aller de pair avec ce que stipule l’article 48 précité.

Dans un même ordre d’idées, Russell (2010) considère que le concept d’obsolescence ne devrait pas reposer uniquement sur le passage du temps, ni même sur l’avènement d’une nouvelle édition d’un test, mais bien sur la démonstration scientifique et professionnelle qu’un test ou une édition de celui-ci n’est plus valide, ce qui nous renvoie à l’article 5 de notre code de déontologie, qui stipule que :

Le psychologue exerce sa profession selon des principes scientifiques et professionnels généralement reconnus et de façon conforme aux règles de l’art en psychologie.

L’International Test Commission (2015) va également dans ce sens et propose de considérer un test comme obsolète quand la théorie sous-jacente, les items qui le constituent4, les normes de référence5 ou la technique ne permettent plus de répondre aux besoins ni de satisfaire les exigences scientifiques et professionnelles ou quand son utilisation donne lieu à des décisions ou conclusions inappropriées.

Une démarche professionnelle réflexive

L’exercice de la psychologie est complexe et le psychologue est un professionnel, ce qui, par définition, implique l’incontournable recours au jugement. Cela nous éloigne de l’application aveugle de normes strictes et arbitraires. Le psychologue doit bien connaître les tests qu’il utilise, être en mesure de faire état de leur utilité et limites sur le plan notamment de la validité et de la fidélité, de justifier leur utilisation en considérant la personne qu’il a le mandat d’évaluer, de les mettre en contexte, de nuancer les résultats obtenus, de les relier aux informations tirées d’autres sources et de les intégrer dans des conclusions qui rendent compte d’une compréhension globale de cette personne et de sa problématique.

En vertu de l’article 48 du code de déontologie cité précédemment, le psychologue, confronté à l’édition d’une nouvelle version des instruments qu’il utilise habituellement et au choix qu’il doit conséquemment faire, est convié notamment à se demander :

• en quoi les caractéristiques spécifiques du test ont changé ;

• quelles sont les limites actuelles des éditions antérieures du test et de la nouvelle édition ;

• si les caractéristiques du client correspondent toujours aux caractéristiques des cohortes sur lesquelles la nouvelle édition du test a été standardisée ;

• si le contexte de l’évaluation se prête à l’utilisation de la nouvelle édition (p. ex. motif de consultation, mandat spécifique qui revient au psychologue, état actuel du client, conditions dans lesquelles peut se dérouler le testing, urgence de la situation) ;

• quels sont les avantages et désavantages d’utiliser l’une ou l’autre des éditions, l’objectif étant de servir l’intérêt supérieur du client.

Faire le meilleur choix, faire un choix éclairé

Pour exercer adéquatement son jugement professionnel, il faut disposer de la juste information, notamment en ce qui concerne les motifs de la mise à jour du test qu’on compte utiliser. Il est possible que ce soit en raison de l’invalidité scientifique ou professionnelle de la théorie sous-jacente ou encore de la désuétude ou de l’inadéquation des données d’ordre normatif. Ce peut aussi être pour améliorer les propriétés psychométriques, introduire de nouvelles dimensions à évaluer, modifier des stimuli pour les rendre plus pertinents ou plus actuels, bonifier les processus et méthodes d’administration, de cotation et d’interprétation et améliorer l’impartialité ou l’équité transculturelle. Tout ceci peut certainement justifier le fait de passer à la dernière édition d’un test, mais on pourrait aussi conclure, sur la base des modifications constatées ou pour d’autres motifs, qu’il pourrait être préférable de ne pas recourir à la dernière édition d’un test ou du moins d’attendrequelque temps avant de le faire. Voici, à titre indicatif, ce qui pourrait le justifier :

• absence de traduction, d’adaptation ou de standardisation eu égard à la population dont font partie les personnes à évaluer ;

• absence dans la nouvelle version d’items ou de sous-tests présents dans la version précédente et nécessaires pour l’évaluation que requiert spécifiquement le mandat ;

  • accumulation de données expérientielles ou scientifiques toujours valides qui permettent de recueillir des informations plus pertinentes et de tirer de meilleures conclusions à partir de la version précédente ;
  • utilisation d’une expertise relative à des items ou soustests de la version précédente permettant de tirer sur le plan qualitatif de meilleures conclusions sur le fonctionnement de la personne ;
  • poursuite d’études longitudinales ou de suivis à long terme amorcés avec une version d’un test autre que la dernière en date ;
  • impossibilité d’utiliser la dernière édition sans compromettre les résultats, parce que la personne à évaluer y aurait été soumise trop récemment.

Notons que cette liste ne se veut pas exhaustive et que la présence de l’un ou l’autre des motifs possibles qui y sont énumérés ne signifie pas qu’il faille obligatoirement écarter l’édition la plus à jour. Dans tous les cas, le psychologue doit pouvoir justifier son choix et, le cas échéant, en rendre compte. C’est particulièrement important quand l’évaluation qu’il doit faire s’inscrit par exemple dans un contexte de litige. En effet, le psychologue, qui agit à titre d’expert psycholégal et qui appuie son expertise sur des données psychométriques qui ne seraient pas issues des versions mises à jour des tests utilisés, s’expose à une contre-expertise dont le but serait d’invalider les conclusions en alléguant l’obsolescence de l’édition antérieure. C’est un risque réel dont font notamment état Cunningham et Tassé (2010), de même que Russell (2010). Ce contexte légal, avec ses enjeux particuliers, justifierait de détailler dans un rapport la méthodologie en faisant entre autres mention des motifs, sur les plans scientifique et professionnel, soutenant la sélection des tests utilisés.

Le délai de transition vers la nouvelle édition d’un test

En règle générale, il est donc indiqué de migrer vers la nouvelle édition d’un test, mais la question demeure de savoir quand il faudrait le faire. Il n’y a pas de prescription relativement au délai de transition ni non plus de consensus sur cette question. Bush (2010) rapporte qu’en pratique la période de transition se situerait entre six mois et un an12. À partir du moment où sont publiées les normes de référence pour la population cible, une telle période de transition peut en effet être raisonnablement envisagée étant donné :

  • les coûts que peut engendrer l’adoption de la dernière édition et le budget dont on peut disposer ;
  • l’obligation de développer les compétences requises par l’utilisation de la dernière édition (impliquant par exemple la prise d’informations sur les distinctions entre les éditions, l’étude des manuels et autres documents qui sont associés à la nouvelle édition, la participation à des activités de formation, etc.);
  • le temps requis pour que des réviseurs externes publient leurs critiques, que de recherches indépendantes soient disponibles et que des ajustements soient faits par les concepteurs et éditeurs de la nouvelle édition (publication d’erratum et autres).

Par ailleurs, Bush (2010) rapporte qu’en réalité ce délai de transition pourrait même s’allonger jusqu’à trois ans dans certains cas, notamment en neuropsychologie, alors que l’analyse à faire, pour une bonne part, est d’ordre qualitatif.

Conclusions

Malgré ce qu’on peut parfois entendre voulant que la production de nouvelles éditions des tests réponde à des impératifs de marketing plus qu’à des impératifs scientifiques et professionnels, on nous rapporte que la plupart du temps les nouvelles versions, en plus de proposer des normes à jour, sont améliorées sur plus d’un plan. On y voit l’impact des recherches en psychologie ou en neuropsychologie et du développement des connaissances. Il est souhaitable par ailleurs que la communauté professionnelle s’appuie sur de mêmes outils pour tirer des conclusions qui puissent être comparables et assurer que tous les comprennent de la même façon. Il ne faudrait donc pas résister au changement parce que c’est plus facile de fonctionner avec des outils qui nous sont chers ou familiers. À un moment ou à un autre, il faut passer à la dernière édition d’un test, et l’utilisation, par exemple, de versions qui ne seraient plus très récentes devrait être exceptionnelle. Toutefois, il n’y a pas lieu de s’y empresser de façon zélée ou irréfléchie. Dans tous les cas, le psychologue a la responsabilité de soutenir scientifiquement et professionnellement son choix, et il serait judicieux, au moment de présenter sa méthodologie dans le rapport qu’il verse au dossier, qu’il donne à comprendre ce qui justifie ce choix à la lumière notamment du mandat qui lui a été confié.

Remerciements

Nous tenons à remercier particulièrement Mme Élizabeth Roussy, psychologue et neuropsychologue, pour sa très importante contribution à la rédaction de cette chronique professionnelle. 

Imprimer Partager par courriel

Dr Louis Cozolino : un passionné de l’être humain à la conquête des neurosciences

Marie-Hélène Bertrand | Doctorante en psychologie à l’Université de Sherbrooke

Imprimer Partager par courriel
sept. 2016

Il est psychologue clinicien, chercheur, professeur d’université, consultant, conférencier, auteur à succès, mais avant tout, c’est un philosophe amoureux de l’être humain. Le Dr Louis Cozolino, une sommité internationale dans le monde des neurosciences, offrira une formation de six heures le 19 novembre prochain dans le cadre du congrès de l’Ordre des psychologues. Bien que sa feuille de route soit impressionnante, le personnage, lui, est loin d’être intimidant ! Sa convivialité typiquement californienne et son accent new-yorkais chaleureux donnent d’emblée le ton à l’entrevue, révélant rapidement que derrière le chercheur se trouve un grand sensible, passionné par la psyché humaine. Entretien avec un psychologue américain peu ordinaire qui n’a pas la langue dans sa poche !

Comprendre l’être humain : de la philo à la psycho Avide de comprendre l’être humain, le Dr Cozolino confie avoir développé une sensibilité particulière aux autres pendant son enfance et son adolescence. « J’ai toujours été quelqu’un de bizarre et de différent », souligne-t-il. Il entamera d’abord des études en théologie et en philosophie, et avoue aujourd’hui que la psychologie est arrivée par accident : « Lorsque j’étais à l’université, je suis tombé sur un livre de psychologie traitant des processus psychothérapeutiques et j’ai été complètement fasciné », raconte-t-il avec émotion. Si la philosophie et la théologie lui ont d’abord permis d’aiguiser sa compréhension des questionnements existentiels, ce sera plutôt dans le champ de la psychologie que le Dr Cozolino canalisera sa sensibilité à l’autre et son besoin de comprendre l’être humain dans toute sa complexité.

C’est sans gêne que le Dr Cozolino parle des nombreux liens entre la théologie, la philosophie et la psychologie. Au sujet de l’existence d’un certain paradoxe entre la science de la psychologie et la religion, il parle de bouddhisme. « L’humain avait déjà compris l’essence des bienfaits de l’introspection, de la méditation, en plus d’accorder de l’importance aux mécanismes de défense et à l’aspect subjectif de la perception humaine. La construction de la réalité n’est pas objective, elle est le résultat de l’évolution. Les bouddhistes avaient raison ! » explique-t-il.

Les neurosciences : comment reconstruire pour retrouver l’équilibre

Après avoir réalisé un doctorat en psychologie clinique à UCLA (University of California, Los Angeles), le Dr Cozolino conduit des recherches en laboratoire sur les troubles mentaux graves et les effets du trauma sur le cerveau humain. Il s’intéresse particulièrement aux effets longitudinaux du stress sur l’organisation cérébrale. Puis, les neurosciences deviennent l’un de ses sujets de prédilection. Avec enthousiasme, le Dr Cozolino explique que la neuroplasticité serait le point de convergence entre la psychothérapie et la neuroscience. Les recherches démontrent que le trauma déclenche plusieurs transformations neurochimiques dans le cerveau, à différents niveaux. En plus de provoquer des changements hormonaux (p. ex. une augmentation du cortisol, une diminution de la sérotonine), le trauma modifie les processus de neuroactivation (p. ex. la régulation émotionnelle) et aurait une influence importante sur le sens de soi (sense of self ). « Si ces effets peuvent modifier négativement l’organisation cérébrale, la psychothérapie, elle, peut créer des changements positifs ! » s’exclame le psychologue. Certains principes clés favoriseraient la neuroplasticité du cerveau et de la pensée humaine, dont des relations interpersonnelles sécurisantes, l’équilibre entre le traitement émotionnel et cognitif de l’information et la construction d’un auto-récit cohérent de soi, des autres et du monde. Ces principes sont d’ailleurs inhérents au processus psychothéra-peutique. Le Dr Cozolino vulgarise habilement les principes sous-tendant la psychothérapie au moyen de ce qu’il appelle des « métaphores scientifiques ». « Il s’agit d’un processus de déconstruction et de reconstruction pour retrouver la capacité d’aimer, d’apprendre et d’augmenter le niveau de conscience de soi. »

Pour le développement d’une vision commune Le Dr Cozolino s’intéresse aux mécanismes sous-jacents au processus thérapeutique plutôt qu’à une approche spécifique. « Plusieurs dimensions de la neuroscience nous aident à transcender les approches thérapeutiques et les dogmes », soutient-il. Le psychologue se définit davantage comme un éclectique scientifique qui conserve une structure logique lors de ses interventions. Il a horreur des carcans trop serrés, et compare d’ailleurs les différentes orientations théoriques aux religions, dans le sens où certaines personnes s’associent à une école de pensée comme des croyants à une religion et tentent d’imposer une certaine manière de penser à leurs disciples. Son plus grand souhait serait que la neuroscience conduise à une vision commune de la psychothérapie, à une matrice générale permettant de comprendre l’activation cérébrale et les processus de pensée dans toute leur complexité.

Selon le Dr Cozolino, la plus grande difficulté des psychothérapeutes serait de rester ouverts, souples et curieux. « Nous avons souvent le sentiment qu’il faut avoir toutes les réponses, mais il est avantageux de se considérer comme ignorant lorsqu’on rencontre un patient pour la première fois », recommande- t-il. Il met également en garde les psychologues qui gravitent loin de la pratique clinique : « Les chercheurs-théoriciens qui ne rencontrent pas de clients s’éloignent de plus en plus des enjeux du quotidien et des nuances de l’être humain », soutient- il. Pour lui, conserver une pratique clinique, aussi minime soit-elle, est essentiel.

Qui est le Dr Louis Cozolino ?

Le Dr Cozolino insiste sur l’importance qu’il accorde à diversifier ses activités professionnelles : « C’est vital pour me tenir stimulé. » Amoureux de son travail, il avoue avoir de la difficulté à laisser sa vie professionnelle au bureau. « Je suis trop sensible… Je dois donc faire attention à mon dosage de patients gravement traumatisés », confie-t-il. Grand adepte de sports et de voitures anciennes, le Dr Cozolino est aussi un passionné d’écriture. Ayant déjà écrit sept livres, dont les populaires The Neurosciences of Psychotherapy et The Making of a Therapist, le psychologue compte bien poursuivre sa carrière d’auteur afin de continuer à transmettre ses connaissances. Et sa venue à Montréal ? La dernière fois que le Dr Cozolino est venu à Montréal, c’était il y a 10 ans. « J’ai très hâte de retrouver les psychologues québécois ! Ils sont réfléchis et mieux formés à la philosophie que les psychologues américains », affirme-t-il, manifestement enthousiaste de participer au congrès de l’Ordre. L’atelier de formation qu’il offrira portera principalement sur la psychothérapie vue à travers une lentille neuroscientifique. Le formateur, qui cumule maintenant 20 ans d’expérience en enseignement, abordera les notions d’évolution cérébrale, de développement, de neuroanatomie ainsi que des vulnérabilités et des irrégularités cérébrales relativement au stress et au trauma. La psychothérapie sera abordée comme une tentative de restructuration cérébrale. Les cliniciens qui veulent mieux comprendre le fonctionnement du cerveau traumatisé et du cerveau sain, les mécanismes d’apprentissage ainsi que les processus d’intégration cérébrale impliqués dans la psychopathologie et la psychothérapie seront comblés.

Pour consulter la description complète de l’atelier et pour vous inscrire : www.ordrepsy.qc.ca/congres2016

Imprimer Partager par courriel

Avis de décès

Aimé Hamann (1924-2015), fondateur de l'abandon corporel 

Imprimer Partager par courriel
sept. 2015

Aimé Hamann, psychologue à l’origine de la démarche ontologique, mieux connue sous le nom de psychothérapie d’abandon corporel, est décédé à Montréal le 13 juin dernier. Il a consacré sa vie professionnelle à l’approfondissement de sa compréhension de la réalité humaine, se dévouant à la psychothérapie individuelle et de groupe. Il était marié et père de deux filles.

C’est sous les ordres jésuites qu’il complète sa formation de psychologue, aux États-Unis et en Europe. Il quitte la communauté en 1965 pour se consacrer entièrement à la psychologie. Ses intérêts l’ont mené à se former et à travailler avec certains grands thérapeutes de ce temps. Il a participé à des séminaires sur l’approche centrée sur la personne avec Carl Rogers. Il a suivi de la formation et a fait de la cothérapie en Europe avec Anne Ancelin Schützenberger (thérapie transgénérationnelle). Il s’est initié au psychodrame auprès de Jacob Levy Moreno et a participé à des séminaires à Esalen, berceau de la psychologie humaniste aux États-Unis.

Par la suite, Aimé Hamann, entouré de collègues partageant son questionnement sur la psychothérapie et le corps, s’est engagé dans une démarche qui l’a conduit aux confins de la dimension involontaire qui habite chaque humain. C’est ainsi qu’est née la psychothérapie d’abandon corporel, qu’il renommera à la fin de sa vie : démarche ontologique. Son approche a influencé plusieurs personnes au Québec et en Ontario, mais aussi en France et en Suisse, où Aimé Hamann a régulièrement présenté des formations et des séminaires. 

Imprimer Partager par courriel

Entre rationalité et humanité

Évelyne Marcil-Denault, psychologue | Rédactrice pigiste

Imprimer Partager par courriel
sept. 2015

Mercredi 8 juillet, Christine Grou nous accueille dans son nouveau bureau avec un enthousiasme palpable. Quelques semaines ont passé depuis son élection, et la présidente entrante prend la mesure du rôle qui lui est dévolu. Elle partage ses réflexions sur la profession et livre quelques pans de son parcours. On découvre une femme accessible, profondément humaine, qui a sa profession tatouée sur le cœur. On ressort de cette conversation avec le sentiment d’avoir appris, d’avoir réfléchi et surtout de ne pas avoir vu le temps passer ! 

Christine Grou se souviendra longtemps du 22 mai 2015, « une journée intense et riche en émotions », dit-elle en évoquant les dizaines de courriels d’amis et collègues, impatients de connaître l’issue du scrutin. « C’est tout un changement professionnel, résume la nouvelle présidente. Avoir la mission de la protection du public, c’est déjà une tâche importante, mais bien comprendre les réalités des 8500 psychologues, c’est aussi très complexe! Je me sens porteuse de grandes responsabilités, avec toutes les angoisses qui viennent avec! » 

Pas d’impulsion, mais une longue décision 

Depuis près de 30 ans, elle évoluait dans le réseau de la santé tout en assumant une pratique privée et diverses tâches d’enseignement et de supervision. « J’adorais tout ça », confie l’ancienne chef de la discipline de psychologie à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal. L’idée de soumettre sa candidature au poste de présidente a germé à la suite de l’annonce du départ de Mme Charest, quand plusieurs personnes l’ont approchée. « Ça a été une surprise. Ils me voyaient dans ce poste, mais pas moi », avoue Christine Grou. 

Le processus de réflexion s’est poursuivi quelques mois. « Le plus difficile était de penser que j’allais peut-être devoir quitter les patients, les équipes de soins et particulièrement les psychologues. En même temps, j’étais fière de voir leur professionnalisme avoir préséance sur leurs inquiétudes vis-à-vis des réformes annoncées. Ils m’ont inspirée. » Libre et éclairée, Christine Grou s’est lancée. Et les membres lui ont fait confiance. 

Une psychologue au cheminement intégratif

D’abord formée selon l’approche cognitivo-comportementale, la neuropsychologue clinicienne s’est ensuite perfectionnée auprès de l’approche psychodynamique et, plus récemment, s’est initiée aux thérapies cognitivo-comportementales de troisième vague. « Quand tu vas chercher une deuxième, voire une troisième paire de lunettes, c’est dans l’optique d’y voir plus clair. Mais paradoxalement, ce qu’on perçoit mieux, c’est tout ce qu’on ne sait pas! » analyse celle qui dit redouter l’intégrisme.

Dans sa vision, des jonctions se tissent entre différents concepts théoriques, comme pour le lapsus et la paraphasie, ou pour l’inconscient et la mémoire implicite. La présidente, qui porte également ses identités de psychologue clinicienne et de neuropsychologue, espère défaire certains mythes tenaces, dont l’idée que certaines approches sont plus rigoureuses que d’autres. « La psychologie évolue. Mon souhait est de ne plus voir de guerres de clochers. Comme présidente, je veux sensibiliser les membres au fait qu’ils ont un rôle à jouer pour défaire les mythes et ainsi s’élever au-dessus des débats trop sectaires ou identitaires sans pour autant perdre de leur rigueur scientifique. La compétence du psychologue et l’efficacité de ses interventions n’ont pas qu’à voir avec son orientation théorique », affirme celle qui voit la compétence comme une conjugaison entre un savoir en évolution, un savoir-faire qui se bonifie avec l’expérience et un savoir-être ponctué par la pensée réflexive, l’empathie, l’introspection et tant d’autres choses…

Et pourtant, étudiante en neuropsychologie à l’Université de Montréal et à l’UQAM par la suite, Christine Grou n’avait d’yeux que pour l’adéquation entre le cerveau et le comportement. « Je souris quand j’y repense, mais dans toute ma candeur, je me disais que j’allais travailler sur les cognitions (fonctions nobles) – et plus précisément sur les fonctions mentales supérieures (rien de moins) – et laisser les affects aux autres cliniciens! » Au fil du temps, son regard a changé; un cheminement avec lequel elle dit avoir fait la paix tant dans sa vie personnelle que dans sa pratique. « La cognition et l’affect ne fonctionnent pas de manière séparée, j’en ai (et j’en suis) sans cesse la preuve », dit-elle avec une pointe d’humour.

La liberté en héritage

Fille d’un père doyen d’université et d’une mère au foyer, Christine Grou a grandi en banlieue de Montréal dans une famille qu’elle qualifie de traditionnelle, mais qui, dans son récit, laisse deviner beaucoup d’ouverture d’esprit pour l’époque. Pas de télé au souper chez les Grou. « Mon père – un sociologue des années 1960, acteur de la Révolution tranquille – avait le souci de la relation. Ça discutait fort à table et nous, les enfants, on avait un large droit au chapitre de la délibération! » Alors qu’elle était adolescente, son père s’est consacré au développement de projets internationaux. Les voyages ont formé sa jeunesse, de même que les arts, la culture et les activités sportives. « Ma mère a poursuivi des études en musique et passé sa ceinture noire de judo dans la trentaine, apprend-on au détour d’une phrase. Mes parents étaient aussi amateurs de lecture, de musique classique et d’opéra. Nous étions des enfants studieux, sociables et actifs. Le sport était quasi quotidiennement au rendez-vous. J’ai fait plusieurs années de tennis et de gymnastique artistique, six ans de judo et des années de nage et de course à pied. »

« En donnant de la liberté aux enfants, tu leur envoies le message que tu leur fais confiance; j’ai toujours senti que je devais mériter cette confiance », évalue la psychologue avec recul. Son père est décédé aujourd’hui, mais elle dit avoir toujours senti qu’elle et son frère étaient ce qui comptait le plus pour ses parents. « Je suis imprégnée de ces valeurs, dit-elle, et je fais mes choix de carrière en fonction d’où mes enfants sont rendus, de leurs besoins. Ils sont ce que j’ai réalisé de plus beau. Je les vois grandir et je me sens choyée. Je regarde mon fils devenir un jeune adulte équilibré et confiant en lui-même et je regarde ma fille progresser dans son autonomie avec autant d’émotion que quand ils étaient petits. »

L’éthique : voir l’autre côté du lit

Christine Grou a non seulement participé à de nombreux comités éthiques, mais de 2004 à 2012 elle s’est formée en bioéthique, jusqu’à réussir une maîtrise. « Mes enfants étaient assez grands et je pouvais partir un soir par semaine pour étudier. Je leur laissais un pique-nique avec un petit mot. Leur père – qui était médecin – avait son bureau à la maison et ils étaient fiers de se débrouiller pour le souper pendant que lui faisait ses consultations. » 

Pourquoi l’éthique? « J’avais tellement de questionnements par rapport aux cas complexes qui m’étaient souvent confiés, explique la présidente. On voulait le mieux pour le patient, mais je réalisais qu’on ne s’entendait pas toujours sur ce qu’était le mieux. Aussi, il faut savoir que parfois, le mieux se révèle être l’ennemi du bien. J’avais aussi des questions sur mon rôle à jouer auprès des étudiants doctorants, sur les enjeux de l’éthique en recherche ou sur la meilleure façon de réaliser des expertises sans perdre de vue la personne à traiter qui, malheureusement, deviennent trop souvent un débat quasi académique entre experts. » 

Et puis, il y a eu des raisons beaucoup plus personnelles. « J’ai découvert ce que j’appelle l’autre côté du lit d’hôpital, plusieurs épreuves que j’ai traversées et parfois, sur une période assez longue, explique Christine Grou. Je suis devenue une observatrice critique du jugement clinique… parce qu’il faut admettre comme professionnels qu’on ne peut pas tout comprendre de la réalité intérieure des patients », dit-elle. 

Les chevaux de bataille de la présidente

« Mon plus grand défi est de résister à l’envie d’aller vite! » annonce la présidente, qui se sent privilégiée de pouvoir compter sur l’équipe de l’Ordre afin de se familiariser avec la nouveauté. Mais déjà, des priorités se profilent, dont le dossier de l’accessibilité à la psychothérapie et le suivi de l’implantation du projet de loi 21. Christine Grou compte défendre la qualité de la pratique lorsqu’il est question d’accessibilité. « La tendance, c’est de se centrer sur ce qui est facile à mesurer – comme le nombre de rencontres – et d’évacuer ce qui est complexe, le mieux-être d’une personne ou l’adéquation d’une intervention, par exemple. Je compte rappeler à tous les acteurs que je croiserai que ces variables complexes existent et sont déterminantes en dépit du fait qu’il est parfois plus facile d’en sous-estimer l’importance. »

Dans un contexte de restrictions budgétaires, la santé mentale risque de demeurer le parent pauvre du système, croit Christine Grou. « La souffrance psychologique, bien que souvent plus silencieuse, n’est pas moins dommageable pour la personne ni moins coûteuse pour la société. Il faut livrer une juste bataille pour que les gens aient accès aux bons soins, au bon moment. » 

La formation continue est un autre sujet sur la table : « Il va falloir baliser la formation continue pour l’ensemble des membres en s’assurant d’un certain équilibre entre la contrainte nécessaire et une certaine liberté dans le développement professionnel. » 

Garder le contact

Pour faire avancer les dossiers, Christine Grou espère compter sur l’appui des membres. « J’aimerais développer de la confiance mutuelle et un sentiment d’appartenance, pour que les psychologues s’engagent dans une tradition de valeurs communes et de façon un peu moins individualiste. » Consciente que l’éloignement de la pratique de terrain en santé mentale est un risque inhérent à sa fonction, la présidente entrante est, en outre, résolue à garder le contact, tant avec les membres qu’avec sa propre pratique clinique. « Il nous faut aussi des répondants; des yeux et des oreilles sur tous les terrains occupés par les psychologues », précise-t-elle. 

« La proximité avec le public a été extrêmement bien développée par Mme Charest et on doit continuer à le faire », soutient Mme Grou, qui ne craint pas les médias. Car, à ses yeux, la protection des citoyens passe non seulement par l’accessibilité aux services, mais aussi par l’information et l’enseignement.

Pour en finir avec l’iniquité 

« Nous faisons face à de grandes iniquités dans l’accès à la psychothérapie, affirme Christine Grou sans détour. Oui, il y a des psychologues dans le réseau, mais ça ne veut pas dire que tout le monde a accès à leurs services ni que le bon besoin est comblé au bon moment. » Selon elle, l’accès est particulièrement difficile pour les personnes souffrant de troubles moins graves : « Soit elles s’en sortent comme elles le peuvent par leurs propres moyens, soit elles attendent que leur état s’aggrave pour avoir des services. » La présidente dénonce le paradoxe suivant : un patient ayant accès à un médecin-psychothérapeute verra sa psychothérapie remboursée par la RAMQ, alors que le même traitement offert par un psychologue ne sera pas couvert. 

« Je pense que l’accessibilité aux services psychologiques passe aussi par le réseau privé, comme les modèles de la SAAQ, de l’IVAC et de la CSST. Toutefois, actuellement, si le problème fait suite à un accident de la route ou du travail, la psychothérapie sera assumée, mais pas si la problématique est due à un accident de ski, par exemple! » affirme Mme Grou, soulignant qu’il est particulier que l’accès soit la résultante d’une causalité plutôt que d’une problématique clinique. On entend souvent que les Québécois n’ont pas accès à un médecin de famille… Christine Grou déplore le manque d’accessibilité aux psychologues : « C’est encore plus difficile d’avoir accès à un psychologue, car souvent ça nécessite une évaluation médicale initiale. Pourtant, la loi a statué sur la compétence des psychologues pour évaluer et traiter les troubles mentaux! »

Penser tout haut

Elle n’effleure pas les questions. Ses réponses, réfléchies, étoffées et nuancées laissent entrevoir un souci de couvrir tous les angles. « Les personnes qui s’intéressent à l’éthique ont une tendance à aimer l’analyse de sujets complexes. Elles sont capables de vivre avec les zones grises et surtout, elles aiment la délibération. » Christine Grou, en décrivant ses confrères d’éthique, se révèle. Et sa façon de communiquer parle autant que ses mots; l’attention qu’elle porte aux sujets et à son interlocuteur, son regard bienveillant, le vouvoiement qu’elle emploie. À son contact, une ambiance empreinte de respect et de calme s’installe. D’une idée à l’autre, la pensée se déploie jusqu’à ce que l’horloge nous rappelle à l’Ordre.


Par
Évelyne Marcil-Denault, psychologue | Rédactrice pigiste

Imprimer Partager par courriel

Pratiques à promouvoir pour mieux aider les hommes

Dre Janie Houle, psychologue 

La Dre Houle est psychologue communautaire, professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal et chercheure à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

 

Brigitte Lavoie, psychologue 

Mme Lavoie est psychologue, superviseure et formatrice principale de Lavoie Solutions. Elle offre plusieurs formations reconnues en psychothérapie, dont l’une sur l’intervention auprès de la clientèle masculine.

Imprimer Partager par courriel
sept. 2015

Au Québec, les hommes se suicident de trois à quatre fois plus que les femmes et ont une espérance de vie de quatre années inférieure. Lorsqu’ils sont en détresse, les hommes sont moins nombreux à consulter des ressources d’aide que les femmes et ceux qui le font obtiennent un moins bon suivi. Par exemple, une étude portant sur 41 375 Montréalais ayant reçu un nouveau diagnostic de dépression montre que les hommes sont moins susceptibles d’obtenir un suivi médical après leur diagnostic, de bénéficier d’une continuité de soins et de recevoir un nombre optimal de rencontres. Dans la même veine, les hommes qui consultent dans une urgence pour des raisons de santé mentale sont moins nombreux que les femmes à obtenir un suivi (69 % contre 77 %). En ce qui concerne les hommes hospitalisés pour des raisons de santé mentale, ils sont plus souvent dirigés à leur domicile après leur congé que les femmes, alors que celles-ci sont plus nombreuses à obtenir un suivi en CLSC. 

Enfin, une étude qualitative auprès de 68 hommes utilisateurs de services dans la région de Montréal a révélé que les hommes en détresse rencontraient souvent de nombreux obstacles dans l’accessibilité aux services, dont l’obligation fréquente de faire de multiples demandes d’aide avant de trouver la ressource qui pourra et acceptera de répondre à leurs besoins. Le manque de formation des professionnels quant aux réalités masculines a été mentionné par plusieurs participants comme un élément nuisant à la qualité des soins qui leur sont offerts. 

Accroître l’accessibilité à la psychothérapie

Il ne faut pas croire que tous les hommes soient réfractaires à la psychothérapie, au contraire. Une étude récente auprès de personnes vivant un premier épisode de dépression montre que, chez les participants qui avaient une préférence, 43 % des hommes préféraient la psychothérapie aux antidépresseurs comme modalité de traitement8. Cependant, plusieurs n’y auront pas accès en raison des multiples barrières qui se dressent sur leur route, telles qu’un manque d’accompagnement dans la référence, des délais trop longs ou de nombreuses tentatives infructueuses. Les psychologues peuvent améliorer l’accessibilité à leurs services en facilitant l’accès à la première rencontre.

Accepter qu’un proche prenne le premier rendez-vous 

Dans plusieurs familles, les rendez-vous (du coiffeur au médecin) sont pris par la mère ou la conjointe. On pourrait souhaiter qu’il en soit autrement, mais comme psychologue, il faut tenir compte de cette réalité. Exiger cet appel peut représenter une barrière infranchissable. Les hommes sont plus ouverts à la psychothérapie si on les accueille quand ils sont en crise, qu’ils aient téléphoné ou non. Les psychologues qui ont commencé à agir de la sorte ne rapportent pas de différence dans l’engagement du client, au contraire. Les clients apprécient souvent l’ouverture du psychologue et sont enclins à faire confiance à un clinicien qui a compris que cet appel était au-dessus de leurs forces (sans avoir à lui dire).

Accepter qu’il soit accompagné à la première rencontre 

Certains hommes ressentent le même malaise dans un bureau de psychologue que certaines femmes dans un garage. Pour s’assurer qu’elles peuvent faire confiance aux propos du garagiste, il n’est pas rare que certaines femmes demandent à un homme de les accompagner. Peu importe le genre du psychologue, il est important de se rappeler que la psychothérapie se joue sur un territoire plus féminin. La couleur des murs, les revues dans la salle d’attente, les mots et même le ton utilisés peuvent susciter de l’inconfort. Certains hommes souhaitent eux aussi être accompagnés et l’expriment ainsi : Je ne sais pas si je vais me faire avoir, c’est quand même quelqu’un qui va me jouer dans la tête… Puisqu’ils ne sont pas à l’aise dans cet environnement, leur nervosité s’apaisera plus facilement s’ils peuvent compter sur l’avis d’une personne qui connaît cet univers. En assouplissant cette première rencontre, le clinicien obtiendra sans doute plus rapidement certaines informations que le client aurait pu oublier considérant la gravité de ses symptômes.

Choisir des interventions qui tiennent compte des exigences de la masculinité 

Certaines recherches ont démontré que les hommes qui adhèrent aux exigences de la masculinité traditionnelle auront plus de difficultés à répondre aux exigences de la thérapie. C’est pour ces hommes en particulier qu’il est nécessaire d’adapter nos interventions. Quand on sait qu’il peut être difficile pour certains de montrer leurs faiblesses, d’être vulnérables, de reconnaître leurs échecs, d’exprimer leurs émotions et d’admettre leur ignorance, on peut facilement imaginer qu’ils auront de la difficulté à bien répondre à un traitement où ces conditions sont réunies. Les bonnes pratiques invitent les psychologues à adapter leurs interventions en fonction des traitements démontrés efficaces et à tenir compte des préférences et du contexte du client. L’approche orientée vers les solutions a été démontrée aussi efficace et dans certains cas plus rapide que d’autres traitements basés sur les données probantes. Elle offre une possibilité qui tient compte des exigences de la masculinité. Sans pour autant adopter cette approche de façon exclusive, nous offrirons ici quelques pratiques qui sont issues de cette approche et qui pourraient favoriser l’adhésion de cette clientèle et la réussite d’une intervention auprès de celle-ci.

S’intéresser à ses histoires de compétences et souligner ses forces 

Puisque l’homme se sent souvent honteux d’avoir à demander de l’aide, il sera particulièrement important de lui donner la possibilité de montrer qu’il est compétent (ou qu’il l’a déjà été). Avec un homme à la retraite qui se sent démuni, il peut être pertinent de lui poser des questions sur sa plus grande réalisation au travail. S’il a des difficultés au travail, mais qu’il semble avoir une bonne relation avec ses enfants, il serait fort utile de lui demander de raconter un moment où il a été particulièrement fier. Pour surmonter les difficultés d’introspection de certains, on leur demande de raconter des événements avec le plus de détails possible. C’est le psychologue qui pourra lui refléter ses forces, mettre en évidence ses valeurs et le complimenter sur ses habiletés ou ses intentions : Dans ce que vous me racontez, il est clair que vous avez toujours eu à cœur de préserver la dignité de vos employés; on voit que vous êtes un citoyen engagé; un père qui veut être près de ses enfants. En lui donnant la possibilité de parler de ses réussites, on lui donne l’occasion de se présenter au meilleur de lui-même, de nous révéler qui il est. Il est plus grand que ses problèmes. Il est important qu’il sente que nous le voyons ainsi. 

Proposer une tâche qu’il est presque certain de réussir 

Faire face aux échecs est extrêmement difficile pour certains hommes. Certains pourraient ne pas commencer s’ils ne sont pas sûrs de réussir. Les hommes vont apprécier avoir une tâche à accomplir à l’extérieur des rencontres. Il sera cependant extrêmement important de choisir une action qui leur permettra de vivre un succès. Le psychologue augmente cette probabilité s’il demande au client de répéter une action qui a déjà marché (pour lui) ou de reprendre des pensées qui l’ont déjà aidé à rebondir dans le passé. Quand le client a très peu d’énergie, une tâche d’observation sera aussi plus accessible (par exemple : remarquer les moments où ça va un peu mieux). Le psychologue peut aussi suggérer d’enlever des tâches avant d’en ajouter. Il sera parfois nécessaire d’encadrer certaines recommandations pour qu’il accepte de les considérer. Par exemple, le mot permission peut être emprunté au monde militaire pour suggérer une action. En effet, quand les soldats ont une permission, ils ont la possibilité de laisser leurs obligations et d’aller voir leur famille, de s’amuser. Certains hommes ont parfois l’impression qu’ils doivent lutter tant qu’ils n’ont pas triomphé de leurs symptômes. Cette attitude peut contribuer à ce qu’ils s’empêchent de faire des activités qui pourraient les aider à aller mieux (par exemple : aller à la pêche avec des amis pendant qu’ils sont en congé de maladie).

Préserver sa dignité s’il a échoué

Si le client n’a pas réussi ce qu’il devait faire entre les rencontres, il sera important de lui permettre de sauver la face. La façon recommandée est de prendre la responsabilité et de reconnaître des facteurs externes : Je suis désolé, j’ai sous-estimé le niveau de difficulté. Vous avancez avec face au vent, on ne peut pas aller aussi vite dans ce temps-là. Regardons ensemble ce qui serait plus réaliste. Il ne s’agit pas ici de se confondre en excuses, mais de présupposer qu’il n’a pas échoué par manque de volonté. C’est probablement héroïque pour certains d’avouer qu’ils n’ont pas été capables de remplir leur engagement. Notre réaction peut favoriser l’adhésion aux rencontres ou au contraire, briser la relation de confiance et faire en sorte que ce soit la dernière. 

Accueillir l’expression des émotions (au masculin)

Plusieurs psychologues qui travaillent exclusivement avec une clientèle masculine ont cessé d’utiliser la phrase : Comment te sens-tu? Ça ne veut pas dire pour autant que l’expression des émotions est évacuée des rencontres, au contraire. Il est possible d’avoir accès à ce qu’ils ont ressenti en posant des questions différentes : Comment as-tu réagi quand il t’a dit ça? Quel a été l’effet sur toi? Leurs réponses pourraient être très éloquentes comme celle-ci : Je me suis senti comme une boîte de courriel qu’on ouvre après avoir été sur le mode avion pendant 10 jours. Tu sais… quand ça n’arrête pas de sonner. Quand on pense que c’est fini, il y en a encore d’autres. Un autre client a déclaré devant ses collègues, après avoir échappé de justesse à la mort : Moi je vous le dis, les gars, c’est ce soir que je la demande en mariage! Est-il nécessaire que le premier admette qu’il se sent complètement dépassé et que le second avoue qu’il a eu peur de mourir? Ils n’ont peut-être pas utilisé les mots consacrés, ils n’expriment pas moins ce qu’ils ressentent. Il est possible de comprendre sans leur demander de traduire.

Conclusion 

Nous espérons que ces pratiques (sans être exhaustives) vous offriront des pistes pour mieux aider les hommes. Nous avons choisi celles qui pouvaient se réaliser dans les prochains jours. Ces petits changements pourraient avoir des impacts importants sur l’accessibilité, l’adhésion et la réussite du traitement (plus particulièrement auprès des hommes qui adhèrent aux règles de la masculinité). Au Québec, certains groupes militent pour que les hommes se libèrent de ce cadre rigide qui peut leur faire vivre de la souffrance. Tout en reconnaissant les efforts qui sont faits à cet égard, nous ne pouvons pas attendre que les hommes changent pour que nous puissions mieux les aider. Il est possible de le faire dès maintenant en les accueillant tels qu’ils sont.

Références

Légaré, G., Gagné, M., St-Laurent, D., et Perron, P.-A. (2015). La mortalité par suicide au Québec : 1981 à 2011. Mise à jour 2014. Institut national de santé publique du Québec. Gouvernement du Québec.

Payeur, F. F. (2015). « La mortalité et l’espérance de vie au Québec en 2014 ». Institut de la statistique du Québec, Coup d’œil sociodémographique, no 40. 

Houle, J., et Guillou-Ouellette, C. (2014). Analysis of coroners’ records on suicide mortality in Montreal: Limitations and prevention implications. Chronic Diseases and Injuries in Canada, 34(1), 23-29.

Vassiliadis, H. M., Tempier, R., Lesage, A., et Kates, N. (2009). General practice and mental health care: determinants of outpatient service use. Canadian Journal of Psychiatry, 54(7), 468-476.

Houle, J., Beaulieu, M. D., Lespérance, F., et coll. (2010) Inequities in medical follow-up for depression: a population-based study in Montreal. Psychiatric Services, 61(3), 258-263.

Filion, G. (2012). Portrait des usagers en santé mentale, selon le sexe, le territoire du CSSSAM-N et autres territoires de CSSS de la région de Montréal. Période 2009-2010. Centre de santé et de services sociaux d’Ahuntsic et Montréal-Nord.

Lajeunesse, S. L., Houle, J., Rondeau, G., Bilodeau, S., Villeneuve, R., et Camus, F. (2013). Les hommes de la région de Montréal : Analyse de l’adéquation entre leurs besoins psychosociaux et les services qui leur sont offerts. Montréal: ROHIM.

 Houle, J., Villaggi, B., Beaulieu, M.D., Lespérance, F., Rondeau, G., et Lambert J. (2013). « Treatment preferences in patients with first episode depression ». Journal of Affective Disorders, 147, 94-100.
Dulac, G. (1999) Intervenir auprès des clientèles masculines. Théories et pratiques québécoises. Montréal. A.I.D.R.A.H. 
Franklin, C., Trepper, T., Gingerich, W.J., et McCollum, E.E. (2012). Solution-focused brief therapy: A handbook of evidence-based practice. NY: Oxford University Press. 
Bavelas, J., De Jong, P., Franklin, C. et coll. (2013). Solution Focused Brief Therapy Treatment Manual for Working with Individuals. Solution Focused Brief Therapy Association. 

Imprimer Partager par courriel

Rupture conjugale et détresse masculine

Dr Richard Cloutier, psychologue 

Le Dr Cloutier est professeur émérite associé à l'École de psychologie et au Centre de recherche sur les jeunes et les familles à risque (JEFAR) de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval.

Imprimer Partager par courriel
sept. 2015

L’évolution rapide du portrait de la famille constitue l’un des changements marquants de l’histoire sociale récente au Québec. Si 8 personnes sur 10 vivent toujours dans une cellule familiale[1], la base conjugale de la famille s’est radicalement transformée. Plus de la moitié des couples de 35 ans et moins vivent en union libre, 63 % des enfants naissent hors mariage et plus d’un enfant sur trois ne vit pas avec ses deux parents biologiques[2]. La séparation conjugale est devenue un phénomène courant, mais ses conséquences psychosociales demeurent difficiles à anticiper.

Plusieurs facteurs interagissent pour moduler l’impact de la séparation conjugale : initiateur ou quitté; niveau de conflit dans le couple; présence d’enfant; statut conjugal (mariage ou union libre); durée de l’union; infidélité; présence de violence physique ou psychologique; irritants financiers et ressources matérielles disponibles; santé physique et mentale; niveau d’éducation; étape de vie (jeune, senior, aîné); unions antérieures; culture; religion; qualité du réseau de soutien social; etc. Il existe certainement des cas où la séparation conjugale est anticipée, opérée en douceur et bien gérée dans toutes ses facettes. Mais le plus souvent, la rupture donne lieu à une crise dans la vie des acteurs. Si la majorité des individus réussissent à surmonter les défis que pose cette transition[3], une trop grande proportion n’y arrivent pas et, parmi ceux-là, les hommes quittés sont à risque d’aller plus loin dans l’enlisement relié à la crise de la séparation; ils sont au cœur de la réflexion qui suit.

Facteurs de risque masculins

Chaque mois, sinon chaque semaine, les médias rapportent une agression fatale commise par un individu de sexe masculin en rupture conjugale où, a posteriori malheureusement, on prend connaissance d’éléments de détresse, de rejets ou de pertes annonciateurs d’un risque de dérive. La déstabilisation de la rupture frappe aussi les femmes, sans contredit[4]. Mais sans prétendre à l’exclusivité de genre, que peut-on identifier comme plus spécifique aux hommes quittés dans la dynamique de leur détresse et de leur plus grand risque de dérive?

Plusieurs facteurs de risque sont typiquement associés aux hommes dans leur rapport à leur santé et aux services : ils ont tendance à sous-estimer et à négliger leurs problèmes de santé physique et mentale, ils tardent à demander de l’aide, ils consultent moins les services existants, etc.[5]. Voici quelques déterminants associés à la détresse masculine en lien avec la rupture conjugale.

Un déficit de lecture émotionnelle. La socialisation masculine traditionnelle repose sur la valorisation de la force, de l’indépendance, de la persévérance et sur la restriction de l’expression des vulnérabilités. Typiquement, les garçons sont entraînés à restreindre l’expression de leurs sentiments intimes, de leurs craintes et de leurs besoins d’aide, parce qu’en faire part, c’est traduire sa faiblesse[6]. En psychologie du développement, les ancrages instrumentaux de l’identité masculine et les assises relationnelles de l’identité féminine sont reconnus comme vecteurs d’orientation de la conformité aux rôles de genre[7]. La prégnance des valeurs de socialisation masculine traditionnelle (force, autonomie, courage, initiative, détermination, etc.) détournerait les garçons de l’univers de la réflexivité émotionnelle et relationnelle; un écart de genre en résulterait qui les placerait en déficit relatif en matière d’habiletés à mentaliser leur vie intérieure et leurs relations intimes, et à décoder leurs sentiments, ce qui les handicaperait dans la gestion de leurs émotions. C’est à cela que renvoie la notion d’alexithymie, c’est-à-dire une sorte d’analphabétisme émotionnel[8]. Ce déficit de lecture handicape le repérage de solutions adaptées en contexte de séparation conjugale.

Moins de travail émotionnel dans le couple. Le degré d’anticipation de la rupture représente un facteur d’impact et d’ajustement important à la transition de séparation. L’initiateur de la séparation peut voir le changement venir, sinon le contrôler, alors que la personne quittée peut être prise par surprise et vivre une déstabilisation plus grande. La tendance voulant que dans un couple, la conjointe traduise un niveau de satisfaction moindre que son conjoint est encore bien répandue, même si son ampleur empiriquement démontrée est plutôt modeste[9]. Au-delà des questions importantes relatives aux déséquilibres dans le fardeau assumé pour les soins aux enfants, les tâches domestiques ou dans le partage du pouvoir décisionnel, la notion de travail émotionnel (emotional work[10]) semble distinguer l’engagement psychologique des membres du couple selon le genre : la femme travaillerait plus fort que l’homme à monitorer et à gérer la relation conjugale; elle serait plus attentive au climat relationnel dans le couple et au soutien du conjoint, ce qui expliquerait, au moins en partie, le fait que les conjointes nomment plus souvent les problèmes conjugaux, sont plus souvent à l’origine des consultations et amorcent plus souvent le processus de séparation[11]. Bref, le moindre engagement masculin dans le suivi et la gestion de la relation contribuerait à la moins bonne anticipation de la séparation. Pour le conjoint « qui ne l’a pas vu venir », la surprise amplifie la déstabilisation.

Dégradation fonctionnelle potentiellement forte. Sans tomber dans le cliché de « l’homme qui ne savait pas se faire cuire un œuf », force est de constater que la séparation provoque des changements concrets de régime de vie pour lesquels un bon nombre d’hommes sont mal préparés. Par exemple, pour les hommes, encore nombreux, dont la sphère domestique n’était pas trop de leur ressort dans le couple, un déménagement affectera négativement les habitudes de vie (l’alimentation, l’hygiène personnelle, le sommeil, etc.) et pourra contribuer de manière importante à la détresse associée à la transition.

Échec de rôle. Pour une femme comme pour un homme, le fait d’être quitté provoque généralement un fort sentiment d’avoir échoué dans son rôle conjugal. Cependant, même s’ils amorcent moins souvent le processus de séparation, les hommes sont plus souvent mis en cause dans l’échec. Compte tenu de l’importance de la relation qui se termine, le constat de cet échec peut ébranler certains piliers identitaires comme l’estime de soi et le sentiment d’efficacité personnelle. Prenons l’exemple du rôle de pourvoyeur : malgré la valorisation souvent mitigée qu’on lui réserve, ce rôle destiné à assurer une bonne réponse aux besoins matériels des proches est très important pour la famille et, au-delà des changements rapides dans le couple moderne sur ce plan, il demeure un constituant majeur du rôle conjugal de l’homme. Or une proportion importante de conjoints ont du mal à être à la hauteur des attentes; les irritants financiers sont fréquents dans les couples fragiles, ils exacerbent les conflits à l’origine de la rupture tout en persistant parfois longtemps après la séparation, notamment autour des arrangements relatifs à la pension et à la garde des enfants. L’échec dans cet aspect du rôle de conjoint et de père contribue à la détresse[12].

Isolement social. Dans la vie de couple, les contacts avec le réseau social sont souvent animés par la conjointe et l’homme a moins d’expérience, sinon d’habiletés, dans l’entretien des liens sociaux. Encore ici, sauf exception, l’homme séparé est susceptible de vivre un isolement social plus marqué, lui qui n’est pas enclin à divulguer ses besoins d’aide et n’a généralement pas beaucoup d’amis intimes à qui se confier[13].

Pour mieux contrer les risques

L’apparition de symptômes dépressifs, la dégradation des habitudes de vie, l’augmentation de la consommation d’alcool et de drogue, l’apparition de problèmes en emploi, font partie des séquelles couramment observées chez les hommes vivant une séparation mal contrôlée[14]. En ajoutant à cela la tendance masculine à l’extériorisation comportementale (contrairement à la tendance féminine à l’intériorisation), on débouche sur un risque plus élevé, chez certains hommes, de conversion de leurs souffrances en fuite vers l’avant et en réponses agressives qui augmentent l’enlisement.

Si les cas extrêmes de dérive agressive qui vont jusqu’à l’homicide ou suicide sont très fortement médiatisés, ils demeurent exceptionnels, heureusement. Cependant, l’extrême surreprésentation des hommes, en tant qu’agresseurs, dans ces drames familiaux demeure frappante[15]. Dans ce domaine, la liste des facteurs de risque invoqués est considérable, mais elle contraste avec la capacité décevante de prévenir ces catastrophes[16].

Pour l’ensemble de la population, la problématique des ruptures conjugales entraîne des coûts humains et financiers justifiant clairement une réponse sociale beaucoup mieux adaptée aux besoins. Dans tous les cas, la séparation exige une série de choix déterminants. Or c’est souvent à l’improviste et en contexte de crise que des décisions sont prises. La réflexion, la validation et l’accompagnement professionnel compétent sont nécessaires, mais font très souvent défaut au moment de ces choix aux conséquences durables. De plus en plus de couples et de familles échappent au traitement juridique de la séparation (« on ne divorce pas lorsqu’on n’est pas mariés ») et une minorité seulement accèdent aux services de médiation familiale, très pertinents par ailleurs. La plupart des décisions d’ordre financier ne sont ni validées ni l’objet de conseils professionnels compétents. Dans les cas à plus haut risque de violence, les conjointes et les proches ne sont souvent pas sensibilisés aux dangers de dérive de leur ex-conjoint ni à la nécessité d’une protection active.

Les décideurs comme le public doivent prendre conscience du fait que la séparation conjugale est plus qu’un changement d’adresse et que la compétence des choix de réorganisation et l’évitement des écueils (portés par les conflits, notamment) pourraient faire toute la différence. L’ensemble des personnes qui se séparent ont besoin d’un accompagnement et de conseils compétents en matières relationnelle, juridique et financière[17]. Un tel accompagnement, accessible gratuitement aux individus comme aux couples, briserait l’isolement des situations en y assurant un regard externe impartial pouvant aussi servir de sentinelle dans le dépistage des risques plus sensibles de dérive, et dans l’orientation des acteurs vers les ressources adaptées, y compris des services de protection en cas de besoin.

Si l’on prend en compte les coûts directs et indirects des ruptures mal gérées[18], un tel filet de sécurité, accessible à tous gratuitement, serait facilement couvert, au grand bénéfice de toutes les personnes concernées.

Références

[1].      La notion de famille, définie par Statistique Canada pour le recensement de 2006, renvoie à l’ensemble des ménages privés où des conjoints vivent avec ou sans enfants de tous âges. Voir MFA (2011). Un portrait statistique des familles au Québec, Québec, gouvernement du Québec, ministère de la Famille et des Aînés, [www.mfa.gouv.qc.ca/fr/publication/documents/sf_portrait_stat_complet_11.pdf], p. 621.

[2].      MFA (2011), op. cit.

[3].      Saint-Jacques, M.-C., Turcotte, D., Drapeau, S., Cloutier, R. et coll. (2004). Séparation, monoparentalité et recomposition familiale. Québec, Presses de l’Université Laval.

[4].    Dans la réflexion qui nous occupe ici, il est impossible de parler des hommes ou des femmes comme s’il s’agissait d’ensembles homogènes. Presque toutes les tendances rapportées devraient être accompagnées d’une mise en garde à l’effet que seule une partie, parfois très petite, de la population est concernée par le risque discuté. La notion de risque est essentiellement probabiliste et doit constamment être ramenée à l’échelle statistique à laquelle elle renvoie.

[5].    Roy, J. et coll. (2015). Un portrait social et de santé des hommes au Québec : des défis pour l’intervention. Rapport de recherche. Québec, Université Laval, Équipe Masculinités et Société.

Tremblay, G., Cloutier, R., Antil, T., Bergeron, M.-È., Lapointe-Goupil, R. (2005). La santé des hommes au Québec. Québec, gouvernement du Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux.

[6].    Cloutier, R. (2004). Les vulnérabilités masculines. Montréal, Éditions de l’Hôpital Sainte-Justine.

[7].    Tap, P. (2005). Enfance et identité sexuée. Dans Cloutier, R., Gosselin, P., et Tap. P. (éd.). Psychologie de l’enfant. Montréal, Gaëtan Morin, p. 277-297.

[8].    Taylor, G. J., Bagby, R. M., et Parker, D. A. (1997). Disorders of affect regulation: Alexithymia in medical and psychiatric illness. Cambridge, MA: Cambridge University Press.

Taylor, G. J., Ryan, D., et Bagby, R. M. (1985). Toward the development of a new self-report alexithymia scale. Psychotherapy and Psychosomatics, 44, 191-199.

[9].    Jackson, J. B., Miller, R. B., Oka, M., et Henry, R. G. (2014). Gender Differences in Marital Satisfaction: A Meta-analysis. Journal of Marriage and the Family, 76, 105-129.

[10].   Strazdins, L., et Broom, D. H. (2004). Acts of love (and work): Gender imbalance in emotional work and women’s psychological distress. Journal of Family Issues, 25, 356-378.

[11].   Loscocco, K., et Walzer, S. (2013). Gender and the culture of heterosexual marriage in the United States. Journal of Family Theory & Review, 5, 1-14.

[12].   Dew, J., Britt, S. et Huston, S. (2012). Examining the Relationship Between Financial Issues and Divorce. Family Relations, 61, 615-628.

[13].   Lang-Takac, E., et Osterweil, Z. (1992). Separateness and connectedness: Differences between the genders. Sex Roles, 27, 277-289.

Monin, J. K., Martire, L. M., Schultz, R., et Clark, M. S. (2009). Willingness to Express Emotions to Caregiving Spouses. Emotion, 9, 101-106.

[14].   Kolves, K., Ide, N., et De Leo, D. (2011). Marital Breakdown, Shame, and Suicidality in Men: A direct Link? Suicide and Life-Threatening Behavior, 41, 149-159.

[15].   Tremblay, G. et coll. (2012). Rapport du comité d’experts sur les homicides intrafamiliaux. Québec, gouvernement du Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux.

[16].   Anderson, K. L. (2010). Conflict, Power, and Violence in Families. Journal of Marriage & Family. 72, 3, 726-742.

[17].   Beaulieu, A., Cloutier, R., et Dubé, D. (2015). Solutions rupture, un service intégré d’accompagnement. Québec, AutonHommie, Centre ressources pour hommes [www.autonhommie.org].

[18].   Schramm, D. G., Harris, S. M., Whiting, J. B., Hawkins, A. J., Brown, M., et Porter, R. (2013). Economic Costs and Policy Implications Associated With Divorce: Texas as a Case Study, Journal of Divorce & Remarriage, 54, 1-24.

Imprimer Partager par courriel

Introduction au dossier - Comprendre la détresse des hommes, mieux intervenir

Dre Suzanne Léveillée, psychologue | Experte invitée 

La Dre Léveillée est psychologue depuis 1987 et professeure à l’Université du Québec à Trois-Rivières depuis 1994. Ses projets de recherche portent sur les enjeux psychosociaux, la santé mentale et la violence intrafamiliale. Elle donne des formations sur ce sujet et elle exerce en pratique privée (psychothérapie et expertise psycholégale). 

Imprimer Partager par courriel
sept. 2015

La détresse vécue par les hommes est bien réelle. En traitant de ce sujet, plusieurs questions nous viennent en tête. D’une part, la détresse vécue par les hommes diffère-t-elle de celle des femmes? D’autre part, comment cette détresse s’exprime-t-elle et quels en sont les déclencheurs? Enfin, qu’en est-il de la demande d’aide effectuée par les hommes? En tant que psychologue, il est important de bien évaluer ces enjeux spécifiques aux hommes pour intervenir de manière plus efficace.

Les différences hommes-femmes

La comparaison entre les hommes et les femmes a fait l’objet de plusieurs études en lien avec la séparation, l’autodestruction, et la demande d’aide. Un des déclencheurs de détresse intense chez les hommes (affects dépressifs, comportements destructeurs ou violents contre soi ou autrui) est sans aucun doute la séparation amoureuse. Selon plusieurs études, les hommes prennent moins fréquemment l’initiative de la rupture que les femmes; en moyenne, 80 % des femmes prennent la décision de la rupture (Cyr-Villeneuve et Cyr, 2009). Les conséquences de ce constat pourraient être un vif sentiment de trahison, le peu de préparation à la perte qui arrive subitement pour les hommes. Ainsi, le processus de deuil vis-à-vis des pertes (de la conjointe, des enfants) débute à un moment différent chez les hommes de chez les femmes (Genest-Dufault, 2013). Les hommes entretiendraient plus longtemps des fantaisies de réconciliation. Aussi, entretenir un attachement envers une personne qui n’est pas attachée en retour engendrerait de la honte et une baisse de l’estime de soi. De plus, certains hommes se sentent trahis et réagissent par des comportements violents lors de l’annonce de la séparation (Baum, 2003; Ellis, Stuckless et Smith, 2015).

En effet, certains hommes présentent des comportements violents envers leur conjointe pendant la période de la séparation, même s’ils n’en avaient jamais présenté avant. Le manque de mots, le trop-plein d’émotions, les difficultés à contenir ses émotions lors d’un stress intense pourraient expliquer, sans les justifier, des comportements agressifs en contexte de séparation (Léveillée et Lefebvre, 2010). D’autres travaux indiquent un lien entre la séparation et des épisodes de dépression majeure (Baum, 2004), une augmentation de la consommation d’alcool et des comportements autodestructeurs (Kolves, Ide et De Leo, 2010).

Demander de l’aide n’est pas aisé pour les hommes

Les hommes présentant des valeurs masculines traditionnelles plus ancrées en lien avec la performance, la force et la restriction émotionnelle démontrent plus de difficultés à demander de l’aide. Ces valeurs seraient aussi liées à des difficultés à reconnaître leur vulnérabilité (Fletcher et St-George, 2010). De plus, la honte masculine serait associée aux valeurs masculines : plus ces valeurs sont ancrées, plus les hommes éprouvent des difficultés à demander de l’aide, et plus ils ressentent de la honte (Parcel, 2010).

La demande d’aide des hommes : quand paroles et comportements s’entremêlent

Parfois, l’expression d’agressivité est la seule porte d’entrée vers la verbalisation; la détresse s’exprime souvent chez les hommes par des comportements ou propos teintés d’agressivité. Ces propos auraient pour fonction de masquer les affects dépressifs. Même dans ce contexte, il importe dans la mesure du possible de faire preuve d’empathie et de respect, de démontrer notre intérêt à mieux comprendre les difficultés vécues et exprimées sans adopter un ton moralisateur ou culpabilisant (Guilmette et coll., sous presse, mars 2016). Il demeure essentiel de ne pas accepter une agressivité qui dépasserait nos limites personnelles ou professionnelles. Toutefois, nommer la détresse sous-jacente à l’irritabilité reste un outil thérapeutique à retenir.

Quand les comportements remplacent les mots, un espace de parole sécuritaire et sans jugement pourrait aider les hommes en détresse à nommer le trop-plein d’émotions et ainsi diminuer le risque de passage à l’acte violent. Par exemple, dans le contexte d’une séparation conflictuelle où l’homme a des comportements violents, Vasselier-Novelli et Heim (2010) soulignent que des rencontres (individuelles ou de groupe) permettent à l’homme de se sentir écouté, de voir que l’on reconnaît sa détresse, malgré, par exemple, les accusations portées contre lui. Dans un tel contexte judiciaire, une ou deux rencontres de soutien pourraient précéder un travail thérapeutique ultérieur plus approfondi.

Le groupe, un outil de traitement fort appréciable pour les hommes

Un des défis de l’intervention auprès des hommes est de les aider à briser l’isolement, à élargir leur réseau de soutien et à réinvestir leurs liens sociaux (Tremblay et L’Heureux, 2010; 2011). Les pratiques de groupe offrent aux hommes la possibilité de recevoir du soutien émotionnel et l’opportunité de créer des liens significatifs. De plus, une des forces de l’intervention de groupe est de stimuler le lien social permettant à la personne de se sentir moins seule et isolée dans une période difficile, et ce, à un moment précis de sa vie. Les personnes en détresse ont souvent l’impression que leurs difficultés pourraient durer toute leur vie.

Quatre textes sur la détresse masculine

Les thèmes abordés dans cette brève mise en contexte sont repris et élaborés plus à fond par les auteurs du présent numéro thématique. Les auteurs nous font part de leur expertise en arrimant les résultats de recherche à la pratique clinique. Ainsi, partant de travaux récents, ils proposent des pistes d’intervention pertinentes à tenir en ligne de compte quand le psychologue recoit un homme en consultation.

La question du suicide est particulièrement sensible pour les hommes et les psychologues doivent y porter attention. Les auteures Janie Houle et Brigitte Lavoie ont écrit deux textes en collaboration. Ces textes intitulés « Prévenir le suicide chez les hommes » et « Pratiques à promouvoir pour mieux aider les hommes » traitent des travaux récents et proposent des pistes d’intervention concrètes et spécifiques aux hommes. La détresse vécue par les hommes lors d’une rupture conjugale est abordée par Richard Cloutier. Dans son texte intitulé « Rupture conjugale et détresse masculine », l’auteur nous sensibilise à ce phénomène et soulève l’importance d’offrir aux hommes un accompagnement sur les plans relationnel, juridique et financier. Cet accompagnement pourrait assurer un filet de sécurité sociale appréciable. Enfin, le thème de la détresse entourant le poids, l’image corporelle et l’insatisfaction corporelle a beaucoup été développé pour les femmes, mais peu de travaux portent sur ce type de souffrance chez les hommes. Dans leur texte intitulé « L’insatisfaction corporelle chez les hommes : une détresse méconnue qui mérite notre attention », Patricia Groleau et Jodie Richardson présentent les travaux effectués sur cette thématique et abordent quelques éléments d’évaluation et de traitement, ainsi que les directions futures dans ce domaine de recherche et d’intervention encore trop peu connu.

Puisse la lecture de ces textes être stimulante et motivante, tout en favorisant la réflexion et une meilleure pratique auprès de la clientèle masculine.

Références

Baum, N. (2003). The male way of mourning divorce: When, What, and How. Clinical social work journal, 31(1), 37-50.

Baum, N. (2004). On helping divorced men to mourn their losses. American Journal of Psychotherapy, 58(2), 174-185.

Cyr-Villeneuve, C., et Cyr, F. (2009). En quoi et pourquoi les hommes et les femmes sont-ils affectés différemment par la séparation conjugale? Psychologie française, 54, 3, 241-258.

Ellis, D., Stuckless, N., et Smith, C. (2015). Marital Separation and Lethal Domestic Violence. London and New York : Routledge.

Fletcher, R. J., et St-George, J. M. (2010). Men’s Help-Seeking in the context of family separation. Advance in Mental Health, 9, 1, 49-62.

Genest-Dufault, S. (2013). Les hommes nus d’amour, l’expérience masculine de la rupture amoureuse : perspectives sur le deuil, le genre et le sens dans l’hypermodernité, (thèse de doctorat), Université Laval, Québec.

Guilmette, D., Tremblay, G., Genest-Dufault, S., Audet, S., et Léveillée, S. (Sous presse, à paraître en mars 2016). La rupture au masculin : comprendre et intervenir. Dans Saint-Jacques, M. C., Lévesque, S., Robitaille, C., et St-Amand, A. (dir.) Séparation familiale, recomposition familiale : enjeux contemporains, Presses de l’Université du Québec.

Kolves, K., Ide, N., et De Leo, D. (2010). Suicidal ideation and behaviour in the aftermath of marital separation: Gender differences. Journal of Affective Disorders, 120(1-3), 48-53.

Léveillée, S., et Lefebvre, J. (2010). Ces hommes qui tuent leur famille. Vers une meilleure compréhension de l’homicide conjugal masculin et du familicide. Saint-Jérôme: Éditions Ressources.

Parcel, R. (2010). Développement et validité initiale du questionnaire de la honte de la vulnérabilité masculine. Thèse de doctorat, Université de Sherbrooke.

Tremblay, G., et L’Heureux, P. (2010). Des outils efficaces pour mieux intervenir auprès des hommes plus traditionnels. Dans J. M. Deslauriers, G. Tremblay, S. Genest-Dufault, D. Blanchette et J.Y. Desgagnés (éd.). Regards sur les hommes et les masculinités : Comprendre et intervenir, p. 125-151. Québec : Presses de l’Université Laval.

Tremblay, G., Roy, P., Morin, M.-A., Desbiens, V., et Bouchard, P. (2011). Conflits de rôle de genre et dépression chez les hommes. Revue québécoise de psychologie, 32 (1), 181-200.

Vasselier-Novelli, C., et Heim, C. (2010). Représentations de couple et de la famille, chez les auteurs de violence conjugale à partir d’expériences comparées de groupes de paroles. Thérapie familiale, 4, vol. 31, 33-56.

Imprimer Partager par courriel

L’insatisfaction corporelle chez les hommes : une détresse méconnue qui mérite notre attention

Dre Patricia Groleau, psychologue

Dre Goleau est psychologue à l'Institut Alpha, elle se spécialise dans les troubles des conduites alimentaires et les autres problématiques reliées à l'image corporelle, de même que dans les troubles anxieux.

 

Dre Jodie Richardson, psychologue

Dre Richardson est fondatrice de Connecte, Groupe de psychologie de Montréal et se spécialise dans les troubles de l’alimentation, l’image corporelle et les problèmes reliés au poids.

Imprimer Partager par courriel
sept. 2015

Définition et épidémiologie
L’insatisfaction corporelle se définit comme le décalage perçu entre l’idéal corporel d’une personne et son corps actuel (Thompson, 1990). Ce phénomène qui a typiquement été associé à la gent féminine est de plus en plus reconnu chez les hommes. En effet, quoique cette problématique ait commencé à être étudiée il y a plus de 20 ans à la suite de l’identification de cas « d’anorexie inversée » (aussi appelée « bigorexie » à cette époque [Pope, Katz et Hudson, 1993]), ce n’est que dans les dernières années qu’une attention accrue s’est portée sur le sujet, tant dans la communauté scientifique que dans les médias populaires. 

Au-delà du poids, les diktats de beauté actuels et les stéréotypes associés à l’identité masculine génèrent chez les hommes des préoccupations qui concernent également, et principalement, la définition du corps et la musculature (Burlew et Shurts, 2013). Les résultats d’études suggèrent que ces préoccupations sont en hausse, avec 25 % des hommes en 1972, et 45 % en 1996, se disant insatisfaits et préoccupés par leur tonus musculaire (Thompson, Heinberg, Altabe et Tantleff-Dunn, 1999). Selon les données actuelles, une augmentation de l’insatisfaction se produirait à la puberté, et près de 18 % des adolescents de sexe masculin se sentiraient très sérieusement préoccupés par leur musculature (Field et coll., 2014). Chez les hommes adultes, la tendance montre qu’au fil des ans de plus en plus d’hommes émettent le désir de perdre du poids (McCabe et Ricciardelli, 2004). Finalement, des études se sont penchées sur les différences de préoccupations en fonction de l’orientation sexuelle, démontrant que les hommes homosexuels sont plus à risque que les hétérosexuels de développer des troubles des conduites alimentaires et d’être plus préoccupés par une recherche de minceur excessive (McCreary et coll., 2007). 

Conséquences sur la santé

Chez plusieurs, les préoccupations à l’égard de la minceur et de la musculature mènent à des conséquences sur la santé physique et mentale. Des études indiquent des associations significatives entre l’insatisfaction corporelle et une faible estime de soi, des symptômes dépressifs, des risques accrus d’abus d’alcool et d’utilisation de « substances destinées à améliorer l’apparence et la performance » (SDAAP), telles que les stéroïdes anabolisants, l’éphédrine et des pro-hormones (Walker, Anderson et Hildebrandt, 2009; Field et coll., 2014). Certains troubles de santé mentale peuvent émerger des difficultés d’image corporelle sévères, tels que les troubles des conduites alimentaires et la dysmorphie musculaire. Une étude longitudinale menée auprès de plus de 5000 adolescents de sexe masculin a révélé que jusqu’à 31 % rapportaient avoir eu des épisodes sporadiques d’orgies alimentaires, d’hyperphagie sans perte de contrôle ou des comportements purgatifs, et près de 3 % satisfaisaient aux critères diagnostiques de l’hyperphagie boulimique (Field et coll., 2014). La dysmorphie musculaire, qui a officiellement fait son entrée dans le DSM-5 comme spécificateur d’un trouble de dysmorphie corporelle (APA, 2013), a quant à elle été associée à la pratique de musculation excessive, à une alimentation centrée sur la prise de masse ou la perte de gras corporel et à des idées suicidaires (Olivardia, Pope et Hudson, 2014; Pope et coll., 2005). 

Facteurs psychologiques

Plusieurs facteurs psychologiques ont été associés au développement ou au maintien d’une image corporelle négative. Par exemple, des expériences de victimisation et d’intimidation (Wolke et Sapouna, 2008; Didie et coll., 2006), des railleries à propos du poids (Paxton, Eisenberg et Neumark-Sztainer, 2006), le fait d’avoir été en surpoids ou en sous-poids par le passé (Eisenberg et coll., 2006), la pratique de certains sports, particulièrement ceux où la régulation du poids est une partie intégrante de la discipline (Galli et coll., 2011), les comportements de vérification corporelle (Walker, Anderson et Hildebrandt, 2009), le niveau d’intériorisation des idéaux de beauté et de forme physique véhiculés par les médias et le perfectionnisme (Grammas et Schwartz, 2009) sont tous des facteurs qui ont été reliés à l’insatisfaction corporelle chez les hommes. 

Facteurs sociaux

Les stimuli sociaux ont beaucoup changé dans les dernières décennies. Par exemple, des études ont démontré une augmentation de la musculature des figurines d’action et des personnages de dessins animés destinés aux enfants dans les 20 dernières années (Pope et coll., 1999). Du côté des adultes, le contenu des magazines destinés aux hommes, précédemment orienté vers des activités de loisir (p. ex. la chasse et la pêche), est maintenant centré sur la performance, la forme physique et la nutrition (Alexander, 2006). Finalement, des études révèlent que le corps masculin est de plus en plus dévoilé et les modèles présentés sont de plus en plus musclés et soignés (Hatoum et Belle, 2004; Leit, Pope et Gray, 2001). Ces messages entraînent chez plusieurs l’intériorisation d’idéaux irréalistes les amenant à autoévaluer leur apparence très négativement (Agliata et Tantleff-Dunn, 2004). 

Phénomène méconnu et peu détecté

L’insatisfaction corporelle chez les hommes et les problématiques associées sont souvent peu détectées par les cliniciens et autres travailleurs de la santé. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce phénomène. Premièrement, les hommes ont tendance à nier ou à minimiser leurs préoccupations d’image corporelle, puisqu’ils considèrent que ce type de difficultés est typiquement féminin. L’inverse est aussi vrai; les professionnels tendent à ne pas évaluer ces problèmes chez les hommes (Grieve, Truba et Bowersox, 2009). De plus, la valorisation de la musculature et de la mise en forme dans la culture populaire augmente les risques que des attitudes et des comportements malsains soient erronément pris pour des pratiques orientées vers le bien-être et la santé (Neumark-Sztainer et Eisenberg, 2014). Finalement, les critères diagnostiques des troubles des conduites alimentaires n’incluent pas des préoccupations et comportements plus fréquemment présentés par les hommes, ce qui diminue la détection de ces symptômes (Field et coll., 2014). 

Évaluation

Puisque les difficultés d’image corporelle sont rarement le motif de consultation des hommes, nous recommandons aux professionnels de la santé de poser des questions ouvertes qui pourraient entamer une discussion à propos de l’image corporelle. Voici quelques exemples : À quelle fréquence vous préoccupez-vous de l’apparence de votre corps? À quelle fréquence scrutez-vous votre corps dans le miroir? Si les réponses à ces questions indiquent qu’une évaluation plus poussée mérite d’être effectuée, plusieurs éléments devraient figurer sur la liste des choses à évaluer; l’insatisfaction corporelle, la recherche excessive de musculature, la dysmorphie musculaire, les troubles des conduites alimentaires et l’utilisation de SDAAP. Quelques questionnaires peuvent vous assister dans votre évaluation : le Drive for Muscularity Scale (McCreary et Sasse, 2000), et le Eating Attitudes Test (Garner et coll., 1982; version française : Leichner et coll., 1994). 

Traitement

La psychoéducation s’impose comme première étape pour discuter des thèmes suivants : variations naturelles de silhouette et du poids, inefficacité et dangerosité de certains comportements pour altérer l’apparence physique (p. ex. l’exercice physique excessif et l’utilisation de SDAAP), facteurs reliés à l’insatisfaction corporelle chez les hommes et exemples d’options saines et équilibrées pour atteindre des objectifs de gestion de poids et de forme physique (Neumark-Sztainer et Eisenberg, 2014). L’approche psychothérapeutique la plus communément utilisée est la thérapie cognitive comportementale. Le programme empiriquement validé de Thomas Cash propose des techniques telles que la restructuration cognitive, la pleine conscience et l’exposition via le miroir (Cash, 2008). 

Directions futures

Des efforts de conscientisation devraient mettre en lumière les effets néfastes de la promotion d’idéaux de musculature chez les hommes, travailler à défaire le mythe selon lequel l’insatisfaction corporelle est un « problème de femmes » et prioriser la promotion d’une image corporelle positive, incluant l’appréciation, la protection et la connexion au corps (Gillen, 2015). Des interventions pourraient être particulièrement pertinentes dans les écoles, où nous pourrions cibler les jeunes qui sont dans le processus de générer et de consolider leur image corporelle et leur estime de soi. 

En résumé, l’insatisfaction corporelle chez les hommes est un phénomène en croissance, associé à des conséquences négatives sérieuses sur la santé et le bien-être de plusieurs qui en sont affectés. Il est primordial de continuer à améliorer nos connaissances afin de mieux prévenir, détecter et traiter ces problématiques. 

Références

Agliata, D., et Tantleff-Dunn, S. (2004). The impact of media exposure on males’ body image. Journal of Social and Clinical Psychology, 23(1), 7-22.

Alexander, S. (2006). Masculinity and Men’s Lifestyle Magazines. International Journal of Men's Health, 5(2), 217.

Burlew, L. D., et Shurts, W. M. (2013). Men and Body Image: Current Issues and Counseling Implications, Journal of Counseling & Development, 91, 428-435. 

Cash, T. (2008). The Body Image Workbook: An Eight-Step Program for Learning to Like Your Looks, Second Edition. New Harbinger Publications, Oakland, CA. 

Didie, E. R., Tortolani, C. C., Pope, C. G., Menard, W., Fay, C., et Phillips, K. A. (2006). Childhood abuse and neglect in body dysmorphic disorder. Child abuse & neglect, 30(10), 1105-1115.

Eisenberg, M. E., Neumark-Sztainer, D., Haines, J., et Wall, M. (2006). Weight-teasing and emotional well-being in adolescents: Longitudinal findings from Project EAT. Journal of Adolescent Health, 38(6), 675-683.

Field, A. E., Sonneville, K. R., Crosby, R. D., Swanson, S. A., Eddy, K. T., Camargo C. A., Horton, N. J., Micali, N. (2014). Prospective Associations of Concerns About Physique and the Development of Obesity, Binge Drinking, and Drug Use Among Adolescent Boys and Young Adult Men, JAMA Pediatrics, 168, 34-39. 

Galli, N., Reel, J. J., Petrie, T., Greenleaf, C., et Carter, J. (2011). Preliminary development of the weight pressures in sport scale for male athletes. Journal of Sport Behavior, 34(1), 47.

Garner, D. M., Olmstead, M. P., Bohr, Y., et Garfinkel, P. E. (1982). The Eating Attitudes Test: Psychometric features and clinical correlates. Psychological Medicine, 12, 871-878. 

Gillen, M. M. (2015). Associations between positive body image and indicators of men’s and women’s mental and physical health, Body Image, 13, 67-74. 

Grammas, D. L., et Schwartz, J. P. (2009). Internalization of messages from society and perfectionism as predictors of male body image. Body Image, 6(1), 31-36.

Grieve, F. G., Truba, N., et Bowersox, S. (2009). Etiology, assessment, and treatment of muscle dysmorphia, Journal of Cognitive Psychotherapy: An International Quarterly, 23, 306-314. 

Hatoum, I. J., et Belle, D. (2004). Mags and abs: Media consumption and bodily concerns in men. Sex Roles, 51(7-8), 397-407.

Kaminski, P. L., et Caster, J. (1994). The Male Eating Behaviors and Body Image Evaluation. Test non publié et disponible auprès de l’auteur : kaminski@unt.edu.

Keski-Rahkonen, A., Bulik, C. M., Neale, P. B. M., Rose, R. J., Rissanen, A. et Kaprio, J. (2005). Body dissatisfaction and drive for thinness in young adult twins. Int J Eat Disord, 37(3), 188-199.

Leichner, P., Steiger, H., Puentes-Neuman, G., Perreault, M., Gottheil, N. (1994). Validation d’une échelle d’attitudes alimentaires auprès d’une population québécoise francophone. Revue canadienne de psychiatrie, 39, 49-54. 

Leit, R. A., Pope, H. G., et Gray, J. J. (2001). Cultural expectations of muscularity in men: The evolution of Playgirl centerfolds. International Journal of Eating Disorders, 29(1), 90-93.

McCabe, M. P., et Ricciardelli, L. A. (2004). Body image dissatisfaction among males across the lifespan: A review of past literature. Journal of Psychosomatic Research, 56(6), 675-685.

McCreary, D. R., et Sasse, D. K. (2000). An exploration of the drive for muscularity in adolescent boys and girls. Journal of American College Health, 48, 297-304. 

McCreary, D.R., Hildebrandt, T.B., Heinberg, L.J., Boroughs, M., & Thompson, J.K. (2007). A Review of Body Image Influences on Men’s Fitness Goals and Supplement Use, American Journal of Men’s Health, 1(4), 307-316

Neumark-Sztainer, D. et Eisenberg, S.E. (2014). Body Image Concerns, Muscle-Enhancing Behaviors, and Eating Disorders in Males, JAMA, 312, 2156-2157. 

Olivardia, R., Pope Jr, H. G., et Hudson, J. I. (2014). Muscle dysmorphia in male weightlifters: a case-control study. American Journal of Psychiatry.

Paxton, S. J., Eisenberg, M. E., et Neumark-Sztainer, D. (2006). Prospective predictors of body dissatisfaction in adolescent girls and boys: a five-year longitudinal study. Developmental Psychology, 42(5), 888.

Pope, C. G., Pope, H. G., Menard, W., Fay, C., Olivardia, R., et Phillips, K. A. (2005). Clinical features of muscle dysmorphia among males with body dysmorphic disorder. Body image, 2(4), 395-400.

Pope, H. G., Olivardia, R., Gruber, A., et Borowiecki, J. (1999). Evolving ideals of male body image as seen through action toys. International Journal of Eating Disorders, 26(1), 65-72.

Pope, H. G., Katz, D. L., et Hudson, J. I. (1993). Anorexia nervosa and “reverse anorexia” among 108 male bodybuilders. Comprehensive Psychiatry, 34(6), 406-409.

Smith, D. E., Thompson, J. K., Raczynski, J. M., et Hilner, J. E. (1999). Body image among men and women in a biracial cohort: the CARDIA Study. International Journal of Eating Disorders, 25(1), 71-82.

The Body Project Collaborative : www.bodyprojectcollaborative.com.

Thompson, J. K., Heinberg, L. J., Altabe, M., et Tantleff-Dunn, S. (1999). The scope of body image disturbance: The big picture.

Thompson, J. K., et Heinberg, L. J. (1999). The media’s influence on body image disturbance and eating disorders: We’ve reviled them, now can we rehabilitate them? Journal of Social Issues, 55(2), 339-353.

Thompson, J. Kevin. Body image disturbance: Assessment and treatment. Pergamon Press, 1990.

Walker, D. C., Anderson, D. A., et Hildebrandt, T. (2009). Body checking behaviors in men. Body Image, 6(3), 164-170.

Wolke, D., et Sapouna, M. (2008). Big men feeling small: Childhood bullying experience, muscle dysmorphia and other mental health problems in bodybuilders. Psychology of Sport and Exercise, 9(5), 595-604.

Imprimer Partager par courriel

Prévenir le suicide chez les hommes

Dre Janie Houle, psychologue 

La Dre Houle est psychologue communautaire, professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal et chercheure à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

 

Brigitte Lavoie, psychologue 

Mme Lavoie est psychologue, superviseure et formatrice principale de Lavoie Solutions. Elle offre plusieurs formations reconnues en psychothérapie, dont l’une sur l’intervention auprès de la clientèle masculine.

Imprimer Partager par courriel
sept. 2015

Au Québec, comme partout en Occident, de 75 à 80 % des suicides sont commis par des hommes. Chaque année, plus de 850 hommes s’enlèvent la vie par suicide dans la province, ce qui correspond à plus de deux décès par jour1. Les suicides sont des morts évitables et les psychologues ont un rôle à jouer dans leur prévention.

Reconnaître et soulager une détresse exprimée différemment

Les recherches estiment qu’environ 90 % des personnes qui s’enlèvent la vie souffrent de troubles mentaux au moment de leur décès : la dépression et les troubles d’abus ou de dépendance à l’alcool ou aux drogues sont les plus prévalents2. Plusieurs symptômes de dépression entrent en contradiction avec les normes de la masculinité, qui mettent l’accent sur le stoïcisme, l’invulnérabilité et l’autonomie3,4. Conséquemment, les hommes tendent à manifester des symptômes de dépression qui sont plus socialement acceptables pour eux, mais qui s’éloignent de la configuration plus classique de symptômes observée chez les femmes (incluant la tristesse, les pleurs, la perte d’énergie)5,6. Par exemple, ils seront plus enclins à présenter de l’irritabilité, des attaques de colère, des comportements agressifs et des comportements de prise de risque, incluant l’abus d’alcool ou de drogues. Ainsi, la dépression serait sous-diagnostiquée chez la population masculine. Une enquête américaine tend à appuyer cette hypothèse7. Elle indique que l’utilisation d’une mesure de la dépression incluant à la fois les symptômes traditionnels et les symptômes alternatifs masculins fait disparaître la différence de genre dans la prévalence de la dépression, alors que celle-ci est deux fois plus élevée chez les femmes que chez les hommes lorsqu’elle est mesurée à l’aide des instruments habituels.

Chez près de la moitié (42 %) des hommes qui s’enlèvent la vie, il y a comorbidité entre la dépression et un trouble de toxicomanie8. La consommation d’alcool ou de drogue est utilisée par plusieurs hommes pour soulager leur souffrance psychologique, cette forme d’automédication étant moins stigmatisante à leurs yeux que de devoir consulter un professionnel ou de prendre des antidépresseurs9,10. Or ces abus sont perçus par les proches11, tout comme par plusieurs intervenants12, comme des problèmes de comportement qui traduisent un manque de volonté, plutôt que comme les symptômes d’une souffrance qu’il importe de soulager. Ces perceptions négatives s’accompagnent de désapprobation, d’un manque d’empathie et d’un soutien de moins grande qualité.

Pour prévenir les décès par suicide chez les hommes, il faut d’abord reconnaître leur détresse, même lorsqu’elle s’exprime avec de la colère ou de la toxicomanie. Il est particulièrement important de faire la distinction entre violence et colère. Il ne s’agit pas ici d’accepter la violence, mais d’accueillir la colère comme l’expression tout aussi légitime d’une émotion. Certaines techniques d’intervention non violente peuvent être utiles. Par exemple : Votre réaction est légitime! Vous ne réagiriez pas autant si ce n’était pas important! C’est normal d’être indigné dans de telles circonstances! Il y a sûrement de bonnes raisons pour que ça vous enrage autant! Pour être efficaces, ces mots doivent être prononcés sur le même ton. L’empathie vis-à-vis de la colère ne s’exprime pas avec une voix douce. Le ton de voix de l’homme va souvent s’adoucir s’il sent que nous comprenons le sérieux de la situation (avec nos mots et notre volume), que nous reconnaissons ses intentions positives (protéger sa famille ou défendre son honneur) ou la valeur qui a été blessée (l’intégrité, la loyauté, le devoir).

En ce qui concerne la consommation, il peut être utile de l’aborder en permettant à l’homme de préserver sa dignité : Certains hommes qui ont perdu leur emploi se mettent à boire davantage, c’est comme une façon de s’engourdir. Est-ce que c’est le cas pour vous? Il est important de vérifier l’effet de la consommation sur le passage à l’acte en étant direct : Est-ce que vous aviez consommé lors de votre dernière tentative de suicide? Présentement, vous me dites que vous ne voulez pas mourir, je vous crois. Je me préoccupe du moment où vous aurez pris 12 bières et que vous serez seul. Est-ce que ce qui vous garde en vie sera assez fort? Ce n’est pas que je ne vous fasse pas confiance, c’est que j’ai peur que dans ces moments-là ce soit plus dur. J’aimerais qu’on les planifie mieux ensemble.

Être vigilant après une perte de nature humiliante

Chez les hommes, la séparation amoureuse, particulièrement lorsqu’elle revêt un caractère humiliant, est souvent le principal facteur précipitant le suicide13. Un cas de figure fréquent est la rupture décidée par la conjointe en raison d’une longue accumulation de comportements inadéquats ou délictueux de l’homme, découlant souvent de ses problèmes d’abus ou de dépendance14. En plus de la séparation amoureuse, les pertes d’emploi, de même que les problèmes financiers et judiciaires sont plus souvent observés chez les hommes décédés par suicide que chez les femmes13,15. Les dettes de jeu ou de drogue, les arrestations, les menaces d’agence de recouvrement caractérisent les derniers mois d’une proportion importante d’hommes qui s’enlèvent la vie14.

En présence d’un homme qui vient de subir une ou plusieurs pertes de cette nature, il est recommandé de ne pas attendre d’autres signes précurseurs pour vérifier si le client pense au suicide, et ce, dès la première rencontre. S’il ne pense pas au suicide, il serait aussi important de consigner au dossier ce qui pourrait le faire basculer. Le psychologue pourra être proactif s’il connaît et anticipe ces moments critiques.

Faire grandir les raisons de vivre

En prévention du suicide, l’une des tâches primordiales du psychologue est de faire grandir chez la personne ses raisons de vivre, un facteur de protection déterminant16. Les hommes ne réalisent pas toujours l’impact profond et durable que leur suicide aura sur leur entourage17. Le rôle de protecteur, central à l’identité masculine, peut ainsi servir de frein puissant au suicide et raccrocher un homme à la vie9. Par ailleurs, ce n’est pas toujours le bonheur qui aide les hommes à rester en vie, mais parfois simplement quelque chose qui a assez de sens. Lorsqu’un compagnon de cellule disait à Viktor Frankl18 que la vie ne pouvait plus rien lui apporter, il lui répondait très doucement : Et si tu te demandais ce que tu pourrais apporter à la vie? Dans cette perspective, on peut demander : Qui a besoin que tu restes en vie? Quel combat vaut encore la peine de continuer? Parle-moi d’un moment où tu savais qu’on avait besoin de toi. Donne-moi un exemple dans ta vie où la partie qui veut vivre prend le dessus. Qu’elle gagne? C’est comme s’il y avait un combat à l’intérieur de toi. D’un côté, la partie qui se bat pour vivre, de l’autre côté, celle qui en a assez de souffrir. Que fais-tu dans les moments où c’est la première qui gagne?

Il ne faut pas sous-estimer l’importance de petits projets qui peuvent sembler à première vue anodins, mais qui peuvent être suffisamment importants pour que la personne décide de remettre son geste à plus tard. On peut gagner du temps en mettant de l’avant ces projets et ces valeurs.

Retirer l’accès aux moyens létaux et estimer correctement la dangerosité

Les hommes utilisent des moyens plus létaux que les femmes lorsqu’ils posent un geste suicidaire, de sorte qu’ils en meurent davantage19. Bien que la planification du geste suicidaire doive être systématiquement vérifiée par le psychologue, elle n’est toutefois pas suffisante pour statuer sur la dangerosité de la situation. La présence d’un plan défini est associée à un risque accru de passage à l’acte, mais son absence ne doit pas être interprétée comme un indicateur d’une faible dangerosité. La planification d’un geste suicidaire peut s’effectuer en quelques minutes seulement et la majorité des gestes sont posés sans planification préalable20,21. Le se limite bien souvent au domicile de la personne et le quand survient lorsque la souffrance devient intolérable ou que la personne est intoxiquée à l’alcool (de 30 à 40 % des personnes qui se suicident ont de l’alcool dans le sang au moment du décès)22.

Les psychologues qui interviennent auprès d’un homme suicidaire doivent estimer la dangerosité de la situation et retirer l’accès aux moyens. L’estimation de la dangerosité est une procédure complexe qui est bien balisée. Elle est recommandée par le Guide des bonnes pratiques en prévention du suicide23 et fait l’objet d’une formation reconnue par l’Ordre des psychologues du Québec, intitulée Intervenir auprès de la personne suicidaire à l’aide de bonnes pratiques et offerte partout au Québec.

Accompagner dans la référence

En raison du tableau clinique complexe que l’on trouve généralement chez les hommes à haut risque de suicide, il s’avère souvent nécessaire de les diriger vers d’autres professionnels et ressources pour compléter l’aide offerte par le psychologue. Notamment, une aide spécialisée en traitement des dépendances est souvent requise. Or il est crucial d’accompagner dans la référence et d’éviter de remettre entre les mains de l’homme le fardeau de se trouver un rendez-vous de suivi chez une nouvelle ressource. Il peut être possible d’appeler pour vérifier la procédure, de prendre un rendez-vous avec lui (dans le bureau), de vérifier si un proche peut l’accompagner. Il est parfois idéal d’avoir le prénom d’une personne qui l’attend au service. Il peut être utile que le psychologue reste en contact jusqu’à ce qu’un lien soit créé avec la nouvelle ressource pour éviter une rupture de services. Il existe un fort mouvement pour favoriser l’autonomie des personnes. Même si nous sommes tout à fait favorables à ces efforts, il reste que dans certaines circonstances cet appel téléphonique est un pas insurmontable.

En conclusion, pour mieux prévenir le suicide chez les hommes, il nous apparaît primordial d’adapter nos pratiques à leur réalité particulière. De petits changements en ce sens peuvent faire toute la différence.

Références

Légaré, G., Gagné, M., St-Laurent, D., et Perron, P.-A. (2015). La mortalité par suicide au Québec : 1981 à 2011. Mise à jour 2014. Institut national de santé publique du Québec. Gouvernement du Québec.

Arsenault-Lapierre, G., Kim, C., et Turecki, G. (2004). Psychiatric diagnoses in 3275 suicides : a meta-analysis. BMC PSychiatry, 4 :37.

Addis, M. E. (2008). Gender and depression in men. Clinical Psychology Science and Practice, 15(3), 153-168.

Kilmartin, C. T. (2005). Depression in men: Communication, diagnosis and therapy. Journal of Men’s Health and Gender, 2, 95-99.

Magovcevic, M., et Addis, M. E. (2008). The masculine depression scale: Development and psychometric evaluation. Psychology of Men & Masculinity, 9, 117-132.

Wrinker, D., Pjrek, E., et Kasper, S. (2005). Anger attacks in depression – evidence for a male depressive syndrome. Psychotherapy and Psychosomatic, 74(5), 303-307.

Martin, L. A., Neighbors, H. W., et Griffith, D. M. (2013). The experience of symptoms of depression in men vs women. Analysis of the National Comorbidity Survey Replication. JAMA Psychiatry, 70, 1100-1106.

Séguin, M., Lesage, A., Chawky, N., Guy, A., Daigle, F., Girard, G., et Turecki, G. (2006). Suicide cases in New Brunswick from April 2002 to May 2003: the importance of better recognizing substance and mood disorder comorbidity. Canadian Journal of Psychiatry, 51(9), 581-586.

Oliffe, J. L., Ogrodniczuk, J. S., Bottorff, J. L., Johnson, J. L., et Hoyak, K. (2012). « You feel like you can’t live anymore »: Suicide from the perspectives of Canadian men who experience depression. Social Science and Medicine, 74, 506-514.

Uy, P. J., Massoth, N. A., et Gottdiener, W. H. (2014). Rethinking male drinking: traditional masculine ideologies, gender-role conflict ad drinking motives. Psychology of Men and Masculinity, 15(2), 121-128.

Owens, C., et Lambert H. (2012). Mad, bad or heroic? Gender, identity and accountability in lay portrayals of suicide in late twentieth-century England. Culture, Medicine and Psychiatry, 36(2), 348-371.

Potvin N., Pham L. V., et Damasse J. (2012). Bilan des projets d’intervention et d’évaluation auprès des hommes en situation de vulnérabilité. Ministère de la Santé et des Services sociaux. Gouvernement du Québec.

Shiner, M., Scourfield, J., Fincham, B., et Langer, S. (2009). When things fall apart: Gender and suicide across the life-course. Social Science and Medicine, 69, 738-746.

Tousignant, M. Séguin, M., Lesage, A., Chawky, N., et Turecki, G. (2003). Le suicide chez les hommes de 18 à 55 ans: trajectoires de vie. Revue québécoise de psychologie, 24(1), 145-159.

Houle, J., et Guillou-Ouellette, C. (2014). Coroners’ records on suicide mortality in Montréal: limitations and implications in suicide prevention strategies. Chronic Diseases and Injuries in Canada, 34(1), 23-29.

Malone, K. M., Oquendo, M. A., Haas, G. L., Ellis, S. P., Li, S., et Mann, J. J. (2000). Protective factors against suicidal acts in major depression: reasons for living. American Journal of Psychiatry, 157, 1084-1088.

Houle, J., et Dufour, M.-A. (2010). Intervenir auprès des hommes suicidaires. Psychologie Québec, 27(1), 27-29.

Frankl, V. (2006). Man’s search for meaning. An introduction for logotherapy. Beacon Press: Boston.

Callahan, V. J., et Davis, M. S. (2012). Gender differences in suicide methods. Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology, 47, 857-869.

Hall, R. C., Platt, D. E., et Hall, R. C. W. (1999). Suicide Risk Assessment: A review of risk factors for suicide in 100 patients who made severe suicide attempts. Psychosomatics, 40(18), 18-27.

Houle, J. (2005). La demande d’aide, le soutien social et le rôle masculin chez des hommes qui ont fait une tentative de suicide. Thèse de doctorat. Université du Québec à Montréal.

Shields, L. B. E., Hunsaker, D. M., Hunsaker, J. C., et Ward, M. K. (2006). Toxicologic findings in suicide. A 10-year retrospective review of Kentucky Medical Examiner Cases. American Journal of Forensic Medicine & Pathology, 27(2), 106-112.

Lane, J., Archambault, J., Collins-Poulette, M., et Camirand, R. (2010). Guide des bonnes pratiques en prévention du suicide à l’intention des intervenants des centres de services sociaux. Québec : Direction des communications, Ministère de la Santé et des Services Sociaux.

Imprimer Partager par courriel

La mère d’un toxicomane adulte

Bruno Fortin, psychologue à l’Unité de médecine familiale Charles-Lemoyne

La chronique « La recherche le dit » traite d’un cas clinique. Puis, des données probantes tirées de la base de données EBSCO accessible via le site Internet de l’Ordre sont rapportées en lien avec la problématique soulevée par le cas clinique. Finalement, l’apport des données probantes pour nourrir la compréhension clinique est discuté.

Imprimer Partager par courriel
sept. 2015

Le cas clinique

La patiente de 55 ans est inquiète pour son fils de 30 ans qui a une histoire de consommation excessive d’alcoolet de drogues. Vu la consommation régulière de son fils et la perte de ses emplois, la patiente a payé ses dettes de cartes de crédit à quelques reprises. En plus de lui fournir vêtements et nourriture, elle l’a aidé à déménager et à se trouver de nouveaux emplois. La justice le recherche aussi pour quelques bagarres et la résistance à l’intervention des policiers. La patiente se rend compte qu’elle est prise dans un cercle vicieux, mais elle ne peut laisser son fils dans la misère et craint les gestes suicidaires.

La recherche le dit

Seulement 6 % des alcooliques et 16 % des consommateurs de drogue entrent en traitement (Roozen, De Waart et Van der Kroft, 2010). Pour obtenir de l’aide, les proches aidants d’alcooliques ont souvent recours à l’organisme communautaire Al-Anon, basé sur les 12 étapes propres aux traitements inspirés des Alcooliques anonymes. L’acceptation de l’impuissance à changer le toxicomane est au cœur de l’approche (Mansky, 2009). Les participants d’Al-Anon n’amènent l’alcoolique en traitement que de 13 à 18 % du temps (Velleman, 2006; Roozen, De Waart et Van der Kroft, 2010), ce qui n’est pas étonnant, puisque ce n’est pas le but de cet organisme.

Il est souvent bénéfique pour une personne de renoncer à la culpabilité associée avec la croyance qu’elle est responsable de la consommation du toxicomane ou de l’alcoolique. Le proche aidant a aussi besoin d’acquérir une meilleure compréhension du phénomène de la consommation, de meilleures stratégies pour prendre soin de lui-même et une meilleure connaissance des comportements qui ont le potentiel d’influencer la personne qu’il souhaite aider (Mansky, 2009).

L’approche du Johnson Institute (Roozen, De Waart et Van der Kroft, 2010) amène à travailler avec la famille de façon rigoureuse pour préparer une confrontation énergique. Le but est de susciter chez le consommateur de substances psychotropes une constatation de l’ampleur de l’impact négatif de ses comportements de consommation sur les personnes significatives de son entourage, et en conséquence de susciter l’acceptation d’un traitement. Cette approche axée sur la confrontation amène plusieurs familles à abandonner le processus en cours de route par crainte des conséquences. Ce processus amène tout de même 30 % des alcooliques ou toxicomanes à commencer un traitement (Velleman, 2005; Roozen, De Waart et Van der Kroft, 2010)

Smith et Meyers (Mansky, 2009; Roozen, De Waart et Van der Kroft, 2010) proposent le modèle CRAFT (Community Reinforcement and Family Training Program). Ils y suggèrent la détermination de la motivation du proche aidant qui souhaite que l’alcoolique ou le toxicomane entre en traitement, l’analyse fonctionnelle de la consommation et la détermination de ses déclencheurs typiques, la détermination du risque de violence et l’amélioration des habiletés de communication à travers des jeux de rôles où le proche aidant apprend à éviter de blâmer, d’injurier et de dénigrer (O’Connell, 2005). Ils suggèrent par la suite le renforcement des comportements associés à la sobriété, la réduction des comportements qui facilitent la consommation, le respect des conséquences naturelles négatives de la consommation et l’invitation directe à entrer en traitement. Parallèlement, le proche aidant travaille à enrichir sa propre vie. En travaillant exclusivement avec les membres impliqués de l’entourage, sans confrontation, le modèle CRAFT amène de 64 à 67 % des alcooliques ou toxicomanes en traitement (Velleman, 2006; Roozen, De Waart et Van der Kroft, 2010).

La patiente décrite au début de cet article a reconnu les limites de ses capacités. Son psychothérapeute lui a suggéré de faire le minimum avec lequel elle était capable de vivre, pour ne pas être submergée par la culpabilité et par l’angoisse et pour maintenir une relation saine, positive et bienveillante. La patiente a délégué une partie des responsabilités qu’elle portait sur ses épaules à un médecin de famille stable qui se spécialise auprès de ce type de clientèle et qui a identifié et traité un trouble bipolaire. La patiente a limité ses interventions à ce qu’elle trouvait raisonnable et son fils a dû faire face plus souvent aux conséquences de ses choix. 

Vous pourrez trouver ces articles complets ou leurs résumés à partir de la base de données EBSCO. Abonnez-vous au www.ordrepsy.qc.ca/bases.

Références

Mansky, P. A. (2009). Motivating Substance Abusers to Enter Treatment : Working with Family Members. American Journal on Addictions, 18, 3, 256-257.

O’Connell, K. A. (2005). Motivating Substance Abusers to Enter Treatment. Journal of Community Health Nursing, 22, 4, 261-262.

Roozen, H. G., De Waart, R. et Van der Kroft, P. (2010). Community reinforcement and family training : an effective option to engage treatment-resistant substance-abusing individuals in treatment. Addiction, 105, 1729-1738.

Velleman, R. (2006). The importance of family members in helping problem drinkers achieve their chosen goal. Addiction Research and Theory, 14, 1, 73-85.

Imprimer Partager par courriel

Une entente avec l’École de formation professionnelle en hypnothérapie

Me Édith Lorquet | Directrice des services juridiques

Imprimer Partager par courriel
sept. 2015

Depuis l’entrée en vigueur de la loi 21, l’Ordre des psychologues a reçu de nombreux signalements en pratique illégale au sujet de l’exercice de la psychothérapie, notamment par le biais de l’hypnose. D’ailleurs, une simple recherche sur Internet avec les mots-clés « hypnose » ou « hypnothérapie » nous permet de constater l’abondance et la diversité des services offerts. La description de certaines de ces offres peut parfois porter à confusion et laisser entendre que les services offerts constituent de la psychothérapie selon la définition de la loi.

Dans un avis publié en 2013 sur l’hypnose et l’hypnothérapie, l’Ordre concluait que « l’hypnose peut être utilisée pour modifier des comportements spécifiques, ciblés et, à cette fin, son usage peut s’inscrire ou non dans le cadre d’une psychothérapie[1] ». Ainsi, l’hypnose est une technique pouvant être utilisée dans le cadre de différentes interventions, dont la psychothérapie. Or, s’il ne fait aucun doute que l’hypnose ou l’hypnothérapie peuvent être pratiquées et offertes au public par un praticien qui n’est pas psychothérapeute, il convient toutefois que les services qu’il annonce et offre au public, dans ses publicités, sur son site Internet ou via d’autres forums, soient conformes à la loi.

C’est dans ce contexte que se sont inscrites les discussions qui ont mené à l’entente avec l’École de formation professionnelle en hypnothérapie du Québec (EFPHQ). L’Ordre a donc convenu de circonscrire la pratique de l’hypnose et d’encadrer le mieux possible la façon dont les services d’hypnose ou d’hypnothérapie peuvent être offerts au public, lorsqu’ils ne s’inscrivent pas dans le cadre d’une psychothérapie.

Nous avons consulté différents professionnels cliniciens, psychothérapeutes, praticiens en hypnose et juristes et une table de concertation a été mise sur pied avec les représentants de l’EFPHQ et les représentants de l’Ordre. C’est à la suite de plusieurs mois de consultations, de réflexions et de discussions qu’une entente a été obtenue. Cette entente a été soumise au conseil d’administration de l’Ordre, qui l’a approuvée.

L’entente

Dans un premier temps, l’entente situe le champ d’intervention du praticien en hypnose et décrit sommairement ce qu’est l’hypnose, ses objectifs et les techniques utilisées.

Différents éléments de la loi 21 sont expliqués, notamment la définition de la psychothérapie. De plus, l’entente rappelle qu’il existe d’autres interventions qui s’approchent de la psychothérapie, mais qui n’en sont pas. Ainsi, pour éviter de confondre ces interventions avec la psychothérapie, le Règlement sur le permis de psychothérapeute[2] en dresse une liste non exhaustive, soit la rencontre d’accompagnement, l’intervention de soutien, l’intervention conjugale et familiale, l’éducation psychologique, la réadaptation, le suivi clinique, le coaching et l’intervention de crise. Ainsi, l’hypnose peut être utilisée comme technique dans le cadre d’une ou l’autre de ces interventions sans que ce soit considéré comme de la psychothérapie telle qu’elle est définie dans la loi 21.

Au cœur de cette entente, nous trouvons une description des interventions non psychothérapeutiques pouvant être effectuées à l’aide de l’hypnose pour des personnes souffrant de troubles mentaux. Un effort particulier a été apporté afin de bien circonscrire ces interventions et de bien distinguer celles-ci du traitement psychologique. Les six problématiques ciblées dans l’entente sont les suivantes : la gestion de la douleur, l’insomnie, la dépendance et les habitudes de vie, les phobies, l’anxiété, la dépression et le burnout. Évidemment, on peut aborder d’autres problématiques avec l’hypnose, mais nous nous sommes penchés sur les problématiques de santé mentale les plus communément rencontrées dans les offres de services en hypnothérapie, et pour lesquelles l’hypnose peut être utilisée par un praticien non autorisé à pratiquer la psychothérapie. Nous convenons ainsi que certaines techniques en hypnose sont plus susceptibles que d’autres de se rapprocher de la psychothérapie et donc plus susceptibles d’être exercées illégalement – c’est notamment le cas de la régression d’âge – ou que certaines problématiques ne pourraient être abordées à l’aide de l’hypnose en raison de la vulnérabilité du client, etc. Ainsi, l’entente reconnaît que les six problématiques énumérées peuvent être vues par un praticien en hypnose non autorisé à pratiquer la psychothérapie, par exemple la gestion des manifestations de l’anxiété par l’utilisation de techniques de relaxation, de détente ou de visualisation. L’enseignement de l’autohypnose est un autre exemple. L’hypnose peut également être utilisée afin de renforcer la confiance qu’une personne peut avoir en elle pour surmonter ses difficultés ou mieux vivre ses difficultés, notamment à l’aide de la visualisation ou de suggestions hypnotiques visant le renforcement.

L’entente se conclut par un énoncé stipulant que le praticien en hypnose non psychothérapeute ne peut traiter ou guérir les troubles de la santé mentale ni le prétendre ou le laisser entendre. Des problématiques complexes sont identifiées, pour lesquelles les techniques d’hypnose ou d’autres techniques ne suffisent pas à améliorer l’état de santé du client. Il est donc reconnu que les personnes vivant ces problématiques devront faire appel à d’autres services professionnels, par exemple un suivi médical, un suivi psychothérapeutique, un groupe de soutien ou une autre thérapie spécialisée en fonction des difficultés ou du trouble en question.

Une entente et non une reconnaissance

Il faut préciser que cette entente ne peut être interprétée et présentée comme étant une reconnaissance par l’Ordre de la compétence des personnes qui exercent l’hypnose sans en être sous sa juridiction. Cette entente ne vient pas, non plus, légitimer toute pratique en hypnose et ne saurait cautionner des formations ou des pratiques en hypnose non conformes aux règles de l’art. Il est également entendu que cette entente ne limite en rien les pouvoirs de l’Ordre de faire enquête et, le cas échéant, d’engager des poursuites pénales pour exercice illégal en fonction des circonstances particulières de chaque cas.

L’esprit de cette entente en est un de collaboration avec les différents organismes qui forment et encadrent les praticiens en hypnose non détenteurs d’un permis de psychothérapeute. Par ailleurs, elle sert non seulement de cadre de référence pour les praticiens en hypnose, mais elle sert également à informer, à éclairer le public en général au sujet de l’utilisation de l’hypnose dans un contexte non psychothérapeutique.

Le travail de collaboration menant à cette entente est un exemple à suivre afin que les professionnels non autorisés à pratiquer la psychothérapie puissent poursuivre l’exercice de leurs activités tout en respectant la loi, qui vise à mieux protéger le public. L’entente est disponible à l’adresse suivante : www.ordrepsy.qc.ca/ententehypnose.

Références

[1].      Ordre des psychologues du Québec (2013). « Avis de l’Ordre des psychologues du Québec sur l’hypnose et l’hypnothérapie », [www.ordrepsy.qc.ca/pdf/2013_04_26_Avis_Hypnose_et_hypnotherapie.pdf].

[2].      Règlement sur le permis de psychothérapeute, Code des professions, R.R.Q., c. C-26, r. 222.1.

Imprimer Partager par courriel

L’encadrement de la psychothérapie: un défi de la loi 21

Pierre Desjardins, psychologue | Directeur de la qualité et du développement de la pratique

Imprimer Partager par courriel
sept. 2015

La loi 21 définit et réserve l’exercice de la psychothérapie, de même que le titre de psychothérapeute. Or, plus de trois ans après son entrée en vigueur, il subsiste encore une certaine confusion sur le terrain quant à ce que recouvre cette définition, qui va comme suit :

La psychothérapie est un traitement psychologique pour un trouble mental, pour des perturbations comportementales ou pour tout autre problème entraînant une souffrance ou une détresse psychologique qui a pour but de favoriser chez le client des changements significatifs dans son fonctionnement cognitif, émotionnel ou comportemental, dans son système interpersonnel, dans sa personnalité ou dans son état de santé. Ce traitement va au-delà d’une aide visant à faire face aux difficultés courantes ou d’un rapport de conseils ou de soutien[1].

Cette définition est la base sur laquelle l’Ordre des psychologues s’appuie pour déterminer s’il y a ou non exercice illégal de la psychothérapie. Elle est suffisamment claire pour permettre de reconnaître les personnes qui, sans formation ni encadrement professionnel, exercent illégalement la psychothérapie. Toutefois, tout n’est pas encore clair sur le terrain, plus particulièrement dans le réseau de la santé, eu égard à la distinction entre la psychothérapie et certaines interventions de nature psychologique que sont habilités à faire d’autres professionnels de la santé mentale et des relations humaines en vertu de leur champ d’exercice. La question est de savoir jusqu’où ces professionnels peuvent aller sans être habilités à l’exercice de la psychothérapie. Pour y répondre, il faut se pencher sur ce qui caractérise le traitement psychologique qu’est la psychothérapie, en quoi il consiste pour mieux le distinguer d’autres interventions prévues dans différents champs d’exercice professionnels et réalisées auprès d’une même clientèle, souffrante ou en détresse.

Des travaux interordres

Il faut rappeler que la loi 21 est l’aboutissement du processus de modernisation de la pratique professionnelle en santé mentale et en relations humaines. Dans le but ultime de mieux protéger le public, elle a redéfini les champs d’exercice des professionnels visés, elle a réservé des activités professionnelles hautement préjudiciables aux seuls professionnels habilités et elle encadre la pratique de la psychothérapie. Si elle a été adoptée, c’est parce que les ordres professionnels concernés ont cru à sa pertinence et à son importance, qu’ils y ont travaillé ensemble, dans un esprit d’ouverture et de saine collégialité, et qu’ils ont présenté leur appui consensuel au projet de loi. Précisons que le consensus qui aura été le plus facile à obtenir concernait justement l’encadrement de la psychothérapie. En effet, tous les ordres professionnels se sont rapidement ralliés derrière la définition de la psychothérapie, la nécessité de la réserver et la perspective de mandater l’Ordre des psychologues à la délivrance des permis, à la surveillance du port du titre et au contrôle de l’exercice illégal.

Ensuite, tous les ordres, réunis autour d’une table, ont rédigé, sous l’égide de l’Office des professions, un guide explicatif visant « à assurer une cohérence et une uniformité d’interprétation dans tous les milieux. […] Il importe en effet que le sens donné aux dispositions de la Loi 21 soit le même d’une profession à l’autre, d’un établissement à l’autre, dans les directives ou les réponses données dans ces milieux au fil du temps[2]. » Il n’était et n’est toujours pas question que chaque ordre interprète seul le sens et la portée des activités réservées, le but étant d’éviter de diffuser des informations potentiellement contradictoires et d’entretenir ou de susciter des controverses, confrontations ou affrontements.

C’est davantage dans un deuxième temps que sont surgies des interrogations, voire des inquiétudes, sur le sens et la portée de l’exercice de la psychothérapie. On constate que tous les professionnels et intervenants sur le terrain ne saisissent pas bien les nouvelles dispositions légales, alors que d’aucuns, sans le vouloir, en toute bonne foi même, exercent sans habilitation la psychothérapie et que d’autres s’empêchent à tort d’intervenir de crainte d’exercer illégalement. Le réseau de la santé, notamment, a interpellé à plusieurs reprises l’Ordre des psychologues pour vérifier par exemple si des interventions prévues dans un programme de services formalisé constituaient ou non de la psychothérapie. Nous avons donc dû travailler à partir de documents, pour la plupart rédigés avant l’avènement de la loi 21, et tâcher de déterminer si les interventions décrites constituaient ou non de la psychothérapie. Ces travaux ont été importants, puisqu’ils ont permis de valider et de consolider notre méthode d’analyse[3]. Toutefois, il demeurait que, pour tirer des conclusions qui ne soient pas que théoriques ou conditionnelles, il a fallu dans tous les cas s’adresser aux intervenants sur le terrain pour vérifier ce qu’ils font concrètement auprès de la clientèle. Par ailleurs, ces avis semblent difficilement généralisables et ils ne suffisent pas pour permettre sur le terrain de conclure sur d’autres programmes ou sur certaines interventions professionnelles.

Il est important de souligner que l’Ordre des psychologues n’a pas fait cavalier seul en la matière. Il a intégré dans son processus d’analyse la consultation des autres ordres professionnels dont les membres sont partie prenante des programmes de soins soumis pour avis, qu’ils soient ou non habilités à l’exercice de la psychothérapie. C’est dans le cadre de ces consultations qu’il est devenu évident pour tous qu’il fallait développer une meilleure compréhension de ce qu’est la psychothérapie afin d’identifier où se trouve le « point de bascule », en quelque sorte, entre l’exercice de la psychothérapie et l’exercice d’autres activités incluses dans le champ d’exercice des différents professionnels mobilisés par une même clientèle.

C’est ainsi qu’a été constitué, il y a maintenant un an, un groupe de travail réunissant des représentants des ordres professionnels suivants : le Collège des médecins, l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation, l’Ordre des ergothérapeutes, l’Ordre des infirmières et infirmiers, l’Ordre des psychoéducateurs et des psychoéducatrices, l’Ordre des psychologues, l’Ordre professionnel des sexologues et l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux. Ce groupe de travail s’adjoint également les services de membres de ces ordres qui détiennent aussi le permis de psychothérapeute.

L’objectif premier est de tracer la ligne entre ce que les professionnels font, ce qu’ils sont autorisés à faire et qui n’est pas réservé, à la lumière de la finalité propre à leur champ d’exercice, et ce qu’ils ne pourraient pas faire considérant le fait que l’exercice de la psychothérapie est réservé et repose sur l’obligation de détenir un permis. Il s’agit donc de déterminer ce « point de bascule », évoqué précédemment, afin d’éviter d’une part que les professionnels non habilités à l’exercice de la psychothérapie ne s’engagent involontairement, sans le savoir, dans un processus psychothérapeutique et, d’autre part, qu’on ne les empêche pas d’offrir des interventions que prévoit leur champ d’exercice et qui ne constituent pas de la psychothérapie. À ce jour, les travaux vont bon train, et ce, dans ce même climat de sérénité, d’ouverture et de collégialité qui, depuis les tout débuts du projet de loi 21, a animé les ordres professionnels.

Notre méthode de travail

On a rapidement constaté que le fait de recourir à des paradigmes ou à des conceptions abstraites, élaborés dans des manuels qui font respectivement école dans une profession ou une autre, ne permet pas de saisir ou de comprendre ce qui se passe réellement sur le terrain ni de distinguer les unes des autres les interventions qui sont offertes par différents professionnels. Pour véritablement départager ces interventions professionnelles, il faut entre autres illustrer concrètement, de la façon la plus opératoire possible, ce que font les professionnels sur le terrain. Pour dissiper toute confusion sur le terrain, il faut présenter ces interventions simplement, en évitant particulièrement de recourir à des termes sans les définir au préalable, puisque, en fonction des milieux ou de la profession exercée, de mêmes mots peuvent renvoyer à des conceptions qui s’avèrent différentes et devenir ainsi source de confusion[4].

Chacun des ordres professionnels avait en tête une ou des interventions que font leurs membres, qui sont inscrites à leur champ d’exercice et qui, de leur avis, peuvent être confondues avec la psychothérapie. Il a donc été convenu que chaque ordre ainsi concerné présente une ou des vignettes cliniques, soit de courtes présentations de cas suivies d’illustrations sur les interventions faites, en mettant l’accent sur la nature de celles-ci, sur ce qui les distingue de la psychothérapie, le tout permettant de saisir où se trouve en somme le point de bascule entre ces interventions et la psychothérapie.

Les quatre modèles théoriques d’intervention

Il faut rappeler ici que, en vertu de la loi 21, l’exercice de la psychothérapie doit s’appuyer sur des modèles théoriques scientifiquement reconnus, alors que le Règlement sur le permis de psychothérapeute renvoie aux quatre modèles théoriques d’intervention que sont les modèles psychodynamiques, les modèles cognitivo-comportementaux, les modèles systémiques et les théories de la communication et les modèles humanistes.

Or ces quatre grands modèles théoriques proposent une conception de l’être humain et de sa psyché dont l’utilité générale en santé mentale et en relations humaines est indéniable. Il en découle une ou des approches différentes, qui s’accompagnent de techniques qui leur sont propres. Ces approches et techniques sont bien sûr préconisées et utilisées en psychothérapie, mais elles ne sont pas réservées et elles sont aussi largement préconisées et utilisées dans le cadre de nombreuses autres interventions que font différents professionnels non habilités à l’exercice de la psychothérapie. Il n’est donc pas simple de savoir, sur ces bases, si un professionnel exerce ou non la psychothérapie. Il s’agit même d’une des sources importantes de confusion. Par conséquent, outre la rédaction de vignettes cliniques, le groupe de travail a convenu de la nécessité de décrire :

  • comment se réalise concrètement la psychothérapie en fonction de chacun des quatre grands modèles théoriques;
  • où se trouve le « point de bascule » entre la psychothérapie et d’autres interventions dans le cadre desquelles on s’appuie sur une même approche ou on utilise de mêmes techniques.

Voilà un défi que le groupe de travail compte relever, soit de dire clairement comment, dans chacun des cas, on agit en somme sur la psyché ou sur l’intrapsychique, comment on vise des modifications sur ce plan. Pour chacun des grands modèles théoriques, on veut faire état :

  • des prémisses de base;
  • de ce sur quoi on travaille en psychothérapie;
  • de la démarche du psychothérapeute.

Ce défi, le groupe de travail ne peut le relever seul. Il faut en effet s’appuyer sur l’expertise de ceux qui exercent la psychothérapie. C’est pourquoi l’Ordre des psychologues, en juin dernier, s’est adressé à certains d’entre vous dans l’objectif de présenter de façon générique, simplement et concrètement, comment se pratique la psychothérapie en fonction de chacun des quatre grands modèles théoriques. Bien sûr, on sait que de plus en plus, en psychothérapie, on s’appuie sur des approches intégratives, mais il demeure que chacun des modèles théoriques propose des façons de faire qui lui sont propres, qui sont enseignées à la base et que l’on doit bien connaître pour mieux les intégrer. C’est ce qu’il faut tenter de dégager dans un premier temps.

L’échéancier du groupe de travail

Le groupe de travail s’est fixé comme échéance la fin de l’année 2015 pour déposer un document consensuel qui fera la lumière sur l’exercice de la psychothérapie et sur ce qui le distingue de l’exercice d’autres interventions de nature psychologique prévues aux champs d’exercice des différents professionnels de la santé mentale et des relations humaines. Ce document sera au final soumis pour approbation aux instances des ordres concernés pour ensuite être diffusé sur le terrain, l’objectif étant de dissiper la confusion que l’on constate et de mettre fin à des confrontations entre professionnels dont la clientèle finit malheureusement par payer le prix. Nous nous assurerons de vous informer des suites au moment opportun.

 

Références

[1].      Article 187.1 du Code des professions.

 [2].      Guide explicatif sur la loi 21, version décembre 2013, p. 8.

[3].      L’Ordre des psychologues a produit à cet effet quelques avis, dont celui sur un programme thérapeutique s’adressant aux personnes ayant un trouble de personnalité. On explique dans cet avis la méthodologie utilisée pour déterminer si les interventions offertes constituent ou non de la psychothérapie. On y détaille également notre analyse et on fait état de nos conclusions. L’avis se trouve dans le site de l’Ordre à l’adresse URL suivante : www.ordrepsy.qc.ca/pdf/2013_05_17_Avis_TPL.pdf

[4].      Prenons par exemple, les termes suivants : soins, thérapie, traitement, exploration, restructuration cognitive, perception, croyance, cognition, inconscient…

Imprimer Partager par courriel

L’autorisation légale d’exercer pour l’étudiant et pour le candidat au permis

Stéphane Beaulieu, psychologue | Secrétaire général 

Imprimer Partager par courriel
janv. 2016

Depuis 2012, dans la foulée de l’adoption du projet de loi 21, l’exercice de certaines activités est réservé à certains professionnels. Pour exercer les activités réservées, il faut détenir un permis délivré par un ordre professionnel et aussi, dans certains cas, une attestation de formation, elle aussi émise par un ordre. L’exercice de la psychothérapie, l’évaluation des troubles mentaux et l’évaluation des troubles neuropsychologiques sont au nombre des activités qui sont désormais réservées au sens de la loi.

Il va de soi que l’encadrement légal de certaines activités ne doit pas empêcher les étudiants en psychologie et les candidats au permis de psychologue par voie d’équivalence (candidats à l’admission) de se former. Le Code des professions permet aux ordres professionnels d’autoriser par règlement certaines personnes qui ne sont pas détentrices de permis ou d’une attestation délivrée par un ordre professionnel à exercer les activités réservées dans un cadre particulier et selon certaines conditions. À ce titre, l’Ordre des psychologues a adopté en 2012 un règlement qui s’intitule : Règlement sur certaines activités professionnelles pouvant être exercées par des personnes autres que des psychologues et par des psychologues.

L’étudiant en psychologie

Dans le cadre des stages et de l’internat en psychologie, l’étudiant exerce nécessairement certaines activités professionnelles réservées alors qu’il ne détient pas encore un permis de psychologue. C’est ce règlement qui l’autorise à exercer ces activités, sous supervision. Voici comment le règlement définit « l’étudiant » : Un étudiant inscrit à un programme d’études en psychologie peut exercer, parmi les activités professionnelles que peuvent exercer les psychologues, celles qui sont requises aux fins de compléter ce programme, à la condition qu’il les exerce sous supervision et dans le respect des normes réglementaires applicables aux psychologues relatives à la déontologie ainsi qu’à la tenue des dossiers et des cabinets de consultation et qu’il remplisse l’une ou l’autre des conditions suivantes :

  • le programme d’études en psychologie auquel il est inscrit conduit à l’obtention d’un diplôme donnant ouverture au permis délivré par l’Ordre des psychologues du Québec ;
  • le programme d’études en psychologie auquel il est inscrit conduit à l’obtention d’un diplôme en psychologie délivré par un établissement d’enseignement situé hors du Québec équivalant à celui d’un programme de doctorat québécois.

Cette dernière disposition vise spécifiquement les étudiants inscrits dans un programme de psychologie d’une université à l’extérieur du Québec qui font un stage au Québec dans le cadre de leur programme d’études (on pense ici aux échanges internes universitaires et interétablissements).

Notons que dans le cas d’un étudiant inscrit à un programme universitaire préparatoire à l’exercice de la profession de psychologue, l’Ordre n’a pas à être informé de l’identité de la personne qui exerce les activités réservées. Il relève de la responsabilité des établissements d’enseignement, des milieux de stage et des superviseurs de s’assurer que l’étudiant est bel et bien inscrit dans un programme de psychologie professionnelle. L’Ordre peut faire des vérifications au besoin.

Le candidat à l’admission par équivalence

Le règlement permet aussi à une personne formée à l’extérieur du Québec en psychologie, qui est en processus d’obtention de son permis au Québec par la voie des équivalences, d’exercer les activités réservées lorsque l’Ordre lui impose de suivre un stage aux fins de l’obtention du permis. Voici comment le règlement définit un « candidat à l’admission » :

La personne qui doit compléter un stage ou une formation aux fins de la reconnaissance d’une équivalence conformément au Règlement sur les normes d’équivalence de diplôme et de formation aux fins de la délivrance d’un permis de l’Ordre des psychologues du Québec peut exercer, parmi les activités professionnelles que peuvent exercer les psychologues, celles qui sont requises aux fins de compléter la formation ou le stage qui lui permettrait de bénéficier d’une équivalence, à la condition qu’elle les exerce sous supervision et dans le respect des normes réglementaires applicables aux psychologues relatives à la déontologie ainsi qu’à la tenue des dossiers et des cabinets de consultation.

Occuper un emploi

Dans son règlement, l’Ordre a aussi prévu des conditions permettant à l’étudiant ou au candidat à l’admission d’occuper un emploi où il aurait à exercer des activités réservées pendant ses études ou pendant qu’il satisfait aux exigences d’équivalence. Voici ce que le règlement stipule :

Lorsqu’il agit hors du cadre d’un programme d’études, d’un stage ou d’une formation, un étudiant ou un candidat à l’admission qui possède les connaissances et les habiletés nécessaires peut exercer les activités professionnelles que peuvent exercer les psychologues dans le cadre d’un emploi à la condition qu’il les exerce sous supervision et dans le respect des normes réglementaires applicables aux psychologues relatives à la déontologie ainsi qu’à la tenue des dossiers et des cabinets de consultation. Cette personne doit également être inscrite au registre tenu à cette fin par l’Ordre.

Dans un tel contexte, l’inscription au Registre des étudiants et des candidats à l’admission de l’Ordre des psychologues du Québec est obligatoire. L’Ordre consigne ainsi des informations au sujet de la personne qui exerce les activités, au sujet de son superviseur ainsi que du lieu où les activités sont exercées.

La réglementation ne fixe pas de durée de temps pour qu’un étudiant ou un candidat à l’admission puisse se prévaloir de cette disposition et ainsi occuper un emploi. Il est toutefois clair qu’une telle mesure doit être temporaire pendant que l’étudiant fait ses études doctorales ou pendant que le candidat à l’admission par équivalence complète les exigences de l’Ordre dans le délai qui lui a été prescrit. En ce qui a trait aux étudiants, il relève de la prérogative des départements universitaires d’instaurer un cadre incitant l’étudiant à ne pas prolonger indûment la durée de son parcours doctoral sous prétexte qu’il occupe un emploi. Au moment de l’adoption de ce règlement, l’intention de l’Ordre était de permettre aux étudiants qui ont notamment contracté des dettes d’études de pouvoir commencer à gagner un certain revenu et de rendre une main-d’oeuvre qualifiée accessible à la population, et non pas de ralentir le processus de fins d’études ni l’accès au permis. Rappelons que cette mesure ne s’applique plus lorsque l’étudiant est diplômé. Il doit alors obtenir son permis de psychologue s’il souhaite exercer.

L’exigence d’être à l’emploi et sous supervision

Rappelons que ce règlement ne vise pas à permettre à un étudiant ou à un candidat à l’admission l’exercice autonome de la profession ni une pratique autonome supervisée. Ainsi, l’étudiant ou le candidat à l’admission n’est pas autorisé à recevoir sa propre clientèle ou à ouvrir son propre cabinet. Il doit être employé notamment par un psychologue (qui agit comme superviseur ou qui lui en désigne un) ou par un organisme, par exemple une commission scolaire ou un établissement du réseau qui lui désigne alors un superviseur. « Être employé par » peut signifier que l’étudiant ou le candidat soit salarié contractuel ou perpermanent ou encore qu’il soit lié par contrat à titre de travailleur autonome (aux fins de l’impôt). Toutes les activités doivent être réalisées sous la supervision d’un professionnel autorisé.

En ce qui a trait aux reçus pour les honoraires professionnels pour des services offerts en privé, le reçu doit être signé par le psychologue superviseur et doit mentionner explicitement que les services ont été donnés par le supervisé sous sa supervision. Le nom du supervisé doit apparaître sur le reçu, ainsi que son titre. Rappelons que les étudiants et les candidats à l’admission ne sont pas autorisés à utiliser le titre de psychologue. Ils doivent s’identifier comme stagiaires ou internes en psychologie ou comme doctorants en psychologie. Enfin, le stagiaire ou le candidat n’est pas autorisé à délivrer des reçus en son nom propre.

Dans une perspective de protection du public, un élément central de ce règlement repose sur le fait que le superviseur assume la responsabilité de surveiller et d’encadrer les activités de l’étudiant ou du candidat à l’admission et d’intervenir au besoin auprès de la clientèle. Le superviseur doit évaluer le niveau d’autonomie, de connaissances et d’habiletés du supervisé en fonction des clientèles rencontrées et du niveau de complexité des problématiques à évaluer ou à traiter et ajuster son niveau de supervision selon les différentes situations.

Le psychologue superviseur est tenu de conserver les dossiers professionnels et d’y donner accès au besoin. 

La responsabilité professionnelle

Quant à la responsabilité professionnelle, le programme d’assurance de l’Ordre, accessible par l’entremise du courtier Bernard et Fabien en vertu du Règlement sur l’assurance de la responsabilité professionnelle des membres de l’Ordre des psychologues du Québec, couvre les étudiants et les candidats à l’admission qui sont employés par un psychologue dûment inscrit au tableau de l’Ordre et qui a souscrit à cette assurance. Dans un tel contexte, l’étudiant n’a pas à souscrire lui-même à cette assurance. Il est couvert automatiquement sur la police à laquelle le psychologue a adhéré. Lorsque le psychologue superviseur travaille pour un établissement qui offre une couverture d’assurance responsabilité professionnelle, il doit s’assurer que les termes contractuels de cette assurance couvrent l’étudiant ou le candidat à l’admission. Dans le cas contraire, l’étudiant ou le candidat doit souscrire au programme de l’Ordre.

Conditions pour agir à titre de superviseur

Le superviseur doit être membre de l’Ordre et, le cas échéant, être habilité à exercer les activités professionnelles qu’il supervise et posséder un minimum de deux années d’expérience pratique dans le domaine de pratique visé par le programme de formation, par le stage, par l’internat à compléter ou par l’emploi occupé, s’il est titulaire d’un doctorat, et un minimum de six années d’expérience s’il est titulaire d’une maîtrise.

Une personne qui est membre d’un ordre professionnel autre que l’Ordre des psychologues peut être superviseure si elle est habilitée à exercer les activités professionnelles qu’elle supervise, si sa compétence et son expérience sont équivalentes à celles exigées du superviseur membre de l’Ordre et si une relation de coopération active et continue est établie entre cette personne et le responsable des activités de formation pratique pour le compte de l’université ou de l’Ordre.

Le superviseur ne doit pas avoir fait l’objet, au cours des trois années précédant la supervision, d’une décision lui imposant un cours ou un stage de perfectionnement ni d’une décision rendue par un ordre professionnel, un conseil de discipline ou le Tribunal des professions ayant eu pour effet de le radier, de limiter ou de suspendre son droit d’exercer des activités professionnelles.

Sur demande, le superviseur transmet à l’Ordre les coordonnées de l’étudiant ou de la personne qu’il supervise ainsi que les modalités de supervision qui lui sont applicables.

Précisons qu’en cas de signalement en lien avec la conduite d’un étudiant ou d’un candidat à l’admission dans le cadre des services professionnels rendus, l’Ordre enquêtera auprès du superviseur. 

L’activité d’évaluation des troubles neuropsychologiques

Enfin, certaines dispositions du règlement portent spécifiquement sur l’évaluation des troubles neuropsychologiques, pour les psychologues qui se forment en cours de carrière en vue d’obtenir l’attestation émise par l’Ordre pour l’évaluation des troubles neuropsychologiques. Voici ce que le règlement prévoit :

Le psychologue peut évaluer, dans le cadre de la formation prévue au Règlement sur une activité de formation des psychologues pour l’évaluation des troubles neuropsychologiques, les troubles neuropsychologiques sous supervision, dans la mesure où l’exercice de cette activité est requis pour lui permettre de compléter cette formation. Le superviseur doit être membre de l’Ordre des psychologues du Québec, être habilité à exercer l’activité d’évaluation des troubles neuropsychologiques et posséder une expérience professionnelle dans l’exercice de cette activité.

Nous espérons que ces informations seront utiles à la compréhension des différentes modalités d’application de ce règlement. Les personnes intéressées peuvent communiquer avec le secrétariat général de l’Ordre pour tout complément d’information.

Imprimer Partager par courriel

Transitions familiales et coparentalité

Dr Richard Cloutier, psychologue
 

Le Dr Cloutier est professeur émérite associé à l'École de psychologie et au Centre de recherche sur les jeunes et les familles à risque (JEFAR) de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval.

Imprimer Partager par courriel
nov. 2015

Séparation, recomposition, changement de formule de garde, naissance d’un enfant du nouveau couple, nouvelle séparation… autant de transitions familiales dont la prévalence met en échec les repères normatifs traditionnels sur le portrait type de la famille. Plus d’un enfant sur trois ne vit plus avec ses deux parents biologiques. Pourtant, tous les enfants ont besoin de liens d’attachement sécurisés avec des figures parentales présentes, chaleureuses et solides, capables de leur assurer un soutien familial à la hauteur des défis que pose leur développement personnel. La famille a changé, mais au-delà de ses réorganisations, elle a conservé toutes ses fonctions psychologiques et sociales : elle constitue, et de loin, le milieu de vie le plus important, tant pour les jeunes que pour leurs parents. Comment protéger la capacité familiale alors que les transitions, avec les tensions, les conflits et les deuils qu’elles transportent, viennent gruger les ressources? Ce bref texte présente la coparentalité, c’est-à-dire le maintien de la contribution de tous les parents, comme un  levier puissant de protection des ressources familiales, pour les enfants et pour les parents. 

La séparation n’est pas un événement isolé mais le début d’une nouvelle trajectoire

Lorsque l’enfant apprend que ses parents vont se séparer, ce n’est pas un événement isolé qu’il s’apprête à vivre, mais une réorientation de l’ensemble de la trajectoire de sa famille . Sauf exception, la séparation des parents provoquera une crise dans le fonctionnement de la cellule familiale. Les liens et les rôles seront sérieusement remis en question. Des décisions importantes devront être prises, parfois trop rapidement, et la compréhension de ce qui arrive sera souvent imparfaite, notamment chez les enfants, dont les réactions émotionnelles pourront exacerber les tensions familiales. Insécurité, colère, peur, sentiment d’impuissance, anxiété face à l’inconnu se manifesteront à des degrés divers chez les membres et interagiront avec les caractéristiques personnelles de chacun pour générer une dynamique unique dans le changement. Il n’y a pas deux familles qui traversent la crise de la même manière, mais la plupart en sortiront dans une fenêtre temporelle de deux à cinq ans. Chaque séparation est unique et c’est ce qui fait que les recettes toutes faites pour aider la famille en transition ont peu de chances de bien répondre aux besoins spécifiques. C’est pourquoi le « sur mesure » s’impose dans l’intervention de soutien. Chaque cas est unique, pourtant il y a des paramètres qui s’appliquent à toutes les séparations familiales : 1) la fin de la relation conjugale n’est pas celle de la relation parentale; 2) la famille va changer avec le temps; 3) les transitions comportent des risques qu’il faut gérer à temps et avec compétence, notamment pour les enfants.  

Ce sont les parents qui se séparent, et non les enfants

La fin de la relation conjugale n’est pas celle de la relation parentale. Les professionnels qui interviennent auprès des familles en transition savent qu’il est très important de départager, d’entrée de jeu, la relation conjugale qui se termine et la relation parentale qui, elle, pourra se poursuivre parce qu’« on est parent pour la vie ». Dans le contexte des tensions de la réorganisation, avec les conflits et les désirs de vengeance face à l’ex-conjoint, les enfants représentent un enjeu extrêmement important. Ils sont souvent les personnes auxquelles les parents sont les plus attachés, et la tendance à les assimiler à leur propre futur peut être forte; cela peut aller jusqu’à l’aliénation parentale. L’utilisation des enfants pour punir l’autre parent en le privant de ses objets d’amour et de sa parentalité induit une dynamique extrêmement corrosive et il faut dissiper la confusion entre le « conjugal » et le « parental » le plus tôt possible dans le processus. Les parents doivent comprendre que l’intérêt de leur enfant n’est pas assimilable à leur propre intérêt.

Les besoins comme les trajectoires des acteurs doivent être distingués lors de la séparation et l’intérêt de l’enfant, dont tous se réclament, ne commande en rien la coupure avec l’un de ses parents. Pour bien se développer, les enfants ont besoin de tout le soutien dont ces derniers sont capables.

La situation familiale va changer, c’est certain

Comme dans toutes les familles, les besoins des enfants et des parents séparés évolueront avec le temps, de sorte que les arrangements familiaux adoptés, souvent à l’improviste, au moment de la séparation des parents devront nécessairement être ajustés aux nouvelles réalités. Par exemple, une nouvelle union conjugale pourra survenir qui provoquera une recomposition de la famille . Les liens et les rôles familiaux seront alors reconfigurés en fonction des nouveaux membres, avec de bons défis d’ajustement pour tous. Or, ces deuxièmes unions étant plus fragiles que les premières, la probabilité qu’une nouvelle séparation y survienne est plus forte qu’elle ne l’était au moment de la première union. Au Canada, les enfants nés de parents recomposés vivraient trois fois plus de séparations parentales avant l’âge de 10 ans comparativement à leurs pairs nés dans une famille intacte . À la séparation des parents, ou à leur recomposition, peuvent s’ajouter des changements de formule de garde comme le passage d’une garde partagée à une garde exclusive, ou l’inverse. Les besoins d’un enfant de huit ans seront très différents dans cinq ans, lorsqu’il franchira le seuil de l’adolescence. Pour s’adapter à ces changements naturels, les ex-conjoints, encore parents, doivent pouvoir communiquer entre eux pour convenir des ajustements requis dans leurs arrangements familiaux .

Les transitions familiales comportent des risques

 Les réorganisations provoquées par une séparation ou une recomposition résultent de choix parentaux posés dans l’espoir d’un mieux-être, mais elles représentent néanmoins un potentiel réel d’appauvrissement de la cellule familiale dans ses fonctions auprès des membres; elles ont un coût. Un coût matériel, un coût psychologique et un coût social. Au plan matériel, les relocalisations coûtent cher, les services juridiques aussi. Il n’y a pas de nouvelles entrées d’argent mais plusieurs nouvelles dépenses. Soit, il faut distinguer ici la séparation de la recomposition familiale, où le nouveau parent peut apporter des ressources matérielles supplémentaires, mais la complexification des arrangements familiaux en famille recomposée s’accompagne souvent de coûts humains et matériels substantiels . Au moment de la réorganisation, les membres de la famille connaîtront probablement des tensions, des craintes, des remises en question relationnelles et des besoins non comblés; leur capacité fonctionnelle au travail ou à l’école pourra en être affectée. Lors de ces épreuves, ceux et celles qui ont moins de réserves personnelles seront plus à risque de réactions inadaptées, elles-mêmes porteuses de tensions interpersonnelles. Sur le plan social, la transition peut menacer toute une partie du réseau de soutien : éloignement de la famille élargie du parent non gardien, réseau d’amis tronqué par la relocalisation, etc. . Ce cumul des transitions dans la trajectoire familiale met à risque la stabilité émotionnelle et l’adaptation fonctionnelle des membres, parents comme enfants .

Dans ce contexte, la protection des acquis et l’élimination des pertes deviennent alors hautement stratégiques pour la capacité familiale. Nul besoin de mentionner ici que les conflits conjugaux, très coûteux, peuvent être extrêmement dommageables sur le plan des ressources matérielles, des liens d’attachement et de l’adaptation fonctionnelle des membres. Au contraire, la préservation des contributions matérielles, psychologiques et sociales de chaque parent peut faire toute la différence dans la réussite des transitions . C’est là où la coparentalité peut avoir un effet salutaire.

La coparentalité, sans miracle

La coparentalité, c’est la coopération des parents dans l’actualisation de leurs rôles parentaux respectifs auprès de leur enfant commun . Elle implique la capacité d’entretenir une relation fonctionnelle avec l’autre parent : partage des responsabilités, synchronisation des rôles, consultations appropriées lors des prises de décisions éducatives, respect des ententes, acceptation des différences dans le style de vie… Voilà autant de « défis  coparentaux » pas toujours faciles à relever en tandem avec une personne avec laquelle les contentieux ne sont pas tous éteints.

En fait, la coparentalité est un phénomène relatif : elle présente des variantes dans son intensité et ses formes d’engagement, de même que dans la qualité de la synchronisation mutuelle .  La coparentalité n’a pas à être parfaite pour être utile, et il faut s’attendre à ce qu’elle évolue avec le temps . Elle n’implique pas nécessairement un partage « moitié-moitié » des dépenses ou de la garde physique des enfants. Toutes sortes de formules de contribution existent et elles peuvent être utiles au soutien de l’enfant. Dans tous les cas, cependant, la coparentalité implique le respect de la valeur de la contribution de l’autre parent, même quand on estime que celle-ci pourrait être plus grande. Sur la base des interactions de communication, de coordination des rôles et des conflits, Beckmeyer, Coleman et Ganong (2014) définissent trois patrons d’engagement coparental après une séparation : a) « coopératif et impliqué » (30 % de leur échantillon); b) « modérément engagé » (45 % des cas, caractérisés par un niveau modéré de communication, de coordination et de conflit); et c) « peu fréquent et conflictuel » (24 % des cas, qui se distinguent par des interactions peu fréquentes et souvent conflictuelles entre les parents) . Cette répartition va dans le même sens que celle observée par d’autres études et démontre qu’une majorité de parents arrivent à un niveau fonctionnel de coparentalité, comme reflété par les deux premières catégories réunies ensemble.

Globalement, la recherche associe la coparentalité à un meilleur ajustement des enfants même si les corrélations observées ne sont pas toujours très fortes, ce qui pousse certains chercheurs à affirmer que c’est davantage la relation parentale que coparentale qui influence l’ajustement des jeunes dans une famille en transition . D’autre part, la coparentalité n’est pas synonyme d’absence de tensions entre les parents ni d’absence de problèmes chez les enfants à la suite des transitions, mais elle permet à l’enfant de bénéficier de la contribution de ses deux parents qui, du coup, conservent leur rôle parental, un élément important de leur bien-être personnel . Par conséquent, dans les cas où c’est possible, l’intervention professionnelle aura avantage à favoriser, chez le parent-client, une juste compréhension de la valeur des contributions des autres parents, si petites soient-elles.

Référence

[1] La notion de famille renvoie ici à une cellule sociale comprenant au moins une relation parent-enfant. Dans cette perspective, un couple sans enfant n’est pas une famille (même s’il peut en devenir une) tandis qu’une adolescente de 17 ans et son enfant de 6 mois constituent une famille.

[2] Cloutier, R. (2013). « La compétence des parents séparés, des repères généralisables ». Conférence prononcée au Congrès de l’Association internationale francophone des intervenants auprès des familles séparées (AIFI). Sainte-Adèle, juin.

[3] Meghan Robertson et Marion F. Ehrenberg (2012). « Remarried Parents and Views on Marital Commitment: Expanding the Context of Influences and Changes ». Journal of Divorce & Remarriage, vol. 53, p. 368-385.

[4] Saint-Jacques, M.-C., Robitaille, C., Godbout, É., Parent, C., Drapeau, S. et Gagné, M.-H. (2011). « The Processes Distinguishing Stable From Unstable Stepfamily Couples: A Qualitative Analysis ». Family Relations, vol. 60, p. 545-561.

[5] Timmermans, H. (2012). « La communication entre parents ». Dans Cloutier, R., Filion, L. et Timmermans, H. (dir.). Les parents se séparent. Mieux vivre la crise et aider son enfant. Montréal, Éditions de l’Hôpital Sainte-Justine, chapitre 5, p. 121-146.

[6] Shaffer, K. et Spencer, J. L. (2013). « Gender and Socioeconomic Status Differences in First and Second Marriage Formation ». Journal of Marriage and Family, vol. 75, p. 544-564.

[7] Doyle, M., O’Dywer, C. et Timonen, V. (2010). « How Can You Just Cut off a Whole Side of the Family and Say Move on? The Reshaping of Paternal Grandparent-Grandchild Relationships Following Divorce or Separation in the Middle Generation ». Family Relations, vol. 59, p. 587-598.

[8] Saint-Jacques, M.-C., Cloutier, R., Pauzé, R., Simard, M. et Poulin, A. (2006). « The Impact of Serial Transitions on Behavioral and Psychological Problems Among Children in Child Protection Services ». Child Welfare, vol. 85, p. 941-964.

Teachman, J. (2008). « Complex Life Course Patterns and the Risk of Divorce in Second Marriages ». Journal of Marriage and Family, vol. 70, p. 294-305.

Kelly, J. B. et Emery, R. E. (2003). « Children’s Adjustment Following Divorce: Risk and Resilience Perspectives ». Family Relations, vol. 52, p. 352-362.

[9] Drapeau, S., Saint-Jacques, M.-C., Gagné, M.-H., Cloutier, R. et Lépine, R. (2006). « Conjugal Conflict and Parental Separation». Dans K. Österman et K. Björkqvist (dir.), Contemporary Research on Aggression (p. 198-203). Proceedings of the XVI World Meeting of the International Society for Research on Aggression, Santorini, Grèce, 2004. Publishing House of Åbo Akademi University, Finlande.

[10] Cloutier, R. (2012). « La coparentalité ». Dans Cloutier, R., Filion, L. et Timmermans, H. (dir.). Les parents se séparent. Mieux vivre la crise et aider son enfant. Montréal, Éditions de l’Hôpital Sainte-Justine, chapitre 5, p. 121-146.

[11] Juby, H., Le Bourdais, C. et Marcil-Gratton, N. (2005). « Sharing Roles, Sharing Custody? Couples’ Characteristics and Children’s Living Arrangements at Separation ». Journal of Marriage and Family, vol. 67, p. 157-172.

[12] Markman, M. S. et Coleman, M. (2012). « The Good, the Bad, and the Ugly: Divorced Mothers’ Experiences with Coparenting ». Family Relations, vol. 61, p. 586-600.

[13] Beckmeyer, J. J., Coleman, M. et Ganong, L. H. (2014). « Postdivorce Coparenting Typologies and Children’s Adjustment ». Family Relations, vol. 63, p. 526-537.

[14] Amato, P. R., Kane, J. B. et James, S. (2011). « Reconsidering the “Good Divorce” ». Family Relations, vol. 60, p. 511-524.

[15] Markman, M. S., Ganong, L. H. et Coleman, M. (2007). « Coparental Identity and Mothers’ Cooperation in Coparental Relationships ». Family Relations, vol. 56, p. 369-377.

[16] Filion, L. (2013). « L’accueil de l’enfant en médiation et dans les groupes de parole d’enfants :

des expériences et des expertises ». Communication présentée à la Rencontre France-Québec de l’Association internationale francophone des intervenants auprès des familles séparées (AIFI). Aix-en-Provence, octobre.

[17] Timmermans, H. (2013). « La séance de parentalité après la rupture ». Communication présentée à la Rencontre France-Québec de l’Association internationale francophone des intervenants auprès des familles séparées (AIFI). Aix-en-Provence, octobre.

[18] LaGraff, M. R., Stolz, H. E. et Brandon, D. J. (2015). « Longitudinal Program Evaluation of “Parenting Apart: Effective Co-Parenting” », Journal of Divorce & Remarriage, vol. 56, p. 117-136.

Brandon, D. J. (2006). « Can Four Hours Make a Difference? Evaluation of a Parent Education Program for Divorcing Parents », Journal of Divorce & Remarriage, vol. 45, p. 171-185.

Salem, P., Sandler, I., et Wolchik, S. (2013). « Taking Stock of Parent Education in the Family Courts: Envisioning a Public Health Approach ». Family Court Review, vol. 51, p. 131-148.

Stone, G., Clark, K. et McKenry, P. (2001). « Qualitative Evaluation of a Parent Education Program for Divorcing Parents », Journal of Divorce & Remarriage, vol. 34, p. 25-40.

Imprimer Partager par courriel

Le psychothérapeute à l’écoute de la famille interculturelle

Catherine Petit, psychologue

Catherine Petit est psychologue. Elle offre des services de psychothérapie aux couples interculturels, aux immigrants et aux réfugiés. Elle est l’auteure du livre Les couples interculturels : l’adaptation transculturelle, paru aux Éditions Québec-Livres.

Imprimer Partager par courriel
nov. 2015

Le couple interculturel est l’union de deux personnes qui ont grandi dans des environnements culturels différents. Souvent, l’un des partenaires est immigrant. Parfois, les deux sont immigrants, mais originaires de pays différents. Les conjoints métissent leurs cultures pour vivre ensemble, tout en s’adaptant à la culture de l’environnement dans lequel ils vivent. 

Les recherches soutiennent que l’intégration est la meilleure stratégie d’adaptation transculturelle (Ward et al., 2001). Or, les partenaires d’un couple interculturels sont amenés à faire de nombreux ajustements, y compris dans leur vie privée. À partir d’un va-et-vient entre l’état des recherches et l’expérience clinique de l’auteure, esquissons le rôle du psychothérapeute auprès d’un couple interculturel afin de favoriser la santé mentale des partenaires.

L’intégration

Sur le plan identitaire, l’intégration consiste à conserver certains traits de sa culture d’origine tout en adoptant des traits de la culture du pays d’accueil. Sur le plan interpersonnel, l’intégration consiste à entretenir des relations avec des membres de sa culture d’origine et à établir des relations avec des gens du pays d’accueil (Berry, 1997).

Pour une famille d’immigrants originaires d’un même pays, le foyer est un lieu où l’on peut préserver la culture d’origine et la famille apparaît comme l’espace privilégié de relations ethniques. Cependant, pour un couple interculturel, le foyer est aussi un lieu d’adaptation : les conjoints essaient de s’entendre sur un mode de vie qui concilie la culture de chacun des partenaires et celle de la société d’accueil. L’aspect « pratique » du quotidien et, ensuite, les enfants seront probablement les principaux moteurs d’intégration  de la culture québécoise au sein d’un foyer interculturel.

En effet, chaque coutume est marquée par le sens qu’elle confère aux choses et par l’aspect « pratique » ou adapté à l’environnement dans lequel elle est née (Camilleri et Cohen-Emerique, 1994). En situation d’immigration, beaucoup de traditions culturelles devraient dès lors être ajustées au contexte pour garder leur sens. Au début de la vie conjugale, les partenaires métissent leurs cultures tout en essayant d’être fonctionnels dans la société québécoise. C’est la « saison du métissage à deux ».

À la naissance d’un enfant, le couple interculturel entame un « métissage à plusieurs ». Les conjoints se découvrent parents en référence aux modèles culturels qu’ils ont reçus. Très vite, ils découvrent que leur partenaire ne les complète pas dans leur rôle de parent et, enfin, que leurs références de parentage ne sont parfois pas pertinentes pour élever leur enfant dans une société autre que celle dans laquelle ils ont grandi. Désormais, les ajustements ne concernent plus leur bien-être, mais celui de leur enfant, auquel ils essaient de transmettre des valeurs. Quant à l’enfant, grandissant et socialisant, il apportera en force sa touche de culture québécoise qu’il intègre, notamment à l’école. Les conjoints, devenus parents, mesurent mieux l’ampleur des ajustements à réaliser. Ceux-ci comprennent des apprentissages spécifiquement culturels et des deuils culturels. 

La communication interculturelle

Comment écouter, en thérapie, ce qui se dit et ce qui n’est pas dit, mais qui n’est pas québécois? Comment écouter les renoncements culturels des parents et les revendications identitaires métissées de chacun?

Communiquer de façon interculturelle, c’est sortir de sa culture pour rencontrer l’autre dans un espace de communication entre-les-cultures. Il s’agit d’un espace indéfini, où l’on sait a priori que les cultures ne seront pas respectées, car méconnues des interlocuteurs. Une rencontre interculturelle suscite des émotions de peur, de tristesse et de colère. Cependant, grâce à l’écoute du psychothérapeute, cet espace de communication peut être accueillant, hésitant et, dès lors, tolérant.

La situation thérapeutique interculturelle peut éveiller chez le client la peur de ne pas être compris et reconnu dans son cheminement interculturel. En vivant dans la culture québécoise, l’immigrant a déjà pris une certaine distance par rapport à sa culture d’origine. En vivant une expérience de couple interculturel, la personne québécoise a déjà intégré des éléments de la culture de son partenaire. Essayer de comprendre une famille interculturelle en renvoyant artificiellement chaque personne à sa culture d’origine respective reviendrait à nier le choix fondateur de la famille qui était de sortir de son milieu d’origine pour s’ouvrir à d’autres perspectives et modes de vie.

À ce moment émerge la peur du psychothérapeute : serai-je capable d’écouter et d’accueillir des valeurs et des visions du monde différentes des miennes et de les considérer comme aussi valables? Serai-je capable de comprendre mes interlocuteurs dans toute la finesse de leur personne, c’est-à-dire dans la façon dont ils se distinguent des membres de leur culture, culture que je connais peu ou pas? Serai-je capable de saisir la façon dont ils interprètent et intègrent à leur personnalité leurs influences culturelles et leur histoire de vie?

Selon la théorie de la gestion de l’anxiété et de l’incertitude (Gudykunst, 2004), l’anxiété est la dimension émotionnelle du manque de sécurité et l’incertitude en est la dimension cognitive. Si nous ne cherchons pas à diminuer activement notre incertitude, nous utilisons nos cadres de référence pour nous rassurer et nous guider dans les interactions. Dans une relation thérapeutique, nous risquons donc de tenter d’expliquer l’incompris par la pathologie.

Toutefois, sans avoir une connaissance approfondie de la culture d’origine d’un interlocuteur, nous pouvons écouter dans ce qu’il nous dit son cheminement, ses ambivalences relativement aux questions existentielles auxquelles les cultures tentent de répondre. Ainsi, Hofstede (et al., 2010) a mis en exergue six dimensions culturelles : chaque culture essaie de trouver un équilibre entre se centrer sur soi et sur le groupe (individualisme vs collectivisme), entre l’affirmation de soi et prendre soin des autres (masculinité vs féminité); un équilibre pour gérer les inégalités de pouvoir (la distance hiérarchique), pour faire face à l’avenir (le contrôle de l’incertitude), pour concilier passé, présent et avenir (l’orientation temporelle) et pour gérer la satisfaction des besoins (indulgence vs sévérité). Kluckhohn (cité dans Ting-Toomey, 1999) a proposé des orientations de valeurs des cultures relativement au sens du temps, au rapport de l’être humain à la nature, aux relations sociales, à l’activité et à la nature humaine. Sortir de sa culture pour rencontrer quelqu’un d’une autre culture, c’est en fin de compte reprendre pour soi et sa famille ces questionnements fondamentaux. Sur certains points, les membres d’une famille interculturelle trouveront des réponses valables pour toute la famille. Sur d’autres points, chacun conservera ou adoptera une manière d’être qui lui convient bien et les autres membres de la famille respecteront ce choix, d’autant plus facilement s’ils comprennent la question existentielle ou la valeur sous-jacente. L’écoute active qu’un psychothérapeute peut offrir à une famille interculturelle est dès lors celle d’un interprète culturel : aider chacun à comprendre la dimension ou l’orientation de valeur culturelle sous-jacente aux conflits quotidiens.

Si les deux partenaires sont immigrants, le psychothérapeute est une référence de la culture de la société d’accueil. Tout en interprétant le cheminement interculturel des partenaires, il peut informer le couple de la réponse culturelle que les Québécois ont trouvée à ces fameuses questions existentielles. Ce faisant, il aide les partenaires à se situer par rapport à leurs cultures d’origine et par rapport à la culture québécoise.

Si seul un partenaire est immigrant, en l’aidant à verbaliser sa culture, le psychothérapeute devient un modèle de décentration et il favorise le métissage au sein du couple, plutôt que de forcer l’immigrant à s’assimiler. C’est aussi une façon de reconnaître le désir du Québécois qui a choisi un conjoint d’une autre culture.

La situation thérapeutique interculturelle fait émerger une tristesse de ne pas pouvoir s’exprimer avec aisance, notamment à cause du barrage de la langue, mais aussi à cause de l’incapacité à partager ensemble le non-dit : le langage non verbal, le style d’expression, l’inconscient collectif… Au quotidien, les partenaires renoncent à être compris dans ces formes non verbales et ils portent en eux la tristesse associée, sans pour autant la comprendre. Le psychothérapeute peut encourager les conjoints à explorer ces non-dits, en les invitant à intégrer des façons non verbales de se retrouver dans leur quotidien. Par exemple, certains jeux de l’approche Theraplay (Booth et Jernberg, 2010) s’appliquent bien à la vie familiale et sont source de joie. Nous pouvons espérer que les partenaires, se sentant connectés l’un à l’autre grâce au jeu, partageront ensemble des aspects non verbaux de leur culture qu’ils avaient délaissés et qui les aideront à se sentir plus présents et en contact avec leurs racines au sein de leur relation.

Des manifestations de colère surgiront en thérapie, mais passeront peut-être inaperçues. Par exemple, dans certaines cultures, le sourire masque les émotions négatives de façon à préserver la relation. Dans cet espace de communication interculturelle, les valeurs et les besoins des interlocuteurs ne seront pas comblés, puisqu’ils sont méconnus des autres. En aidant les partenaires à verbaliser leurs besoins, leurs attentes et leurs valeurs, le psychothérapeute leur enseigne à réagir avec patience plutôt que colère. En effet, ils apprennent que progressivement, leur conjoint les comprendra, puisqu’ils deviennent plus conscients de leur ancrage culturel et plus en mesure de l’exprimer. Plus ils cheminent dans leur relation interculturelle, plus ils se savent capables d’accueillir de nouveaux comportements, de nouvelles valeurs, de nouveaux modes d’expression. À leur tour, les enfants pourront s’imprégner de cette patience comme un modèle et avoir confiance qu’ils contribuent eux aussi à façonner la culture familiale.

La gestion du stress

S’adapter à une nouvelle culture, être confronté à des manières de faire ou d’être inconnues ou qui heurtent nos valeurs provoque un stress. Kim (2001) suggère que face au stress, l’immigrant a parfois besoin de se retirer de la situation pour récupérer et ensuite déployer l’énergie adaptative nécessaire à l’acquisition de nouvelles compétences culturelles. Ainsi, le psychothérapeute encouragera les partenaires à préserver leur héritage culturel dans certaines sphères de leur existence et à se réserver du temps chacun pour soi pour intégrer émotionnellement les deuils inhérents à l’immigration et à la conjugalité interculturelle.

Pour conclure

Lorsqu’ils nous consultent, les partenaires d’un couple interculturel ont déjà fait un cheminement « entre-les-cultures ». C’est ce cheminement marqué de stress, d’incompréhension, de blocages, de deuils inexprimés qu’ils veulent mettre en mots pour approfondir leur relation. Si le psychothérapeute partage l’origine culturelle d’un des partenaires, il importe qu’il ne l’enferme pas dans sa culture d’origine, car celui-ci est déjà ailleurs, un ailleurs unique au couple qui consulte. Cet ailleurs est leur identité conjugale interculturelle.   

Références

Berry, J. W. (1997). Immigration, acculturation et adaptation. Applied psychology: An international review, vol. 46, no 1, p. 5-34.

Booth, P. B., Jernberg, A. M. (2010). Theraplay: Helping Parents and Children Build Relationships Through Attachment-Based Play, Third Edition, San Francisco : Jossey-Bass.

Camilleri, C. et Cohen-Emerique, M. (dir.) (1994). Chocs de cultures : concepts et enjeux pratiques de l’interculturel. Paris : L’Harmattan.

Gudykunst, W. B. (2004). Bridging differences: Effective intergroup communication. (4e éd.). Thousand Oaks : Sage Publications.

Hofstede, G., Hofstede, G. J. et Minkov, M. (2010). Cultures et organisations : comprendre nos programmations mentales. (3e éd.) Paris : Pearson.

Kim, Y. Y. (2001). Becoming intercultural: An integrative theory of communication and cross-cultural adaptation. Thousand Oaks : Sage Publications.

Ting-Toomey, S. (1999). Communication across cultures. New York : The Guilford Press.

Ward, C., Bochner, S. et Furnham, A. (2001). Psychology of culture shock, 2e éd., Hove : Routledge, Taylor & Francis Group.

 

Imprimer Partager par courriel

La traversée de l’Œdipe dans la famille recomposée et la famille homoparentale

Dre Marie-Liên Duymentz, psychologue

La Dre Marie-Liên Duymentz est psychologue au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de la Montérégie-Centre et en pratique privée.

Imprimer Partager par courriel
nov. 2015

On croit souvent à tort que le modèle familial principal actuel est le plus répandu dans le monde et dans l’histoire. Lors de la théorisation du complexe d’Œdipe, dans les débuts de la psychanalyse, au XIXe siècle, les familles présentaient des caractéristiques qui seraient aujourd’hui jugées exceptionnelles : familles très nombreuses, mortalité infantile fréquente, remariage à la suite d’un veuvage et, dans les familles bourgeoises, contacts brefs entre le bébé et sa mère dans la première année de vie en raison du recours aux nourrices (Ribas, 2012). Si les familles recomposées et homoparentales ne sont pas tout à fait nouvelles, leur reconnaissance sociale et juridique est d’actualité, particulièrement pour les couples homosexuels d’hommes désirant adopter. Cet article vise à revisiter les enjeux autour du complexe d’Œdipe – rôle du tiers, ordre des générations, identification sexuelle et intériorisation des interdits – dans deux formes de familles non traditionnelles que les psychologues reçoivent de plus en plus dans leur bureau.

Le complexe d’Œdipe

Freud s’est appuyé sur le mythe grec d’Œdipe pour élaborer ce qu’il a appelé le complexe d’Œdipe. Pour rappel, Œdipe accomplit à son insu ce qui avait été prédit à sa naissance, à savoir qu’il tuerait son père et épouserait sa mère. De ce mythe, Freud va extraire un double souhait chez l’enfant : pour le garçon, éliminer son père et posséder sa mère, pour la fille, faire disparaître sa mère et devenir la femme de son père. Le scénario peut s’observer dans les familles : le garçon veut dormir près de maman et l’épouser, la fille veut devenir la petite femme de papa. Cependant, l’enfant rencontre des obstacles : il est trop petit et ses parents ont leur mot à dire, ce qui éveille des craintes dites de « castration », c’est-à-dire de punition par plus fort que soi (Heenen-Wolff et Moget, 2011). Le complexe d’Œdipe devient une composante structurante de la personnalité de l’enfant au moment où le vœu amoureux est interdit de réalisation. Ce désir est transgressif et il faut y renoncer. Il devient frappé d’interdit dans les représentations conscientes et disparaît grâce au refoulement. Le principe de plaisir s’estompe devant le principe de réalité, car l’élan amoureux (de 3 à 6 ans) est incestueux. Dans le complexe d’Œdipe réussi, les interdits de l’inceste et du meurtre sont définitivement installés. L’enfant renonce au parent du sexe opposé, il s’identifie au parent de même sexe et maintient son attachement aux deux. Dans le long processus d’identification, il apprend ce qu’il doit faire pour se comporter comme homme ou femme et trouve sa place dans les relations familiales et extrafamiliales (Alberti et Sauret, 1996).

La famille recomposée

Dans le modèle classique, le complexe d’Œdipe se joue à trois personnages : le père, la mère et l’enfant. Les familles recomposées bousculent ce triangle en introduisant plusieurs autres figures parentales qui ont un rôle à jouer dans la formation et la résolution de l’œdipe de l’enfant. La psychologue et psychanalyste Catherine Audibert est catégorique : les enfants peuvent être élevés dans des configurations familiales très différentes, leur œdipe se constituera auprès des figures parentales qu’ils auront eues près d’eux pour les aimer et les éduquer. La plupart des difficultés rencontrées par ces familles sont liées à l’incapacité des adultes à trouver leur place dans la reconfiguration et par conséquent à fournir des repères aux enfants. Si la nouvelle forme est donnée, la fonction de chacun est floue ou mal ajustée en raison de fragilités narcissiques et de débalancements dans l’ordre des générations.

Le narcissisme des figures parentales dans l’Œdipe

Le narcissisme est le sentiment d’être quelqu’un de valeur, d’être estimé, voire admiré. Il se bâtit dès le premier jour de la vie par des soins suffisamment bons et se consolide ou se fragilise selon divers facteurs jusqu’à la mort. Un narcissisme bien intégré peut se faire oublier; il se manifeste cliniquement dans ses manques ou ses excès. Chez le parent ou beau-parent, un narcissisme trop important occulte l’autre, le fait passer loin derrière soi et empêche l’empathie. Ces personnes exigent des autres, adultes et enfants, d’être à leur image et ils ne supportent pas la rivalité, rivalité à laquelle la recomposition les expose. En effet, la présence d’un enfant issu d’une union précédente rappelle continuellement que le conjoint a déjà eu un projet de vie et une famille avant soi. De puissantes émotions non élaborées comme la colère et l’envie peuvent entraver le développement du lien adulte-enfant et l’identification de l’enfant à cet adulte. À l’inverse, un narcissisme trop faible entraîne l’effacement de soi et peut être handicapant dans la recomposition, où il faut prendre sa place et essuyer quelques critiques ou, pire, l’indifférence, et ce, sans se sentir attaqué dans sa personne.

L’espace beau-parental : autorité et ordre générationnel

Si l’on est d’accord avec l’idée qu’un enfant peut très bien être élevé et aimé par des parents non biologiques, la coexistence de plusieurs adultes ayant une fonction parentale introduit la notion de pluriparentalité. La nouvelle famille a besoin de réfléchir à organiser une pluriparentalité ordonnée sans confusion des places ni des responsabilités (Audibert, 2009). L’espace du beau-parent doit être cocréé et soutenu par le parent, au même titre que l’espace paternel est créé par la mère et investi par le père dans la famille traditionnelle. Le problème du beau-parent est d’arriver après l’enfant, ce qui inverse la chronologie ordinaire où l’enfant arrive après la formation du couple de ses parents. L’ordre générationnel a besoin d’être rétabli, mais cela ne peut se faire qu’avec un certain tact pour que les enfants l’acceptent. Le parent doit soutenir l’autorité de son nouveau conjoint; il ne peut lui demander de seulement aimer son enfant sans jamais le réprimander. Autrement, si le beau-parent n’a pas son mot à dire dans l’éducation de l’enfant, l’enfant peut croire à sa toute-puissance face à la parole de l’adulte. Sa traversée de l’œdipe est compromise : le renoncement n’est pas intégré, alors le surmoi  vacille. 

La famille homoparentale

La triangulation est au cœur de l’œdipe, à savoir que l’enfant n’est pas seul au monde dans une dyade fusionnelle avec sa mère, mais qu’il existe des tiers. Le tiers principal, dans la famille homoparentale, est l’autre parent de même sexe. Les tiers secondaires, grands-parents, oncles, tantes, ne sont pas à négliger dans la résolution de l’œdipe.

Chez les couples homosexuels lesbiens, on observe presque tout le temps une mère biologique et une mère sociale. La mère sociale décrit son rôle en des termes évoquant la fonction paternelle, soit le tiers séparateur qui d’abord soutient la mère biologique dans l’expérience corporelle et psychique de la maternité (grossesse, accouchement, allaitement) et qui ensuite entend partager sa vision du monde et des activités tournées vers l’extérieur avec l’enfant (Feld-Elzon, 2010). Chez les couples homosexuels d’hommes, le partage des rôles sur lequel l’enfant s’appuiera lors de son complexe d’Œdipe se fait en fonction des affinités et de la bisexualité psychique des parents. La bisexualité psychique est la capacité à s’identifier inconsciemment et précocement à des personnes ou à des caractéristiques de l’un ou l’autre sexe (Feld-Elzon, 2010). Tout individu, hétérosexuel ou homosexuel, présente des tendances, des pulsions et des caractéristiques masculines et féminines. L’enfant s’identifie donc aux aspects masculins et féminins de ses deux pères ou de ses deux mères, ainsi qu’à ces mêmes caractéristiques chez ses autres figures parentales. Des recherches démontrent en effet que la grande majorité des couples homosexuels cherchent à entourer leurs enfants de parrains et de marraines justement pour leur fournir des repères quotidiens quant à la différence des sexes (Heenen-Wolff et Moget, 2011).

Conclusion

Cet article s’est voulu une revue, certes rapide, des enjeux intrapsychiques du complexe d’Œdipe, un complexe qui rencontrera des fixations ou sera résolu, quelle que soit la forme de la famille. Il est possible qu’un travail psychique supplémentaire incombe aux enfants issus de familles recomposées ou homoparentales, au même titre que chaque enfant doit composer avec les désirs et les incomplétudes de ses parents (Heenen-Wolff et Moget, 2011). Face aux clients, adultes ou enfants, évoluant dans une famille recomposée, homoparentale ou les deux en même temps, le thérapeute peut élargir sa compréhension des enjeux œdipiens à l’œuvre, puis les restituer dans des termes accessibles. À titre d’exemple, le besoin de soutien dans l’établissement de l’autorité du beau-parent est un cas clinique assez fréquent.

Références

Alberti, C., et Sauret, M.-J. (1996). La psychanalyse. Toulouse : Éditions Milan.

Audibert, C. (2009). Œdipe et Narcisse en famille recomposés [sic] : enjeux psychiques de la recomposition familiale. Paris : Payot.

Feld-Elzon, E. (2010). Homoparentalité – Bisexualité – Tiercéité. Impact du projet d’enfant et de l’IAD sur la bisexualité. Revue belge de psychanalyse, vol. 56, no 1, p. 35-60.

Heenen-Wolff, S., et Moget, E. (2011). Homoparentalité et sexualité. Cahiers de psychologie clinique, vol. 37, no 2, p. 231-245.

Ribas, D. (2012). Adoption par les couples homosexuels : la psychanalyse n’a pas à dire la loi. Revue française de psychanalyse, vol. 76, no 5, p. 1713-1718.

 

Imprimer Partager par courriel

Introduction au dossier - Les nouveaux modèles familiaux

Dr Carl Lacharité, | Expert invité
 

Le Dr Carl Lacharité est psychologue et professeur titulaire au Département de psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Il dirige le Centre d’études interdisciplinaires sur le développement de l’enfant et la famille.
 

Imprimer Partager par courriel
nov. 2015

Il semble bien que toutes les époques, dans les sociétés humaines, soient caractérisées par la coexistence de divers modèles familiaux, certains dominants et d’autres marginaux . Dans les sociétés occidentales modernes, l’industrialisation a eu des conséquences majeures sur la configuration des modèles de couples et de familles. En Europe, cette ère a commencé vers les années 1850. Elle a rattrapé l’Amérique du Nord et le Québec au début du XXe siècle. À partir de ce moment, la famille basée sur un ménage composé d’une mère, d’un père et des enfants issus de leur union conjugale – ce que l’on appelle la famille nucléaire – est devenue le modèle dominant.

Cette hégémonie de la famille nucléaire constitue donc un bref intermède d’environ un demi-siècle au Québec, puisque c’est dans les années 1960 et 1970 que ce modèle a commencé à être remis en question, notamment dans la foulée du mouvement social d’émancipation de la femme et de la transformation du droit familial . C’est à peu près à cette période qu’il est possible de constater un jeu de langage faisant de la famille nucléaire non plus uniquement un modèle normal sur le plan statistique (c’est-à-dire le modèle familial le plus usuel), mais plutôt une norme (c’est-à-dire ce qui est souhaitable, voire ce qui « doit être »). On voit donc apparaître, à partir des années 1970, autant dans le discours public que dans les discours professionnels et scientifiques, l’expression « famille intacte » pour qualifier la famille nucléaire, tandis que les autres formes de vie familiale sont plutôt qualifiées de « brisées » ou « à risque », renforçant ainsi leur caractère anormal. Ces familles considérées par plusieurs comme « suspectes » regroupent les familles monoparentales (celles issues du décès de l’un des parents, celles issues d’une décision de certaines femmes d’avoir et d’élever seules leur enfant , mais aussi celles issues des séparations conjugales où les mères – plus souvent que les pères – obtiennent ou se retrouvent avec la garde exclusive des enfants), les familles séparées ou divorcées, dans lesquelles les enfants sont en résidence alternée (garde partagée) entre le domicile de la mère et celui du père, et les familles recomposées ou reconstituées, où l’union conjugale de l’un ou des deux parents est formalisée (de fait ou légalement). Plus récemment, se sont ajoutées à cette liste de modèles familiaux concurrents deux catégories de familles nucléaires : la famille homoparentale, qui repose sur une version atypique du couple parental – deux personnes de même sexe –, et la famille interculturelle, qui concentre au sein du groupe familial tous les défis rencontrés dans les relations entre cultures différentes.

Ce jeu de langage à l’intérieur duquel sont soupesés ces nouveaux modèles familiaux à l’auge d’une norme représentée par la famille nucléaire a évidemment suscité des réactions de résistance chez les personnes directement concernées, notamment pour faire reconnaître (administrativement et juridiquement) ces nouvelles formes de vie familiale et valider socialement la notion de diversité culturelle des familles. D’autres jeux de langage ont ainsi fait leur apparition pour décrire cette diversité familiale et rendre compte de manière plus nuancée de l’expérience vécue par les parents et les enfants à l’intérieur de ces familles.

Il est important de constater que l’intermède historique à l’intérieur duquel la famille nucléaire est devenue le modèle familial dominant représente également la période où les disciplines des sciences humaines et sociales (incluant la psychologie) ont pris un essor important. Ainsi, plusieurs des fondements théoriques et cliniques qui caractérisent encore aujourd’hui la recherche et la pratique psychologique ont émergé dans le contexte socioculturel où cette forme de vie familiale s’est constituée en norme. Une question se pose : dans quelle mesure la mouvance dans les modèles familiaux que l’on observe en Occident ne force-t-elle pas certains volets de la psychologie à se redéfinir plus ou moins radicalement? C’est la question générale sur laquelle se sont penchés les auteurs ayant participé à ce dossier. Richard Cloutier souligne la fonction centrale que joue l’exercice de la coparentalité dans les familles reconstituées, Catherine Petit s’attarde à cartographier les enjeux cliniques relatifs aux familles interculturelles. Enfin, Marie-Liên Duymentz examine le concept psychanalytique du complexe d’Œdipe dans le contexte des familles reconstituées.

Références

Todd, E. (2011). L’origine des systèmes familiaux. Paris : Gallimard.

Coontz, S. (2005). Marriage, a History: How Love Conquered Marriage. New York: Penguin.

On peut rappeler qu’au Québec, c’est en 1966 qu’a été abolie dans le Code civil la notion de puissance maritale (assujettissant l’épouse à son mari) et en 1977 qu’a été abolie la notion de puissance paternelle (pour la remplacer par le concept d’autorité parentale) et qu’a été promulguée la Loi sur la protection de la jeunesse.

Comme le met si bien en scène John Irving dans son roman Le monde selon Garp (Paris, Seuil, 1998).

Imprimer Partager par courriel

Une carrière vouée aux aidants en santé mentale

Évelyne Marcil-Denault, psychologue | Rédactrice pigiste

Imprimer Partager par courriel
nov. 2015

Depuis plus de 30 ans, André Forest écoute ceux qui, au quotidien, s’oublient parfois en prenant soin d’un proche, et il leur donne une voix. Au cours de la dernière année, ce dirigeant d’une ressource d’aide bien établie en Estrie a reçu les honneurs deux fois plutôt qu’une. Rencontre avec un homme qui rêvait de voir renaître les sourires.

Sherbrooke, début des années 1980. Un jeune schizophrène, une mère aidante et un psychiatre ont le projet de créer une association d’aide pour les parents et les amis de personnes souffrant de troubles mentaux. André Forest, jeune diplômé en psychologie de l’Université de Sherbrooke, se joint à leur comité pour remplir un court mandat visant à sonder les besoins des familles concernées. « J’étais loin de me douter que j’y passerais ma carrière! », admet-il 32 ans plus tard. 

Car André Forest a non seulement mené sa recherche à terme, il est rapidement devenu directeur général de l’organisation baptisée Association des proches de personnes atteintes de maladie mentale de l’Estrie (APPAMM-Estrie), puis membre fondateur de la Fédération des familles et amis de la personne atteinte de maladie mentale, qui regroupe aujourd’hui près de 40 associations situées partout au Québec.

Les grands oubliés

« La désinstitutionnalisation n’était pas mauvaise en soi, mais les ressources financières n’ont pas suivi et les familles ont été complètement oubliées », avance André Forest, lui qui a été aux premières loges de ce virage majeur entrepris dans les années 1960. Devenus des étrangers aux yeux de leurs proches après des années en institution, beaucoup d’anciens patients se sont retrouvés en maison d’accueil. « Mais cette réforme en était aussi une de non-institutionnalisation », rappelle le directeur général de l’APPAMM-Estrie.

Les personnes ayant récemment reçu un diagnostic devaient désormais compter sur leurs proches : « Dans le cas d’un premier épisode de psychose, la durée d’hospitalisation passait de plusieurs mois à quelques semaines. Les personnes retournaient dans leurs familles qui, elles, étaient complètement démunies. » Afin d’éviter le phénomène des portes tournantes et d’offrir une qualité de vie aux personnes malades, il devenait impératif d’offrir des ressources d’aide dans la communauté. L’APPAMM-Estrie a répondu à ce besoin en misant sur le soutien et la formation aux aidants qui, insiste André Forest, n’ont pas le don « naturel » de prendre en charge les situations exigeantes provoquées par les maladies mentales sévères et persistantes : « Ils méritent qu’on les considère comme des personnes qui ont des besoins de répit et d’appui. »

Aider les aidants

« Au début, quand on demande aux aidants comment ils vont, ce n’est pas rare de les entendre répondre “Il va bien” ou “Elle a fait une rechute”, en faisant référence à leur proche, remarque le psychologue. Comme eux sont bien portants, c’est comme s’ils accordaient l’exclusivité de la souffrance à la personne malade. » Une des clés est de les sensibiliser à l’importance de mettre des limites, croit André Forest, qui voit trop souvent des aidants abandonner leurs activités sociales et s’isoler. À leur propre péril.

Formée d’une psychologue, d’une psychoéducatrice et d’une adjointe, la petite équipe de l’APPAMM-Estrie organise des activités de soutien et d’information pour les familles. Celles-ci sont accueillies rapidement, sans liste d’attente. « Au moment du diagnostic, les proches vivent de l’incrédulité, beaucoup de tristesse et un sentiment d’incapacité. Pour eux, partager ce qu’ils vivent avec d’autres familles dans la même situation est très salutaire. Nous sommes là comme facilitateurs, pour libérer la parole et aussi pour être leur porte-parole auprès des institutions », résume André Forest.

De nouveaux modèles

Il y a 30 ans, les parents de personnes malades portaient leur croix, rappelle le psychologue : « Ils traînaient souvent un sentiment de culpabilité et se cachaient ou dissimulaient la situation. C’était tabou, la maladie mentale, et très associé à la dangerosité. » Pendant des années, à coup de publications, d’organisation de conférences publiques et d’entrevues dans les médias, André Forest a pris le bâton du pèlerin afin de briser les tabous pesant sur les personnes malades, mais aussi sur leurs proches.

« La science a fait du chemin. Aujourd’hui, les gens comprennent mieux et, souvent, connaissent des personnes malades. Par contre, ils ne savent pas toujours quoi faire », explique André Forest, qui visite occasionnellement des élèves du secondaire pour donner des cours de premiers soins en santé mentale. Les personnalités publiques qui ont osé parler de leur maladie mentale ont également suscité beaucoup d’espoir chez les aidants : « Ils donnent de nouveaux visages à la fragilité humaine », témoigne le psychologue en évoquant notamment François Massicotte et Marie-Sissi Labrèche. 

La clientèle de l’APPAMM-Estrie aussi a changé au fil du temps : « Le paradigme actuel en santé mentale est celui du rétablissement. La médication étant plus légère qu’avant, les personnes malades sont présentes dans la communauté et plusieurs fonctionnent normalement, tombent en amour, etc. Les gens atteints sont plus nombreux à avoir des enfants qu’il y a 30 ans. Par exemple, nous recevons plus souvent de jeunes adultes dont c’est le conjoint qui est atteint et qui ont des enfants en bas âge. Les grands-parents sont mis à contribution pour aider. » 

Reconnaissance

« J’ai pu constater qu’à force d’être soutenus, informés, les proches arrivent à donner un sens à leur vie. Ils retrouvent le sourire. Certains en viennent même à s’impliquer au sein de notre association; ils veulent éviter à d’autres de souffrir autant qu’eux. Les côtoyer m’a donné l’espoir dans la capacité de l’être humain à affronter les difficultés. Ils m’ont montré à quel point la vie est forte. »

En octobre 2014, André Forest s’est vu décerner le prix Persillier-Lachapelle, dans la catégorie Reconnaissance de carrière, par le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec1. Peu après, en janvier 2015, le journal La Tribune a fait du psychologue communautaire sa « personnalité de la semaine » en lui accordant le Mérite estrien. Pour le lauréat, ces prix sont une forme de reconnaissance sociale de l’importance des familles aidantes.

La bonté à Sainte-Marie-Salomé

L’engagement, semble-t-il, coulait de source dans le village de Lanaudière où André Forest a grandi. « Mes parents étaient très impliqués socialement. Ils m’ont appris à tenir compte des gens autour de moi et, très jeune, je me suis impliqué à mon tour. » Ces valeurs ont fleuri dans toute la famille Forest; le frère jumeau du psychologue de même que ses deux sœurs cadettes travaillent tous dans des domaines liés aux affaires sociales.

André Forest n’a que de bons mots pour le travail en milieu communautaire : « Les contacts y sont simples, moins formels qu’ailleurs. Il y a beaucoup à faire, mais c’est peut-être le dernier milieu de travail où on a les coudées franches. Comme on intervient rapidement, on a vraiment le sentiment d’aider et de provoquer des changements. »

Références

1. Le prix Persillier-Lachapelle, remis comme une reconnaissance de carrière, rend hommage aux personnes qui se sont consacrées au développement et à l’amélioration des services de santé et des services sociaux, que ce soit dans le réseau public ou dans un organisme communautaire (source : site Web du ministère de la Santé et des Services sociaux).


Par
Évelyne Marcil-Denault, psychologue | Rédactrice pigiste

Imprimer Partager par courriel

L’ennui

Bruno Fortin, psychologue à l’Unité de médecine familiale Charles-Lemoyne

La chronique « La recherche le dit » traite d’un cas clinique. Puis, des données probantes tirées de la base de données EBSCO accessible via le site Internet de l’Ordre sont rapportées en lien avec la problématique soulevée par le cas clinique. Finalement, l’apport des données probantes pour nourrir la compréhension clinique est discuté.

Imprimer Partager par courriel
nov. 2015

Le cas clinique

Un patient de 21 ans se plaint d’un état profond d’ennui. Son emploi actuel en restauration rapide est bien en deçà de ses capacités. Il affirme que ses professeurs de philosophie au cégep avaient raison d’affirmer que la vie au repos, sans passion, sans occupation, sans distraction, sans effort, n’a pas de sens, qu’elle est vide. L’être humain est essentiellement seul, inadéquat, impuissant, mortel, et il s’agite pour ne pas y penser. Après une période d’agitation intense, entre autres dans des activités de jeux vidéo et de visionnement de films et de séries télévisuelles en rafale, il finit toujours par se retrouver devant cet ennui. Son téléphone intelligent, sa tablette numérique et ses ordinateurs portables n’y peuvent rien. Aucune activité ne réussit à le sortir de cet état. Il souligne toutefois qu’il n’est pas déprimé, qu’il n’a aucune idée suicidaire. Il se dit plutôt extrêmement lucide, plus que la moyenne, et affirmer s’ennuyer profondément.

La recherche le dit

Goetz et coll. (2014) décrivent l’ennui comme la peste de la société moderne. Son effet se fait sentir sur la consommation de nicotine, d’alcool, de drogues, sur la délinquance juvénile, dans l’absentéisme et l’abandon scolaire. La prédisposition à s’ennuyer est associée au jeu pathologique, à la mauvaise conduite automobile, à la recherche de sensations et à l’impulsivité (Rhodes, 2015).

Reijseger et coll. (2013) définissent l’ennui au travail comme l’exposition à une situation répétitive, sous-stimulante, offrant peu de ressources et demandant un faible niveau d’implication. On y retrouve peu d’occasions de prendre des décisions autonomes, peu de variété et peu de soutien. Dans cet état, l’individu a l’impression que le temps passe plus lentement. Il a tendance à penser à d’autres choses qu’au travail et à tenter de faire des activités qui ne sont pas reliées au travail.  

La présence de l’ennui ne dépend pas que du contexte. Certaines personnes ont un grand besoin de fortes stimulations. Ils s’ennuient plus facilement. Goetz et coll. (2014) rapportent une variété de types d’ennui : a) le passif souffrant, b) l’indifférent confortable, c) l’ouvert au changement, d) le chercheur actif de changement, et e) le fortement motivé à fuir. La prédisposition à l’ennui peut donc prendre la forme d’une certaine apathie (être dans la lune) ou au contraire une forme d’agitation (recherche infructueuse de satisfaction) (Malkovsky et coll., 2012). Il faudra prendre soin de poser un diagnostic différentiel entre les problèmes d’ennui et les troubles de déficit d’attention ou la dépression (Malkovsky et coll., 2012).  

Rhodes (2015) rapporte l’idée que l’ennui est un rappel du manque de sens de l’existence humaine. Nous ressentons le désir désespérant de faire quelque chose de signifiant qui nous engagerait dans une activité satisfaisante, mais nous n’y arrivons pas. Il définit cet état comme un appel à la créativité, un rappel qu’il y a des choses plus importantes à faire que ce que l’on fait présentement. Gilliam (2013) souligne que l’ennui est un état qui ouvre à de nouvelles possibilités, qui nous invite à éviter la superficialité et qui a comme tel une grande valeur thérapeutique. La capacité de tolérer l’ennui jusqu’à ce que sa signification profonde et le besoin sous-jacent soient trouvés est une ressource précieuse.

Rhodes (2015) ajoute que les gens qui sont motivés par des facteurs externes et qui ont de la difficulté à nommer leurs émotions sont plus vulnérables à l’ennui. Les enfants auraient donc avantage à vivre l’ennui et à développer leur propre capacité de satisfaire leur besoin de stimulation de façon autonome. La tendance naturelle à rechercher des distractions serait toutefois une mauvaise solution, en nous éloignant de nos véritables désirs et passions. Cet auteur se demande si l’accès rapide et facile à la stimulation grâce aux médias sociaux, aux téléphones intelligents et aux nombreux loisirs disponibles n’est pas semblable à une drogue qui nous amène à en demander toujours plus, amplifiant l’ennui plutôt que le soulageant.  

Le patient décrit au début de cet article a d’abord été encouragé à explorer les moments de sa vie où il aurait été en contact avec quelque chose de significatif, de merveilleux, de mystérieux ou de spirituel. Après une exploration des moments où il avait été en contact avec l’amour, la beauté, la bonté, le grandiose et l’émouvant, il a développé sa capacité de diriger son attention grâce à la pratique d’exercices de méditation en pleine conscience. En contact, dans l’instant présent, avec l’ensemble de ses expériences (bonnes, mauvaises, neutres) avec sérénité, curiosité, patience et bienveillance, il a pu constater que cet état d’ennui se transformait dans le flot du vécu. Renonçant à l’idée que la vie devait être soit un spectacle d’un intérêt constant et sans fin, soit un lieu vide et insignifiant, il est parti à la quête de ses valeurs primordiales et du sens qu’il voulait donner à sa vie, et à la rencontre de l’autre. Des cours le préparant à occuper éventuellement un emploi plus satisfaisant et l’exploration de sa créativité littéraire, culinaire et musicale ont contribué à l’amélioration de son état.

Vous pourrez trouver les articles complets dont il est question ici ou leurs résumés à partir de la base de données EBSCO. Abonnez-vous au www.ordrepsy.qc.ca/bases.

Bibliographie

Gilliam, C. A. R. (2013). « Existential Boredom Re-examined: Boredom as Authenticity and Life-Affirmation », Existential Analysis, vol. 24, no 2, p. 250-262.
Goetz, R., Frenzel, A. C., Hall, N. C., Nett, U. E., Pekrun, R. et Lipnevich, A. A. (2014). « Types of Boredom: An Experience Sampling Approach », Motivation and Emotion, vol. 38, p. 401-419.
Malkovsky, E., Merrifield, C., Goldberg, Y. et Danckert, J. (2012). « Exploring the Relationship Between Boredom and Sustained Attention », Experimental Brain Research, vol. 221, p. 59-67. 
Reijseger, G., Schaufeli, W. B., Peeters, M. C. W., Taris, T. W., Beek, I. V. et Ouweneel, E. (2012). « Watching the Paint Dry at Work: Psychometric Examination of the Dutch Boredom Scale », Anxiety, Stress & Coping, vol. 26, no 5, p. 508-525.
Rhodes, E. (2015). « The Exciting Side of Boredom », Psychologist, vol. 28, no 4, p. 278-281.

Imprimer Partager par courriel