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Centre de documentation

La présidente de l’Ordre au congrès de l’Association québécoise des psychologues scolaires

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sept. 2016

Le 21 octobre dernier, la présidente de l’Ordre, la Dre Christine Grou, adressait quelques mots aux psychologues scolaires réunis à leur congrès annuel à l’hôtel Delta de Trois-Rivières. La Dre Grou a déploré le manque de psychologues dans les écoles québécoises. Elle a également tenu à souligner le travail des psychologues scolaires qui doivent offrir des services dans plus d’une école sur un même territoire. Cette situation est désolante, puisqu’elle prive trop d’enfants de services dont ils ont besoin et qui favoriseraient leur développement et leur réussite scolaire. La présidente a assuré à ses membres que l’Ordre, dans toutes ses représentations politiques, demande une plus grande accessibilité aux psychologues dans les écoles. « Le psychologue scolaire doit faire partie de l’équipe de l’école. Il est essentiel à la fois pour l’enfant, pour le personnel et pour les parents. La difficulté d’obtenir les services du psychologue dans une école angoisse beaucoup de familles au Québec », a-t-elle déclaré.

Sur la photo, la Dre Grou et la présidente de l’Association québécoise des psychologues scolaires, Mme Josée Lajoie.

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Nadia Kendil : La psychologue aux compétences interculturelles

Hélène de Billy | Rédactrice pigiste

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avr. 2017

Spécialisée en trauma, la Dre Nadia Kendil avait réorienté sa carrière, certaine qu’il ne « se passait jamais rien au Canada ». Jusqu’à l’attentat du 29 janvier dernier.

D’Alger à Amqui

L’intégration, dit-elle, ne lui a jamais posé problème. « Quand je suis arrivée à Amqui, sourit Nadia Kendil, j’ai appelé le maire : “Bonjour, je me présente. Nous sommes de nouveaux arrivants.” » Le lendemain, une voisine cognait à sa porte avec un casseau de bleuets : « Bienvenue chez nous! »

En Gaspésie, la psychologue originaire d’Alger et mère de trois enfants a travaillé comme conseillère en rééducation à la Commission scolaire des Monts-et-Marées. Installée à Québec à compter de 2014, elle a rejoint la Commission scolaire des Découvreurs à Sainte-Foy, où elle a approfondi sa formation sur les difficultés d’apprentissage et l’évaluation des troubles mentaux chez l’enfant et l’adolescent. 

Mais la Dre Kendil est surtout spécialisée en stress post-traumatique. À 43 ans, elle possède l’expérience nécessaire pour faire face à une crise majeure (et cela inclut les actes de terrorisme) n’importe où sur la planète. Mais comme « il ne se passe jamais rien au Canada » et qu’elle était ici pour rester, elle a cru bon remiser son expertise en trauma et réorienter sa carrière. 

Jusqu’à l’attentat du 29 janvier dernier. 

 

Agir 

Ce soir-là, un forcené tire sur une assemblée de fidèles au Centre culturel islamique de la ville de Québec, communément appelé la grande mosquée de Québec. Bilan : six morts et deux blessés graves. La quarantaine de personnes qui sont présentes au centre au moment de la tuerie et tous les proches des victimes reçoivent aussi un choc.

Résidant à moins de 10 kilomètres du lieu du drame, la Dre Kendil ressent le besoin d’agir. « Il faut que je m’engage », insiste-t-elle. Elle annule tous ses rendez-vous à sa clinique privée sur le chemin Sainte-Foy. « Je leur ai expliqué et mes clients ont tous compris. »

Son deuxième geste consiste à laisser un message sur la boîte vocale de l’Ordre des psychologues du Québec, dont elle est membre depuis 2010. L’OPQ passe le message et, le lendemain, l’Université Laval appelle la Dre Kendil. Elle répète son intention de se rendre utile. « Quels sont vos tarifs? » lui demande-t-on. Elle précise qu’elle ne veut pas être payée. « Je suis l’une des deux psychologues à parler arabe dans la région. Laissez-moi intervenir bénévolement. »

Sans attendre, elle se rend auprès des familles des six victimes. Un élan du cœur : « Dans ma culture, il y a cette notion de don de soi qui est très importante. Mon père m’a appris ces choses. Tu te portes au secours de tes voisins. J’ai baigné dans cette ambiance. Et comme psy, c’est le côté humain qui m’interpelle. »

Et puis elle partage la culture des victimes. Or, la façon dont on vit le deuil est fort différente selon qu’on est musulman, juif, bouddhiste ou chrétien. Ayant acquis ses compétences auprès de spécialistes défendant différentes approches, et ce, dans trois pays, sur autant de continents, la Dre Kendil est en mesure de s’adapter même aux circonstances les plus explosives. Dans un article à paraître, elle observe que « les personnes rencontrées suite à [sic] l’attentat de Québec pouvaient avoir un discours différent selon qu’elles étaient en présence d’un intervenant partageant leur culture ou d’un intervenant d’une autre culture ».

 

Une expérience acquise en Afrique du Nord 

Sa première rencontre avec les névroses de guerre est brutale. Au début des années 1990, une terrible guerre civile fait rage en Algérie, son pays natal. À l’hôpital militaire d’Alger, jeune psychologue de 25 ans, Nadia Kendil met sur pied une cellule d’aide psychologique pour les traumatisés balistiques. Elle prend également en charge des familles sur le terrain parmi les plus touchées par le terrorisme. 

Enfant unique, issue d’un milieu privilégié, elle habite encore chez ses parents. « Avec des collègues, je me rendais dans les villages tenus par les terroristes. On le faisait en cachette. C’était très dangereux. Mon père ignorait ce que je faisais. Sinon, il aurait été en colère. »

Durant cette période et jusqu’à son départ pour la France en 2001, elle doit apaiser des jeunes hommes qui arrivent devant elle en morceaux, physiquement. Elle rencontre des enfants dont les parents ont été tués par les terroristes, des femmes violées, complètement brisées. Toute cette violence finit par la miner. « À la suite de ça, je suis moi-même traumatisée », explique-t-elle. 

En stage à Paris avec son mari chirurgien, elle rencontre le professeur Louis Crocq, qui accepte de la diriger pour son projet de mémoire portant sur le thérapeute face au trauma. 

Psychiatre des armées, professeur de psychologie à Paris V et grand spécialiste en névroses de guerre, le médecin général aux armées françaises l’invite à assister à ses consultations à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce. Au moment de procéder, il lui sert cette mise en garde : « Certains de ces hommes ont fait [la guerre de] l’Algérie. Ils auraient pu tuer votre grand-père. » 

Le professeur Crocq, dont le propre père fut blessé à Verdun durant la Grande Guerre (1914-1918), a aujourd’hui 88 ans. « Je le considère comme mon mentor, dit la Dre Kendil. Il m’a beaucoup influencée. »

Grâce à lui, elle rejoint la Direction générale de l’organisation Protection civile et opérations d’aide humanitaire européennes (ECHO). Elle intervient dans son pays natal lors du tremblement de terre en 2003. « ECHO mène des opérations d’aide à l’échelle de la planète, explique-t-elle. Si j’ai demandé qu’on me dépêche en Algérie, c’est parce que ma mère pouvait y garder mes enfants. »

 

Salam Alikoum (que la paix soit avec vous)

À Québec, au lendemain de l’attentat, sa responsabilité lui est apparue très clairement : « Comme si j’étais dans un avion, au moment où quelqu’un suffoque, et que j’étais médecin ». Elle multiplie alors les démarches. « Parfois on ne tombe pas sur la bonne personne », explique-t-elle. Mais elle s’acharne. Et, une fois reconnue, son expertise est très bien accueillie dans tous les milieux. L’ouverture se produit lorsque le directeur de la grande mosquée l’invite à rencontrer les intervenants et les victimes sur les lieux mêmes du drame. 

Lors de cette séance d’information, elle fait la connaissance de Julie, travailleuse sociale au CIUSS de Québec. « Julie s’est rendue au Centre culturel islamique avec un foulard. Il n’était peut-être pas nécessaire de le porter (moi-même je ne le portais pas), mais, par son geste, elle a tenu à exprimer son respect envers la communauté. Et cela m’a beaucoup touchée. »

Salam AlikoumNadia Kendil s’adresse spontanément à l’assemblée, ce jour-là. Elle n’a rien préparé, mais elle est enfin comprise. « Julie a fait passer l’information auprès des organismes impliqués et j’ai été invitée à rejoindre l’équipe de collaborateurs. » L’Ivac, le programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels, a également retenu ses services.

Tous les traumatisés se ressemblent. « Un militaire sous le choc, dit-elle, qu’il soit musulman, français ou asiatique, c’est la même chose. » Mais elle ajoute ceci : « Lors d’un trauma, les vieux cadres ne s’appliquent pas de la même façon. Il y a moins de neutralité et plus d’empathie. Comme thérapeute, l’émotion parfois nous submerge. Il peut arriver que l’on cède à ce trop-plein d’émotions, ce qui en retour valide le sentiment du patient. Et si ça le réconforte, on peut poser une main sur son épaule. »

Enfin, il y a ce besoin fondamental d’être compris dans sa souffrance. La Dre Nadia Kendil a pu le constater : « La solidarité exprimée par la population québécoise a été d’une grande aide pour les victimes. »

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Introduction - Les psychologues et le débat identitaire : éducateurs, médiateurs ou militants ?

EXPERTE INVITÉE

Rachida Azdouz, psychologue | Spécialiste en relations interculturelles, Université de Montréal

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avr. 2017

La nécessité de développer les compétences interculturelles des psychologues ne date pas d’aujourd’hui.

La première génération de spécialistes québécois, composée surtout d’anthropologues, a dans un premier temps abordé les relations interculturelles sous l’angle des rapports avec les peuples autochtones, avant d’élargir ses recherches, son enseignement et sa réflexion au phénomène de l’immigration.

Dans les années 1970 et 1980, le Québec accueillait ses premières vagues de populations issues de « cultures non occidentales », notamment des réfugiés de la mer en provenance d’Asie et des Libanais fuyant la guerre civile déclenchée en 1975.

Il devenait urgent, en particulier pour les accueillants de première ligne, intervenant dans les milieux scolaire, de la santé et des services sociaux, de lever les barrières linguistiques et culturelles qui les séparaient de ces nouveaux concitoyens, dont plusieurs ne partageaient ni leurs codes verbaux et non verbaux ni leur héritage judéo-chrétien, à la différence des Hongrois, Polonais, Italiens, Grecs ou Moyen-Orientaux chrétiens arrivés dans les décennies précédentes.

L’adaptation des pratiques, première étape vers l’inclusion, s’imposait aussi pour intervenir auprès des autres vagues d’immigrants et de réfugiés comme les Haïtiens fuyant le régime de Duvalier fils (la vague précédente avait quitté le pays sous Duvalier père), les Chiliens fuyant le régime de Pinochet, et d’autres Latino-Américains.

Au fil des décennies, au gré des bouleversements socioéconomiques, sociopolitiques et culturels qui ont secoué le monde, la question de l’intégration des immigrants s’est complexifiée.

Au Québec, le marqueur linguistique a cédé la place au marqueur religieux. 

Ainsi, alors que l’adoption de la loi 101 en 1977 laissait présager que le partage d’une langue commune garantirait à moyen terme l’accès à la citoyenneté pleine et entière, par les voies du dialogue interculturel et de la délibération, les années 2000 ont connu diverses tentatives de faire de la laïcité la condition sine qua non au vivre-ensemble : le projet de loi 94 sur les services à visage découvert en 2011, le projet de charte des valeurs en 2013 et le projet de loi 62 en 2016 sur… les services à visage découvert!

Par ailleurs, l’adaptation des pratiques, appropriée pour l’intégration des immigrants de première génération, ne suffit plus à répondre aux besoins des deuxième et troisième générations, qui réclament aussi une transformation des pratiques et une représentativité réelle dans toutes les sphères d’activité.

La diversification et l’intensification des enjeux ont mis en relief le caractère interdisciplinaire du champ des relations interculturelles et les effets pervers d’une judiciarisation à outrance des rapports entre citoyens minoritaires et majoritaires dans la société.

En effet, si le droit propose des instruments pour contrer les discriminations et arbitrer les conflits entre droits individuels et droits collectifs (ou même entre individus issus de minorités), il n’est pas de son ressort de gérer les conflits de loyauté, de logiques ou de valeurs qui ont cours dans une société pluraliste.

Et c’est là que le rôle des psychologues prend tout son sens.

Dans le contexte actuel, marqué par la polarisation du débat et l’exacerbation de la question identitaire, la fonction pacificatrice et médiatrice des psychologues est un rempart contre la diabolisation, la déshumanisation, l’invalidation et la disqualification de « l’autre », dans son acception ethnique, mais aussi idéologique : celui qui n’aborde pas la question ou qui ne la formule pas dans les mêmes termes que moi n’est pas mon allié, c’est donc mon adversaire, et non seulement je refuse de débattre avec lui, mais je l’élimine symboliquement du débat en lui accolant une étiquette infamante (« idiot utile » ou « fasciste », selon le « camp » qui accuse).

Cette injonction à choisir son camp n’est pas sans rappeler l’opposition entre l’humanisme petit-bourgeois de Freud et le progressisme révolutionnaire de Reich : apolitique, la psychologie, vraiment?

Les débats identitaires récents au Québec réveillent une autre vieille querelle : certains protagonistes reprochent aux psychologues une approche psychologisante des problèmes sociaux comme la radicalisation violente et un déni des dimensions historiques et systémiques. Plusieurs des textes publiés dans ce numéro témoignent du contraire. 

Par ailleurs, la neutralité bienveillante du thérapeute a toujours eu ses détracteurs, qui y voient une neutralisation du politique et du social. Dans les années 1970, le sociologue Robert Castel reprochait au psychanalyste Serge Leclaire de se réfugier derrière une « distinction commode » (Castel, 1973), qui considère la convention analytique comme « une mise hors-jeu de la réalité pour démasquer le réel » (Leclaire, 1971). 

Quelle que soit notre orientation théorique ou notre conception du rôle du psychologue dans la cité, cette réflexion de Daniel Lagache décrit bien à mon sens en quoi nous pourrions faire œuvre utile dans la construction d’une éthique du vivre-ensemble qui respecte la singularité des parcours et des récits individuels et qui protège contre les assignations identitaires.

« Sans que le psychanalyste se mue en frère prêcheur, une cure psychanalytique est par beaucoup d’aspects une “expérience morale”, dont les leçons composent un art de vivre et une sagesse. » (Lagache, 2009)

Ni au-dessus de la mêlée ni à côté de la plaque, les psychologues ont un devoir de distance, de vigilance et d’indépendance, dans cette joute stérile opposant un pouvoir qui relativise les souffrances de l’exclusion et des contre-pouvoirs qui les instrumentalisent.

 

Références

Castel, R. (1973). Le psychanalysme : l’ordre psychanalitique et le pouvoir, Paris : Éditions Maspero.

Lagache, D. (2009). La psychanalyse, Paris : Presses universitaires de France.

Leclaire, S. (1971). Démasquer le réel, Paris : Seuil (Points).

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Enfants réfugiés et trauma : regards sur la santé mentale et perspectives d’intervention

Dre Mélanie M. Gagnon | Psychologue

Responsable de la coordination du Centre d’expertise pour le bien-être et la santé physique des réfugiés et des demandeurs d’asile, CIUSSS Centre-Ouest-de-l’île-de-Montréal

 

 

Dre Cécile Rousseau | Pédopsychiatre

Professeure titulaire à l’Université McGill, directrice scientifique du Centre de recherche SHERPA, Institut universitaire au regard des communautés ethnoculturelles du CIUSSS Centre-Ouest-de-l’île-de-Montréal

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avr. 2017

Nous connaissons actuellement la plus grande crise historique de déplacements de réfugiés; les conflits armés et la pauvreté alimentent le flux de réfugiés vers l’Europe et l’Amérique du Nord. Les enfants représentent jusqu’à 50 % de certaines vagues de réfugiés (au moins 6 millions dans la guerre syrienne) et sont considérés comme un groupe vulnérable ayant des besoins spécifiques. Les psychologues et les autres professionnels qui fournissent des services de santé mentale aux enfants réfugiés doivent s’assurer que les interventions qu’ils effectuent sont appropriées et efficaces. Cet article présente une compréhension du contexte actuel des réfugiés ainsi que des expériences d’adversité et des conséquences associées à ces vécus traumatiques sur le plan de la santé mentale des enfants. Basé sur les récentes recherches dans le domaine, il discute également des perspectives d’intervention. 

 

Le contexte actuel

Au cours des deux dernières décennies, les enfants réfugiés ont fait l’objet d’une ambivalence croissante, comme si la perception de « l’autre menaçant » se superposait à celle de l’enfant vulnérable (Kronick et Rousseau, 2015). En effet, après le 11 septembre 2001, nous avons observé une augmentation des perceptions de préjudice et de discrimination à l’endroit des migrants et des réfugiés (Rousseau, Hassan, Moreau et Thombs, 2011). Dans le contexte international actuel, les discours sur la criminalité et la vulnérabilité sont tous deux associés à la représentation d’enfants impuissants et irresponsables, incapables d’avoir leur propre voix (Meloni, Rousseau, Montgomery et Measham, 2013). Ceci est associé à une transformation des attitudes professionnelles et institutionnelles envers les réfugiés (Rousseau, Oulhote, Ruiz-Casares, Cleveland et Greenaway, 2017). Dans ce contexte de perceptions négatives et de miroir négatif des réfugiés, l’accès aux services sociaux et aux services de santé ainsi qu’au système d’éducation dans la société d’accueil sont progressivement érodés et constamment renégociés, et cela a des conséquences majeures pour les cliniciens qui interviennent auprès des enfants réfugiés.

 

Un parcours semé d’obstacles

Les enfants réfugiés expérimentent divers événements d’adversité pendant les périodes prémigratoire (guerre, exposition à de la violence, persécutions, torture, séparation de membres de leur famille, perturbation de la vie scolaire, etc.), migratoire (séparation d’un ou des deux parents, victimes ou témoins de violence physique et sexuelle, malnutrition, conditions de vie difficiles, etc.) et postmigratoire (adaptation scolaire, anxiété relative à l’adaptation familiale, acculturation, conflits familiaux, isolement social, expériences de discrimination, etc.) (Hodes, 2000). Alors que certains enfants sont, en partie, protégés des expériences traumatiques, d’autres sont grandement affectés par de multiples traumas. Outre les traumas liés à leur parcours migratoire, les enfants réfugiés sont déracinés et doivent s’acclimater à leur pays d’accueil; ces enfants ont perdu leurs repères et ils peuvent se sentir déstabilisés et fragilisés. L’accueil de la société hôte a un impact sans contredit sur le sentiment de sécurité et l’adaptation des enfants. 

 

La santé mentale des enfants réfugiés

La littérature scientifique portant sur les enfants réfugiés montre la relation entre l’exposition aux conflits armés et le développement de symptômes de stress post-traumatique et de dépression (Hassan et al., 2015 ; Pacione, Measham et Rousseau, 2013). Les recherches énoncent que ces enfants manifestent de multiples difficultés émotionnelles et psychosociales (Kirmayer et al., 2011) tant sur le plan des réactions internalisées (peurs, sommeil difficile, cauchemars, retrait social, difficultés de concentration, symptômes somatiques, etc.) que des comportements extériorisés (crises de colère, agressivité, hyperactivité, etc.) (Pacione et al., 2013). On remarque chez les enfants réfugiés une propension pour les jeux violents liés à la guerre et des comportements de régression. Ces enfants peuvent également présenter des symptômes physiques tels que des douleurs corporelles, des maux de tête ou de la fatigue (Hassan et al., 2015). Il est important de comprendre que ces difficultés psychosociales peuvent résulter à la fois de l’expérience prémigratoire et de la situation de vie dans le pays d’accueil. De plus, les parents et les enfants réfugiés peuvent avoir leur propre compréhension culturelle de la souffrance et de la détresse, laquelle ne cadre pas nécessairement dans les paradigmes diagnostics occidentaux mais revêt une importance capitale dans l’intervention.

 

La force et la résilience des enfants réfugiés

Malgré les expériences d’adversité vécues par les enfants réfugiés, plusieurs disposent de ressources internes, familiales et communautaires qui leur permettent de maintenir un fonctionnement physique et psychologique équilibré alors même qu’ils font face à des expériences difficiles (Pacione et al., 2013). Leur résilience peut être améliorée et leur détresse globale réduite par certains facteurs de protection, notamment une identité culturelle forte, de bonnes relations familiales, un sentiment d’appartenance scolaire, la participation à des activités sportives, des habiletés d’adaptation, un système de croyances et de valeurs, des relations positives avec les pairs, des expériences scolaires favorables, une bonne estime de soi, l’accès à des activités communautaires et à des soins santé appropriés (Betancourt et Khan, 2008 ; Pieloch, McCullough et Marks, 2016). Bien que plusieurs enfants affichent une telle résilience face à l’adversité vécue, d’autres enfants auront besoin d’une aide spécialisée. 

 

Des perspectives d’intervention auprès des enfants réfugiés

La littérature relative aux interventions en santé mentale pour les enfants réfugiés fait état de deux principaux modèles d’intervention, soit les interventions psychosociales et les thérapies spécialisées axées sur les traumas (Ontario Centre of Excellence for Child and Youth Mental Health, 2016). De plus, les lignes directrices pour le stress post-traumatique chez les migrants et les réfugiés de l’Association médicale canadienne (Rousseau, Pottie, Thombs, Munoz et Jurcki, 2011) recommandent une approche progressive où la première étape de l’intervention devrait cibler les difficultés sociales ainsi que la sécurité et la seconde étape, l’intervention thérapeutique spécialisée. Il est important de noter que les recherches dans ce domaine sont encore limitées (Isakson, Legerski et Layne, 2015). 

 

Les interventions psychosociales (Droznek, 2015), qui peuvent être offertes par différents professionnels, abordent l’expérience générale des réfugiés en mettant l’accent sur des facteurs de stress postmigratoire divers tels que l’acculturation, les difficultés à trouver des ressources et à avoir accès aux services de santé et aux services sociaux ainsi que la reconstruction d’un réseau social. Cette approche soutient que les facteurs de stress psychosociaux peuvent être explorés afin de fournir une compréhension des expériences vécues par les réfugiés. Ces interventions proposent que les facteurs de stress quotidiens contribuent à la détresse des réfugiés et nuisent à leur santé mentale, et ce, bien qu’ils ne soient pas liés à des traumas passés. L’approche psychosociale est parfois jugée plus pertinente, dans un premier temps, pour soutenir les réfugiés, puisque ces derniers sont souvent en mode survie lors des premiers mois qu’ils passent dans leur pays d’accueil. Ils cherchent d’abord à répondre à leurs besoins fondamentaux. Par la suite, ils peuvent mieux réfléchir à leurs préoccupations psychologiques (Birman et al., 2008). 

 

Les approches psychothérapeutiques axées sur les traumas se concentrent principalement sur les conséquences associées aux expériences traumatiques prémigratoires. Les chercheurs et les cliniciens qui prônent ces approches suggèrent qu’il peut être nécessaire pour les réfugiés de s’attaquer aux symptômes de stress post-traumatique sévères avant d’être en mesure de gérer efficacement les difficultés associées à la réinstallation (Nickerson, Bryant, Silove et Steel, 2011). 

 

La thérapie cognitivo-comportementale axée sur le trauma (TF-CBT, Cohen, Mannarino et Deblinger, 2006) est considérée comme l’approche à privilégier auprès des enfants manifestant des symptômes de stress post-traumatique à la suite d’un événement traumatisant. Cette approche s’articule autour de plusieurs composantes : psychoéducation relative aux réactions associées au trauma, habiletés de relaxation, habiletés de gestion des émotions, reconnaissance des pensées et restructuration cognitive, exposition graduelle aux souvenirs du trauma, désensibilisation relative à ces souvenirs et maîtrise des émotions associées, élaboration de stratégies d’adaptation et de protection de soi et optimisation des pratiques parentales ainsi que de la relation parent-enfant. Cette thérapie a également obtenu un soutien empirique avec les jeunes réfugiés (Murray, Cohen, Ellis et Mannarino, 2008 ; Tyrer et Fazel, 2014) ainsi qu’avec les enfants ayant été exposés à des traumas complexes multiples et provenant de divers groupes ethnoculturels (Cohen, Mannarino, Kliethermes et Murray, 2012). 

 

La thérapie d’exposition narrative (NET, Neuner, Schauer, Roth et Elbert, 2002) est une approche conçue spécialement pour les victimes de la guerre et de la torture et adaptée aux enfants (KidNET ; Neuner et al., 2008). Cette thérapie implique la création d'une ligne du temps représentant la vie de l’enfant de la naissance à aujourd’hui, qui comprend une narration détaillée des événements traumatiques vécus. L’utilisation du récit peut également aider les enfants réfugiés à « guérir » du trauma en facilitant une interprétation collective de leurs expériences, en renforçant leur identité culturelle et historique, en diminuant leur sentiment de responsabilité personnelle et en développant une perspective future. Les études réalisées auprès de jeunes survivants de conflits armés, y compris des enfants réfugiés, ont fait voir des améliorations significatives des symptômes de stress post-traumatique (Ruf et al., 2010).

 

En milieu scolaire

Des interventions intégrées pour les enfants et les jeunes réfugiés ont également été mises en œuvre dans les milieux scolaires, combinant principalement des techniques thérapeutiques créatives (par exemple la musicothérapie, le jeu créatif ou le théâtre) et le traitement verbal d’expériences traumatiques passées. Le milieu scolaire peut offrir un cadre particulièrement informel et non stigmatisant pour convaincre les enfants réfugiés de s’impliquer dans une thérapie (Tyrer et Fazel, 2014). En outre, les techniques thérapeutiques basées sur l’art peuvent offrir un point de vue qui transcende les barrières culturelles et linguistiques et qui ne soit pas menaçant pour l’expression des enfants. Enfin, ces interventions ne sont pas exclusives aux psychologues et peuvent également être adaptées afin d’être offertes par d’autres professionnels du milieu scolaire.

 

L’espace clinique en contexte de diversité culturelle

Au-delà des approches thérapeutiques, certaines recommandations pour les psychologues et les autres professionnels qui travaillent auprès d’enfants et de familles réfugiés sont formulées dans la littérature (Ontario Centre of Excellence for Child and Youth Mental Health, 2016) :

  • La correspondance linguistique est essentielle à l’engagement et au succès du processus thérapeutique avec les réfugiés. À moins que le professionnel possède les compétences linguistiques de préférence de l’enfant et de sa famille, il est important qu’il demande l’aide d’un interprète formé, qui connaît bien la terminologie de la santé mentale et les expressions culturelles de détresse. 
  • Le psychologue devrait éviter d’utiliser le jargon scientifique ou clinique. Ce type de langage peut être aliénant ou intimidant pour les enfants et les parents ayant une connaissance limitée de la langue de même que de la terminologie de la santé mentale. Il est important de rappeler que les étiquettes diagnostiques explicites peuvent apporter d’intenses sentiments de honte, d’embarras et de crainte de la stigmatisation dans certaines cultures.
  • Le psychologue doit être conscient de ses propres préjugés culturels. Pour accroître son aisance et ses compétences, il pourrait être pertinent qu’il suive des formations en intervention interculturelle.
  • Il est important que le psychologue apprenne à connaître la culture générale de la famille ou de la communauté avec laquelle il travaille, en gardant à l’esprit qu’il existe des différences au sein de chaque groupe culturel et familial. 
  • L’expérience de traumas intenses, en particulier la torture, peut parfois s’exprimer chez les enfants par des difficultés somatiques (maux de tête, douleurs au corps et à l’estomac, etc.). Le psychologue doit faire preuve de prudence lorsqu’il qualifie les problèmes somatiques comme étant de nature psychologique, car cela n’est pas toujours pertinent ou utile pour les enfants et les parents. Dans ces cas, demander l’aide de spécialistes de victimes de torture peut être une bonne idée.
  • Les interventions thérapeutiques devraient permettre de repérer les sources de résilience des enfants. En écoutant le récit des traumas vécus, les psychologues peuvent aider les enfants à reconnaître les facteurs de protection qu’ils ont mis en place, tels que les processus de guérison et d’adaptation qui leur sont propres, les sources de signification et d’aspiration, les forces et les compétences personnelles, les relations de soutien et les systèmes de croyances et de valeurs.
  • En cours d’intervention, il s’avère important de renforcer les principaux facteurs de protection présents dans la vie de l’enfant, tels que le soutien des parents, l’identité culturelle, l’appartenance à la communauté et les expériences scolaires positives. 
  • La dynamique du pouvoir dans le traitement thérapeutique peut être une question délicate et une barrière pour les enfants et les familles réfugiés. Ainsi, les approches trop directives doivent être évitées, car cela peut suggérer, par inadvertance, que les familles et les enfants n’ont pas la capacité de s’aider ou de se « guérir » eux-mêmes, ce qui contribue à leur sentiment d’impuissance.  

 

Betancourt, T. S. et Khan, K. T. (2008). The Mental Health of Children Affected by Armed Conflict: Protective Processes and Pathways to Resilience. International Review of Psychiatry, 20(3), 317-328.

Birman, D., Beehler, S., Harris, E. M., Everson, M. L., Batia, K., Liautaud, J., … Cappella, E. (2008). International Family, Adult, and Child Enhancement Services (FACES): A Community-Based Comprehensive Services Model for Refugee Children in Resettlement. American Journal of Orthopsychiatry, 78(1), 121-132. 

Cohen, J. A., Mannarino, A. P., et Deblinger, E. (2006). Treating Trauma and Traumatic Grief in Children and Adolescents. New York, NY : Guilford Press. 

Cohen, J. A., Mannarino, A. P., Kliethermes, M. et Murray, L. A. (2012). Trauma-focused CBT for Youth with Complex Trauma. Child Abuse and Neglect, 36(6), 528-541.

Drozdek, B. (2014). Challenges in Treatment of Posttraumatic Stress Disorder in Refugees: Towards Integration of Evidence-Based Treatments with Contextual and Culture-Sensitive Perspectives. European Journal of Psychotraumatology, 6, 24750. 

Hassan, G., Kirmayer, L. J., MekkiBerrada A., Quosh, C., el Chammay, R., Deville-Stoetzel, J. B., … Ventevogel, P. (2015). Culture, Context and the Mental Health and Psychosocial Wellbeing of Syrians: A Review for Mental Health and Psychosocial Support Staff Working with Syrians Affected by Armed Conflict. Genève : Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. 

Hodes, M. (2000). Psychologically Distressed Refugee Children in the United Kingdom. Child Psychology and Psychiatry Review, 5(2), 57-68. 

Isakson, B. L., Legerski, J. P. et Layne, C. M. (2015). Adapting and Implementing Evidence-Based Interventions for Trauma-Exposed Refugee Youth and Families. Journal of Contemporary Psychotherapy, 45, 245-253.

Kirmayer, L. J., Narasiah, L., Munoz, M., Rashid, M., Ryder, A. G., Guzder, … Pottie, K. (2011). Common Mental Health Problems in Immigrants and Refugees: General Approach in Primary Care. Canadian Medical Association Journal, 183(12), E959-E967. 

Kronick, R. et Rousseau, C. (2015). Rights, Compassion and Invisible Children: A Critical Discourse Analysis of the Parliamentary Debates on the Mandatory Detention of Migrant Children in Canada. Journal of Refugee Studies, 28(4), 544-569. doi : 10.1093/jrs/fev005 

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Deuils et morts en contexte migratoire au Québec : état des connaissances et pistes pour l’accompagnement des endeuillés

Lilyane Rachédi Drapeau | Professeure-chercheure à l’École de travail social de l’UQAM et membre du Centre d’études ethniques des universités montréalaises (CEETUM)

 

Marie-Rosaire Kalanga Wa Tshisekedi | Psychologue

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avr. 2017

La mort se conjugue encore très peu avec migration dans les études et les recherches universitaires recensées au Québec et au Canada (Rachédi Drapeau et Halsouet, 2017). Pourtant, dans les faits, le portrait sociodémographique de l’immigration nous amène à dresser trois constats importants : les immigrants accueillis vont aussi vieillir, l’hétérogénéité des pays de provenance des immigrants implique aussi des religions plurielles au Québec et, à la jonction de ces deux phénomènes, la mortalité des personnes immigrantes s’impose aussi avec toute sa complexité en terre d’accueil et auprès des multiples professionnels de la relation d’aide. Cette complexité se décline sur plusieurs plans, et nous proposons de nous attarder à deux dimensions qui s’articulent essentiellement autour du processus de deuil des immigrants qui ont perdu un être cher. La première concerne la nécessité de définir davantage la particularité des expériences et des défis vécus par ces immigrants. La seconde nous invite à (re)considérer la place significative des rituels funéraires dans le processus de deuil. En ce sens, nous insistons sur la part active de l’endeuillé et de ses proches (familles et réseaux d’ici et d’ailleurs) dans l’accomplissement de rituels funéraires et aussi dans les solidarités que la mort déclenche pour soutenir les endeuillés. L’expérience de la communauté congolaise de Montréal sera citée brièvement pour illustrer cet aspect. Nous conclurons sur une perspective d’accompagnement. Nous reprendrons essentiellement dans cet article les analyses issues de la recherche sur le deuil des immigrants rencontrés au Québec (Rachédi Drapeau et al., 2013-2016). 

Mieux saisir l’expérience vécue lors de la mort d’un être cher ici et à l’étranger 

Pour l’immigrant, deux scénarios sont possibles lorsque la mort frappe un proche : le décès peut se produire au Canada ou à l’étranger, selon que les membres de la famille sont rassemblés dans le pays d’accueil, vivent toujours dans le pays d’origine ou ont immigré dans un autre pays. Ceci étant dit, quel que soit le lieu, la souffrance se trouve amplifiée, et ce, pour plusieurs raisons. 

Mourir à distance et mourir ici : des défis et des barrières

Selon les immigrants rencontrés, s’ajoutent au deuil des obstacles majeurs qui limitent les possibilités de déplacement pour assister aux funérailles dans le pays du défunt. Souvent, ces obstacles sont d’ordre financier; parfois « la précarité des conditions de vie lors des premières années d’établissement dans un nouveau pays n’est pas toujours propice aux déplacements de longue durée » (Montgomery et al., 2010, p. 87); mais aussi, les obstacles peuvent être d’ordre administratif, comme pour Concepcion, d’origine colombienne, qui, sans passeport, n’a pu se rendre dans son pays d’origine à cause de son statut de réfugiée. L’impossibilité d’assister aux funérailles peut être due aussi à des raisons de durée des congés accordés à la suite du décès d’un proche. Ainsi, Slavica, une chrétienne d’origine bosniaque, déplore que cette durée soit bien trop courte quand la mort frappe l’immigrant : « Je ne suis pas allée à son enterrement. C’est un désavantage de notre vie ici. Je ne pouvais pas avoir un congé du travail, je travaille comme infirmière dans un hôpital. Je pense que nous avons droit à quelques jours de congé, peut-être cinq ou six, mais cela n’était pas suffisant pour aller dans mon pays. » 

Les modalités qui régissent les congés accordés en raison du décès ou des funérailles d’un proche et les statuts de résidence au Canada constituent des barrières réelles qui freinent les déplacements de la plupart des immigrants endeuillés. À cela s’ajoutent les obligations familiales lorsqu’il y a des enfants. Or, la littérature nous montre que le fait de ne pas voir le corps du défunt peut retarder le processus de deuil. 

Aussi, dans le cas où l’immigrant perd un être cher dans la société d’accueil comme ailleurs dans le monde, il fait face à un double défi : vivre son deuil et surmonter parfois des difficultés liées à l’adaptation à sa nouvelle société. En effet, en raison de la distanciation géographique, culturelle et cultuelle, le deuil peut se vivre plus difficilement. Chaque immigrant traverse le deuil loin de son pays et de sa culture d’origine, et en fonction de pratiques religieuses (et spécifiquement de rituels funéraires) qui ne sont pas nécessairement réalisables dans sa société d’accueil. Ainsi, on assiste à un cumul de deuils, car, avec l’acte même d’immigrer, plusieurs individus vivent déjà une pluralité de pertes (Lussier, 2011) qui sont déjà éprouvantes (matérielles, symboliques comme celle du statut socioprofessionnel, relationnelles, environnementales, etc.). 

Quel que soit le lieu de la mort, de manière transversale, on relève un sentiment de culpabilité qui s’ajoute souvent à la rupture initiale propre à l’acte d’immigrer. La nouvelle du décès provoque une autre forme de rupture probablement plus violente, qui invite à un examen en profondeur des motifs, de la portée et du sens de la décision d’avoir immigré. Cette culpabilité est bien décrite par Marduk, un Iranien : 

“I had a very good relation with him […] because I am a medical doctor, so the only person who cared about my parents’ health situation was me. And also, I used to help them […] And sometimes I think I regret coming here because I think that, if I was there, I could help them much more. I regret maybe […] This is the major challenge that all the time, I have to cope with.”

Au cœur de ces difficultés se développent d’abord une entraide forte véhiculée par les réseaux et ensuite la concrétisation de rituels funéraires qui accompagnent et amortissent la douleur de la perte.

Mourir ici et ailleurs : les réseaux de solidarité et les rituels funéraires comme tuteurs de résilience

Compte tenu des éléments précédemment cités (défis, culpabilité, révision du projet migratoire), comment les immigrants rencontrés font-ils pour traverser l’épreuve du deuil? 

D’abord, quand la mort se produit à distance et que l’immigrant ne peut se déplacer au pays du défunt, malgré tout, il tient à assister, même de manière virtuelle, à ses funérailles. On voit alors se déployer l’usage des technologies de l’information et de la communication (TIC) pour participer au déroulement des funérailles, à leur organisation et à leur financement (Le Gall, 2017). L’événement devient alors multisite et l’utilisation de la vidéoconférence, du téléphone ou de Skype permet de participer malgré la distance. Quand cette avenue est impossible, les rituels funéraires sont accomplis simultanément dans la société d’accueil et dans le pays d’origine, ou bien ils seront accomplis plus tard lors d’un séjour éventuel dans le pays d’origine. Ensuite, localement, les communautés s’organisent et s’entraident. Ainsi, les ressortissants congolais de Montréal ont créé la Communauté congolaise de Montréal (COCOM), qui est un modèle d’entraide lorsque la mort survient et touche l’un de ses membres. Selon le profil sociodémographique de la Ville de Montréal, 1 460 individus d’origine congolaise y vivraient […] et, chaque mois, il y aurait au moins deux expositions de corps à la maison funéraire. Le deuil n’étant pas une affaire privée, le savoir-être avec les autres durant sa vie déterminera l’ampleur des funérailles du défunt. La COCOM actualise les rituels traditionnels et religieux lors des funérailles et soutient les endeuillés. L’observation de ces rituels est fondamentale et permet de mettre l’accent sur l’interaction entre le monde des vivants et celui des défunts. La mort devient alors un voyage du monde visible au monde invisible, un prolongement de la vie d’ici-bas dans l’au-delà. Le défunt est ainsi considéré comme étant présent. Son âme continue d’évoluer, comme le révèle la cosmogonie, dans laquelle tout est relié.

Les fonctions des rituels ont été abondamment définies dans la littérature (Bussières, 2009). Les immigrants rencontrés ont assurément mis en évidence la fonction consolatrice (Molinié, 2006) de ces derniers. La pratique de certains rituels présente des enjeux particuliers, car ils peuvent différer de ceux de la société d’accueil. On assiste alors à la transformation de rituels funéraires pour les immigrants enterrés dans la société d’accueil, et cela pour respecter le contexte juridique québécois. Plusieurs scénarios sont alors possibles, mais, essentiellement, les immigrants témoignent d’un travail de bricolage interculturel qui démontre l’ouverture des endeuillés par rapport au métissage des pratiques rituelles funéraires.

En effet, on voit se déployer des transformations métissées, et, à ce sujet, le cas des endeuillés hindous est très éloquent. Ils doivent, pendant 13 à 16 jours suivant la mort d’un proche (notamment d’un père), respecter un régime alimentaire sévère d’un seul repas quotidien sans sel, porter des vêtements blancs et rester à la maison pour faire des pùjà, des cérémonies propres à leur tradition, souvent guidées par un responsable religieux. Or, prendre autant de jours de congé n’est pas forcément possible pour l’endeuillé, en fonction de son milieu de travail. Ce nombre de jours de deuil se réduit très souvent à quatre, selon ce qu’observe Chakra, un informateur clé hindou. De même, si disperser les cendres du défunt ne peut se faire dans le Gange, certains endeuillés sont toutefois conscients du principe énoncé par l’indologue Louis Renou : « Toute eau convenablement invoquée est un substitut du Gange. » Les endeuillés jettent alors les cendres dans le fleuve Saint-Laurent. Enfin, dans ces circonstances, « il a toujours été de bon aloi de faire don d’une vache à un brahmane ». Shamser, un réfugié hindou endeuillé, a remplacé cette forme de remerciement par de l’argent, et un informateur clé, Yogesh, a même suggéré un système de location de vaches pour accomplir ce rite. Du côté des musulmans, les adaptations évoquées vont aussi dans le sens de la conformité à la législation en vigueur ici et témoignent de transformations métissées. Ainsi, selon Ebrahim, un informateur clé musulman, après le décès, le défunt musulman devrait être enroulé dans un linceul. Cependant, pour respecter les normes sanitaires québécoises, le corps est déposé ici dans une sorte de cercueil, en ajoutant un peu de terre sous la tête. De plus, le corps est déposé dans la terre à 2,5 mètres de profondeur, toujours dans le but de se conformer aux normes locales. 

Dans le même ordre d’idées, dans les cimetières et les carrés musulmans récents, on voit apparaître une « tendance au syncrétisme inspiré des pratiques occidentales » (Barou, 2015). On découvre alors des pierres tombales avec inscription, et plusieurs objets (cœur, ours en peluche pour les enfants, plaque souvenir, fleurs, etc.). 

Ces processus d’adaptation nous montrent l’importance des fonctions consolatrices et thérapeutiques des rituels funéraires dans le processus de deuil. En ce sens, ils constituent des tuteurs de résilience dans l’épreuve au même titre que les solidarités déployées.

Pour ne pas conclure : vers un accompagnement adapté aux immigrants endeuillés

À travers cet écrit, nous avons souhaité montrer que, même si la souffrance liée à la perte d’un être cher est universelle, il existe des particularités associées au deuil vécu par les immigrants. Dans tous les cas, les immigrants se mobilisent grâce à leurs réseaux pour s’entraider et inventent des stratégies pour adapter des rituels funéraires significatifs à l’intérieur du cadre juridique de leur société d’accueil. Ces savoirs en lien avec le deuil et la mort des immigrants peuvent inspirer les pratiques d’accompagnement des endeuillés. En ce sens, la reconnaissance de la place des rituels funéraires et la valorisation des solidarités dans les réseaux doivent être prises en compte, car elles sont particulièrement mobilisées lorsqu’un membre de la famille traverse des moments difficiles. Ceci nous invite, comme professionnels, à porter un regard cinématographique sur le deuil des immigrants plutôt qu’un regard figé, photographique sur les expériences vécues. Nos interprétations nous amènent donc à suggérer aux professionnels de tabler sur les stratégies adaptatives des immigrants endeuillés, et les « forces de vie » déployées dans l’épreuve de la mort d’un proche. Nous souhaitons ainsi proposer une vision toujours plus dynamique et complexe de la mort en contexte de migration et de ses effets pour ceux qui restent. 

 

 

Barou, J. (mars 2015). Représentations de la mort et projets funéraires chez les immigrés âgés. Hommes et migrations. Le troisième âge des migrants, 1309, 137-145.

Bussières, L. (2009). Évolution des rites funéraires et du rapport à la mort dans la perspective des sciences humaines et sociales (thèse). Sudbury (Ontario) : Université Laurentienne, 496 p.

Crettenand, C. et Soulignac, R. (avril 2014). Le deuil : trop ou trop peu d’appartenance(s) ? Perspective de l’approche narrative. Thérapie familiale, 35, 429-437. doi : 10.3917/tf.144.0429

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Rachédi Drapeau, L., S. Mongeau, J. Le Gall, C. Montgomery, M. Boisvert et M. Vatz-Laaroussi, (2013-2016). « Deuils des immigrants : pratiques rituelles funéraires et réseaux transnationaux », CRSH, programme jeunes chercheurs.

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L’intégration culturelle et le bien-être psychologique : recette simple ou idéal élusif?

Dr Andrew G. Ryder | Psychologue

Psychologue au Centre de recherche clinique en santé et au Département de psychologie de l’Université Concordia ainsi qu’au Groupe de recherche sur la culture et la santé mentale de l’Hôpital général juif.

Marina M. Doucerain | Professeure adjointe au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal.

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avr. 2017

Alyona, originaire de Russie, vit à Montréal avec son mari et ses deux fils depuis sept ans. Interrogée sur son identité, elle hésite. Lectrice assidue du journal moscovite Novaya Gazeta, elle sacrifie temps et argent pour que ses enfants fréquentent l’école russe chaque semaine. Et pourtant, de retour à Montréal après des vacances en Russie, elle a la sensation de rentrer chez elle. Alyona se dirait donc Canadienne-Russe. Si l’on en croit les écrits en psychologie interculturelle, cette posture d’intégration biculturelle serait particulièrement propice au bien-être psychologique (Nguyen et Benet-Martínez, 2013). La recette ne semble toutefois pas à toute épreuve : Alyona se sent souvent inquiète, elle voit les choses en noir de plus en plus souvent.

En effet, bien que l’intégration soit globalement liée au bien-être psychologique, la situation n’est pas si simple, car de nombreux facteurs s’ajoutent à l’équation : en particulier les dispositions et les capacités individuelles des migrants, ainsi que le climat d’accueil et les possibilités d’intégration. Nous passons en revue cette relation complexe qu’entretiennent les migrants vis-à-vis des différentes traditions culturelles présentes dans leur vie, et nous discutons brièvement des implications qui en découlent pour la pratique clinique.

 

L’acculturation : enjeu de taille et risque pour le bien-être

À l’instar d’Alyona, les migrants font face à de nombreux défis à leur arrivée dans un nouveau pays. Au-delà de la gestion du quotidien dans un contexte étranger, ils doivent entre autres recréer un tissu social et renégocier leur identité et leurs pratiques culturelles. La tâche est ardue, et peut compromettre le bien-être psychologique des migrants. En effet, les données de l’enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes (ESCC) recueillies par Statistique Canada en 2000-2001 montrent que même si les migrants arrivent au pays avec une santé mentale en moyenne meilleure que celle des personnes nées au Canada (un phénomène appelé « l’effet de l’immigrant en bonne santé »), leur santé mentale décline au fil du temps (Ali, McDermott et Gravel, 2004). Il est donc essentiel que nous arrivions à cerner les facteurs garantissant le maintien du bien-être psychologique dans cette population.

 

L’intégration comme stratégie d’acculturation pour créer du bien-être psychologique

Les chercheurs en psychologie interculturelle ciblent le besoin de créer du bien-être psychologique chez la population. Cette question met typiquement l’accent sur le rôle des stratégies d’acculturation des migrants. Selon le modèle initialement développé par John Berry, chercheur canadien et pilier de la recherche dans ce domaine, et ses collègues (Sam et Berry, 2010), les migrants doivent négocier de front deux enjeux culturels lors de leur adaptation dans une nouvelle société : dans quelle mesure ils s’attachent à préserver leur culture d’héritage, et dans quelle mesure ils s’attachent à adopter la nouvelle culture dominante – un terme à géométrie variable et parfois ambigu dans les métropoles multiculturelles comme Montréal, et qui désigne globalement la culture du groupe ethnolinguistique dominant. 

Contrairement à ce qui était mis de l’avant il y a quelques décennies (Gordon, 1964), ces deux enjeux sont relativement indépendants, de telle sorte qu’adopter une certaine orientation envers sa culture d’héritage ne détermine en rien la manière dont on envisage la culture dominante. Quatre stratégies d’acculturation résultent du croisement de ces deux enjeux culturels. Dans le cas d’Alyona, qui tâche tout à la fois de maintenir sa culture d’héritage russe et d’adopter la culture dominante, il s’agit de la stratégie d’intégration. S’attacher uniquement au maintien de la culture d’héritage consiste en une stratégie de séparation, tandis que cultiver uniquement l’adoption de la culture dominante consiste en l’assimilation. Enfin, la marginalisation se définit par le rejet des cultures d’héritage et dominante. 

Un grand nombre d’études menées dans différents pays et auprès de populations migrantes variées se sont penchées sur la relation entre ces stratégies d’acculturation et le bien-être psychologique des migrants. Une méta-analyse a confirmé, au moyen d’un éventail d’indicateurs (Nguyen et Benet-Martínez, 2013), que la stratégie d’intégration est celle qui crée le plus de bien-être psychologique. La solution semble donc évidente : il suffirait que les migrants adoptent cette stratégie, et le problème serait réglé. Ce n’est malheureusement pas aussi simple. En effet, l’intégration dépend, dans une large mesure, des dispositions et des capacités individuelles des migrants, ainsi que du climat d’accueil et du contexte dans lequel ils vivent à leur arrivée. 

    
Adopter une stratégie d’intégration en fonction des capacités et des dispositions individuelles

Les interactions sociales avec les membres de la nouvelle culture dominante sont un véhicule privilégié pour l’acquisition de cette culture par les migrants. La maîtrise de la langue dominante, nécessaire pour ces interactions, est donc un prérequis essentiel à la stratégie d’intégration. En effet, une étude portant sur des immigrants adolescents chinois en Ontario a trouvé un lien positif entre la maîtrise de l’anglais (mesurée grâce à une batterie de tests langagiers standardisés) et l’adoption de la culture dominante (Jia, Gottardo, Chen, Koh et Pasquarella, 2016).

Ceci dit, même si l’on maîtrise la langue dominante, jongler entre les demandes et l’influence de deux traditions culturelles au jour le jour reste une gageure. Il est donc facile d’imaginer que certaines différences individuelles viennent faciliter ou entraver le développement de la stratégie d’acculturation. Le rôle du besoin de fermeture cognitive (Webster et Kruglanski, 1994), un trait de personnalité faisant référence à la tolérance à faire face à l’incertitude, en est un excellent exemple. Une personne avec un haut besoin de fermeture cognitive ressentira une aversion profonde pour l’ambiguïté et un désir prononcé d’obtenir des réponses à toutes les questions qui se présentent. Ce trait pourrait rendre l’adoption de la nouvelle culture plus difficile pour ce type de personne. Une étude a testé cette hypothèse parmi des immigrants d’Amérique latine en Suisse et en Italie (Ramelli, Florack, Kosic et Rohmann, 2013). Comme prévu, les résultats ont montré que les participants avec un besoin de fermeture cognitive plus élevé favorisaient le maintien de leur culture d’héritage, mais étaient réticents quant à l’adoption de la culture dominante – ce qui consiste en une stratégie de séparation et non d’intégration. 

Par ailleurs, même si l’on choisit une stratégie d’intégration, il existe plusieurs manières de gérer cette stratégie au quotidien. Par exemple, Alyona pourrait agir « à la russe » à la maison et avec sa famille, et souscrire à la culture dominante au travail et avec ses amis montréalais. On parlerait alors de compartimentation de ses identités culturelles. Alternativement, Alyona pourrait se sentir « canadienne-russe » en toute situation, au travail comme à la maison. Selon une étude faite sur des personnes multiculturelles au Canada, ces différentes manières de gérer l’intégration peuvent être plus ou moins bénéfiques (Yampolsky, Amiot et De la Sablonnière, 2016). Compartimenter ses identités culturelles est lié au fait de ressentir moins de bien-être psychologique qu’une approche où ces différentes identités sont amalgamées en un tout cohérent.

Ces trois études sont utilisées ici à titre d’exemple. Elles illustrent l’idée que des différences individuelles peuvent jouer un rôle de taille dans la facilité des migrants à adopter une stratégie d’intégration, et dans les implications de cette stratégie pour le bien-être psychologique des migrants.

 

Des stratégies d’acculturation diverses selon le contexte

Au-delà des dispositions individuelles des migrants, l’adaptation à une nouvelle société ne se fait pas en vase clos. Même avec la meilleure volonté du monde, adopter de nouvelles pratiques culturelles présuppose l’existence d’occasions concrètes pour le faire. La discrimination perçue par les migrants est un bon indicateur de ces occasions et donc de la facilité à adopter la culture dominante de leur société d’accueil. 

Ainsi, une étude récente faite au Canada sur 7000 immigrants (Berry et Hou, 2016) a montré que le niveau de discrimination perçue par les participants était lié au type de stratégie d’acculturation choisie. Ceux qui vivaient davantage de discrimination privilégiaient une stratégie de séparation par rapport à l’intégration. Ceci reflète un désengagement de la culture dominante, vraisemblablement à cause d’un sentiment de rejet par la société d’accueil.

 

Pas de « taille unique » pour la relation entre intégration et bien-être

De manière plus large, Richard Bourhis, chercheur à Montréal, et ses collègues, ont depuis longtemps mis de l’avant l’importance des idéologies et des politiques d’intégration de la société dominante dans le type de stratégie d’acculturation choisie par les migrants, et dans les implications pour le bien-être de ces choix (Bourhis, Moïse, Perreault et Senécal, 1997). Par exemple, pour deux migrants qui choisissent la stratégie d’intégration, celui vivant dans un contexte où la société dominante favorise et soutient la stratégie de séparation ressentirait moins de bien-être que celui vivant dans une société encourageant l’intégration. 

C’est en effet ce qu’ont conclu les auteurs d’une étude à propos de rapatriés de l’ex-Union soviétique en Finlande, en Allemagne et en Israël (Jasinskaja-Lahti, Liebkind, Horenczyk et Schmitz, 2003). Les immigrants dont la stratégie préférée était le plus en conflit avec celle promue par la société dominante ont rapporté avoir vécu plus de stress que les autres immigrants. Ces résultats trouvent écho dans les théories de l’« adéquation culturelle », ou dans l’idée que les personnes dont les caractéristiques personnelles épousent plus étroitement les caractéristiques de leur contexte socioculturel ressentent davantage de bien-être.

 

Intégration et bien-être : qu’est-ce qui mène à quoi?

La relation entre la stratégie d’intégration et le bien-être est donc nuancée par l’importance du contexte et des différences individuelles. Une autre pièce importante du puzzle réside dans le fait que les études existantes, transversales pour la plupart, ne nous permettent absolument pas de déterminer si l’intégration mène au bien-être, ou vice versa. Si les modèles théoriques en vigueur laissent entendre que le bien-être est une conséquence de l’intégration, Floyd Rudmin, un critique sévère dans ce domaine de recherche, suggère que l’inverse est tout aussi probable, sinon plus : les personnes hautement stressées éviteraient l’intégration en raison « des conflits additionnels et du stress relié à la diversité culturelle engendrés par cette stratégie » (Rudmin, 2009, p. 115). Cette ambiguïté représente un obstacle de taille dans la mise en place d’interventions ciblant le bien-être des migrants.

 

Acculturation et bien-être psychologique : implications cliniques

Pour en revenir au cas d’Alyona, son endossement de la stratégie d’acculturation n’est malheureusement pas lié au bien-être escompté, que suggère la recherche dans ce domaine. Le fait qu’elle ressente de la discrimination au travail et que certaines dispositions psychologiques rendent son intégration difficile sont autant d’explications possibles qui pourraient être considérées dans une démarche clinique. 

Le Dr Laurence Kirmayer, psychiatre montréalais et chef de file en psychiatrie transculturelle, et ses collègues confirment cette importance des variables contextuelles dans la mise en œuvre de stratégies cliniques auprès des migrants. Dans une revue détaillée des problèmes de santé mentale chez les migrants, ils maintiennent qu’une attention particulière au contexte social et culturel des migrants permet d’améliorer l’efficacité des méthodes de diagnostic et de traitement traditionnelles (Kirmayer et al., 2011). La culture peut en effet profondément façonner toutes les facettes de la santé mentale, de la présentation des symptômes aux mécanismes compensatoires utilisés – un principe central de la psychologie culturelle-clinique (Ryder et Chentsova-Dutton, 2015). D’une certaine manière, la stratégie d’intégration est la concrétisation psychologique d’un idéal social, prônée par tous. Il est toutefois apparent que cette stratégie et ses bienfaits sont sujets à maintes nuances contextuelles, sur le plan intra-personnel autant que sur le plan socio-culturel. Pour éviter que les migrants comme Alyona ne soient laissés pour compte, il est donc important de mieux cerner les caractéristiques et les déterminants d’une intégration réussie. Certaines pistes existent, mais notre cartographie du territoire reste à développer.

 

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Déracinement culturel et santé mentale : le choc des jeunes au sein de leur famille et de leur nation

Dre Fanny-Maude Urfer | Psychologue

La Dre Urfer est psychologue au CIUSSS de l’Est de Montréal et en pratique privée. Détentrice d’un doctorat spécialisé en enfance et en adolescence, elle a travaillé au programme de santé mère-enfant du CHU Sainte-Justine et en pédopsychiatrie dans plusieurs hôpitaux. Ses intérêts portent principalement sur la mentalisation, la relation parent-enfant et le système familial.

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avr. 2017

Les réfugiés constituent une population particulièrement négligée et fragile, à risque de développer des problèmes de santé mentale lorsqu’ils ont été exposés à des situations d’une violence extrême. En raison de leur vulnérabilité, le psychologue clinicien joue un rôle important auprès d’eux. Cet article propose une réflexion entourant les précautions à prendre au moment de l’évaluation et de la prise en charge psychothérapique des jeunes qui grandissent au sein d’une famille de réfugiés.

Les traumas multiples auxquels les enfants réfugiés peuvent être exposés (Schottelkorb, Doumas et Garcia, 2012) augmentent leur risque de développer des problèmes de santé mentale. Aux États-Unis, on chiffre entre 50 % et 90 % le nombre d’enfants réfugiés qui présentent potentiellement des symptômes de stress post-traumatique, et il ressort d’une étude de Westermeyer (1991, citée dans Schottelkorb, Doumas et Garcia, 2012) qu’étant donné les difficultés inhérentes à l’adaptation au pays d’accueil, les parents ont tendance à ne pas se tourner vers des services de santé mentale qui pourraient aider leurs enfants. Eux-mêmes aux prises avec des agents stressants majeurs, ces parents peinent à offrir à leurs enfants l’espace psychique pour les accompagner dans leur détresse et leur processus de deuil, les incitant à simplement oublier les expériences traumatiques vécues. L’expression de la détresse de ces enfants s’en trouve grandement inhibée, ce qui contribue au développement ou au maintien de problèmes de santé mentale.

 

ÉVALUATION

Étant donné la myriade de facteurs entrant en jeu dans un contexte d’immigration, différents auteurs invitent à une mise en garde contre la pathologisation, l’individualisation et la médicalisation du problème au moment de l’évaluation psychologique. Une étude de McGregor, Melvin et Newman (2015), dans laquelle ils ont comparé deux groupes d’adolescents présentant des symptômes de stress post-traumatiques (1) élevés ou (2) faibles, indique que (a) le sentiment d’appartenance à la culture d’origine, (b) le fonctionnement psychologique, (c) le fonctionnement du système familial et social ainsi que (d) les processus interpersonnels ressortent comme étant déterminants pour distinguer les deux groupes. Les chercheurs invitent à se pencher sur les systèmes adaptatifs (tels que la sécurité, l’attachement, le sentiment de justice, l’identité et certains questionnements existentiels), dont la rupture est susceptible d’expliquer les symptômes traumatiques à une échelle sociale plutôt qu’individuelle (McGregor, Melvin et Newman, 2015). Il y a donc lieu d’élargir la conceptualisation de l’expérience des réfugiés en se penchant sur l’agencement des processus adaptatifs, des facteurs psychosociaux ainsi que des éléments psychiatriques en jeu.

L’acculturation chez les jeunes

L’acculturation réfère à l’adaptation à la culture environnante. Au moment de la migration, ce processus présuppose pour les enfants d’intégrer de nouvelles écoles et un nouveau groupe de pairs, ce qui constitue une tâche colossale en soi et présente un défi supplémentaire lorsque les différences culturelles entrent en jeu. Cette période de stress chronique sévère et envahissant, associée au processus de migration forcée, s’avère particulièrement éprouvante pour les enfants puisqu’ils présentent une vulnérabilité additionnelle comparativement aux adultes (De Haene, Grietens et Verschueren, 2007). Leur développement peut être en péril s’ils doivent composer avec un soutien intrafamilial qui s’appauvrit, la perte de membres de leur famille ou la séparation d’avec les figures d’attachement. Ainsi, l’évaluation doit considérer une myriade d’agents stressants associés à la migration forcée, lesquels peuvent s’accumuler et fonctionner en synergie, affectant négativement le bien-être psychosocial des enfants réfugiés (Hodes, 2002, cité dans De Haene, Grietens et Verschueren, 2007). 

Un trauma multifactoriel

Le risque de dysfonctionnement psychosocial est élevé, et les recherches mettent en lumière des taux de prévalence accrus de problèmes émotionnels et comportementaux, particulièrement en ce qui a trait à l’anxiété, à la dépression, au stress post-traumatique et aux symptômes somatiques (Fazel et Stein, 2002, 2003, cité dans De Haene, Grietens et Verschueren, 2007). Il pourrait s’avérer réducteur de considérer une perspective causale axée sur un trauma unique pour déterminer, par le biais d’un diagnostic, le problème vécu par le jeune. Ainsi, la perspective multidimensionnelle est de mise, considérant l’interaction dynamique entre les agents stressants pré et postmigration, afin de mettre en lumière la possibilité que l’individu réfugié vive les événements comme un cycle répétitif de processus suscitant l’impuissance (De Haene, Grietens et Verschueren, 2007). Le clinicien est invité à considérer tant le stress venant des procédures de demande d’asile, pour les parents, que l’insécurité profonde, l’isolation sociale, le chômage et le sentiment de perte de contrôle face au futur chez tous les membres de la famille. 

Dans le modèle mis en place par De Haene, Grietens et Verschueren (2007), une interprétation non linéaire multifactorielle est proposée, considérant (1) la communication et la transmission des traumas; (2) le processus d’acculturation, à savoir intégrer une nouvelle société présentant différentes valeurs et différents rôles sociaux et de genre tout en vivant la perte du pays natal; (3) le soutien intrafamilial; (4) la restructuration des limites et des rôles au sein de la famille; (5) le réseau social et familial; (6) la réaction de chacun par rapport aux séparations et aux réunifications des membres de la famille. La perspective familiale vient ainsi compléter l’approche orientée vers le symptôme. 

Considérer le jeune dans son système familial et social

L’attention portée au système familial permet de déceler des modes de fonctionnement propres, des codes de vie, des façons de faire qui pourront moduler la réaction de l’enfant au cours de la période charnière que représente la migration dans sa vie. Notamment, Baubet et Moro (2000) invitent le clinicien à penser l’enfant dans sa famille et à considérer le risque du développement de sa personnalité sur un mode de clivage. En effet, le clinicien est témoin d’une rupture dans l’histoire familiale – la migration – et voit se construire des liens étroits entre deux univers distincts, l’enfant héritant à la fois d’une histoire familiale prenant racine dans le pays d’origine et d’une histoire à construire dans le pays d’accueil. Un travail d’élaboration apparaît nécessaire afin de se pencher sur l’histoire de cette migration et de considérer les éléments l’ayant suscitée, consciemment ou pas, les traumatismes vécus et les enjeux de deuil que cela présuppose. La co-construction d’une trame narrative entourant l’histoire de la famille peut ainsi éviter la transmission intergénérationnelle des bouleversements et des remises en question, lesquels sont à risque de devenir des non-dits, des secrets pathogènes découlant d’affects liés au vécu de la migration qui demeureraient clivés du moi (Baubet et Moro, 2000). Certains chercheurs se sont penchés sur les patterns de communication pouvant affecter la dynamique familiale, par exemple le déni des événements traumatiques invitant à supprimer les souvenirs et affectant les modes communicationnels au sein de la famille (Almqvist et Broberg, 1997, cité dans De Haene, Grietens et Verschueren, 2007). Il y a également lieu de considérer l’ouverture à l’expression verbale dans la famille, au regard des normes culturelles.

Afin d’aborder ces enjeux, Baubet et Moro (2000) invitent à considérer la méthode ethnopsychanalytique en prenant en charge les symptômes psychiatriques sur trois plans. Premièrement, l’être, à savoir la dimension ontologique renvoyant aux façons de voir et de considérer le monde. Ceci invite à déterminer des représentations culturelles communes, à savoir la grille de lecture à partir de laquelle est considéré l’enfant. 

Deuxièmement, le sens, c’est-à-dire la manière dont les symptômes sont compris et interprétés. Sans tenter de repérer les équivalences entre nos critères de classification des maladies et les catégories élaborées par d’autres cultures, il s’agit de travailler à comprendre le sens attribué aux symptômes par la famille en particulier ou de se référer à une personne apte à fournir des repères culturels, par exemple un guérisseur. De Haene, Grietens et Verschueren (2007) rappellent que l’approche se doit d’être sensible à la culture en considérant l’expression symptomatologique en fonction de l’interprétation qui en est faite, des mécanismes d’adaptation aux symptômes et des pratiques de guérison. En effet, un symptôme interprété selon les repères occidentaux peut mener à des pratiques psychothérapiques non convenables, car ancrées dans des repères culturels incompatibles. 

Troisièmement, le faire, invitant à un processus thérapeutique adapté à l’étiologie du trouble identifié. Baubet et Moro (2000) donnent les exemples d’une modification de l’attitude de la famille si la nature de l’enfant est en cause, de l’attention à porter à la vulnérabilité de l’enfant en le protégeant s’il a été victime d’une attaque, de l’initiation à prévoir si l’enfant est perçu comme un « élu ».

Finalement, trois critères doivent être respectés, à savoir la présence d’un groupe de thérapeutes, le recours à la langue maternelle et le point de départ axé sur les représentations culturelles des patients. Le cadre thérapeutique est co-construit et négocié, ouvrant la porte à une alliance thérapeutique solide. En parallèle de cette méthode, différents cadres de psychothérapie individuelle peuvent être offerts, dont certains seront présentés dans la section suivante.

INTERVENTION

Cette section propose un modèle d’intervention psychothérapique adapté à une famille de réfugiés. La première partie concerne une intervention à court terme pouvant être proposée aux parents et la seconde détaille une psychothérapie individuelle conçue pour les enfants. Ces interventions pourraient avoir lieu à la suite d’une évaluation familiale approfondie ou être offertes en parallèle avec la méthode ethnopsychiatrique.

Intervention à court terme auprès d’adultes présentant des symptômes de dépression et d’anxiété

L’idée de ne pas considérer exclusivement l’événement traumatique mais bien tout le contexte entourant l’immigration est conséquente avec la théorie de l’autodétermination (Ryan et Deci, 2000, cité dans Weinstein, Khabbaz et Legate, 2016). Cette dernière montre que l’environnement a un impact sur la satisfaction des besoins fondamentaux tels que (1) le sentiment de compétence (se sentir efficace et avoir accès aux informations nécessaires), (2) le sentiment de filiation (se sentir proche des autres et connecté à eux) et (3) l’autonomie (agir selon nos choix et notre bon vouloir, par opposition au sentiment de vulnérabilité et d’impuissance). Cet impact peut être positif ou négatif, c’est-à-dire qu’il peut soutenir la satisfaction des besoins ou alors la menacer.

Au sein du groupe ciblé par l’intervention de Weinstein, Khabbaz et Legate (2016), une dizaine d’activités quotidiennes précises sont suggérées (par exemple enseigner une aptitude à autrui pour satisfaire le besoin de compétence; connecter avec une personne en exprimant de la gratitude). Par la suite, on invite les participants à échanger à propos des pensées et des émotions associées à l’activité avec un intervenant qu’ils rencontrent un jour sur deux. L’étude révèle qu’une intervention orientée selon les balises de cette théorie présente l’avantage de diminuer rapidement les symptômes d’anxiété généralisée et de dépression (mesurés avant et après l’intervention, comparativement à un groupe contrôle). Cependant, les symptômes post-traumatiques demeurent intacts après une telle intervention, ce qui prouve la nécessité d’intervenir à moyen ou à long terme. 

Intervention à moyen terme auprès des enfants souffrant de troubles de stress post-traumatique (TSPT)

La thérapie par le jeu centrée sur l’enfant (TJCE) est présentée par Schottelkorb, Doumas et Garcia (2012) comme l’approche de thérapie par le jeu la plus utilisée et celle ayant fait l’objet du plus grand nombre de recherches, dont une méta-analyse validant son efficacité. La philosophie qui sous-tend cette approche est orientée vers la personne et, de ce fait, grâce à du matériel de jeu spécifique et à des aptitudes verbales ou non verbales, les thérapeutes tendent vers l’établissement de conditions psychothérapiques d’empathie et d’authenticité. Ils opèrent un cadre axé sur un regard positif inconditionnel visant une expérience d’épanouissement et d’intégration pour le jeune. Des études récentes ont démontré l’efficacité de cette thérapie avec des enfants issus de diverses cultures étant donné l’universalité du langage du jeu (Landreth, 2002, cité dans Schottelkorb, Doumas et Garcia, 2012). Finalement, leur recension présente trois études ayant prouvé les bénéfices de la TJCE pour traiter les cas de trauma, améliorer le concept de soi et diminuer l’anxiété, la dépression, l’agressivité et le risque suicidaire.

L’article de Schottelkorb, Doumas et Garcia (2012) présente la première étude contrôle randomisée ayant comparé la TJCE et la thérapie cognitive-comportementale centrée sur le trauma (TCC-CT), une intervention basée sur des données probantes, appliquée aux enfants réfugiés présentant des symptômes de stress post-traumatique. Les résultats font ressortir que les symptômes associés au TSPT ont diminué de manière statistiquement significative (avec une taille d’effet élevée) entre les mesures pré et postintervention chez les jeunes présentant un tableau de TSPT, tant dans le groupe ayant reçu la TJCE que dans celui ayant reçu la TCC-CT.

CONCLUSION 

Cet article invite à considérer, au moment de l’évaluation psychologique, les enjeux multifactoriels vécus par les jeunes se développant au sein d’une famille de réfugiés. L’analyse des dynamiques interactionnelles complexes à l’œuvre entre les facteurs psychologiques, familiaux, sociaux, culturels et politiques met en lumière des éléments pouvant affecter de différentes manières la détresse et la résilience de ces enfants. Des pistes psychothérapiques sur les plans individuel et familial ont été proposées.

 

RÉFÉRENCES

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Schottelkorb, A. A., Doumas, D. M. et Garcia, R. (2012). Treatment for Childhood Refugee Trauma: A Randomized, Controlled Trial. International Journal of Play Therapy, 21, 57-73.

Weinstein, N., Khabbaz, F. et Legate, N. (2016). Enhancing Need Satisfaction to Reduce Psychological Distress in Syrian Refugees. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 84, 645-649.

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La psychologie scolaire par rapport aux défis de l’intégration sociale et à la réussite scolaire des élèves réfugiés au Québec

Garine Papazian-Zohrabian | Psychologue 

Mme Papazian-Zohrabian est professeure agrégée au Département de psychopédagogie et d’andragogie de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal et chercheuse associée au SHERPA du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal.

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avr. 2017

Le Canada et le Québec accueillent chaque année, pour des raisons économiques et humanitaires, des immigrants venus de pays qui ont connu la guerre, des conflits et des situations de violence et de persécution. En 2015, le Québec a accueilli environ 18 % des 271 800 immigrants installés au Canada, soit environ 49 000 personnes, dont 16 % sont des réfugiés (Institut de la statistique du Québec, 2016). De multiples études menées auprès des réfugiés soulignent que les conditions d’adversité dans lesquelles ils vivent ainsi que les expériences traumatiques et les pertes vécues mettent à rude épreuve leur santé mentale.

La santé mentale des réfugiés

S’il existe encore peu de données de recherche sur la situation psychosociale des réfugiés syriens réinstallés, plusieurs recherches ont porté sur d’autres groupes de réfugiés et d’immigrants. Bien qu’un grand nombre d’enfants réfugiés soient résilients et trouvent des stratégies de survie (Rutter, 2003) ou d’adaptation, de nombreux autres développent des problèmes aussi bien internalisés, tels que l’anxiété, l’angoisse de séparation ou la dépression, qu’externalisés, tels que les difficultés de comportement, de concentration et de mémorisation, et les troubles oppositionnels (Hart, 2009). Même lorsqu’on exclut les difficultés vécues lors de la vie prémigratoire, la santé mentale des familles de réfugiés réinstallées (enfants et parents) est fortement influencée par les pertes et les deuils migratoires, les différences culturelles et linguistiques et le défi économique (Kanouté et Lafortune, 2011; Pacione, 2012). Toutes les recherches soulignent que la guerre, les violences collectives et les contextes d’adversité, ainsi que les deuils et les traumatismes pré, péri et postmigratoires, mettent en danger le développement global et ébranlent la santé mentale des enfants et des adolescents. 

Les deuils, les traumatismes et les difficultés d’adaptation et d’apprentissage 

La rencontre souvent précoce de ces jeunes avec la mort, mais surtout sa violence et sa brutalité, ainsi que les pertes matérielles et immatérielles qu’ils vivent, font d’eux des survivants potentiellement traumatisés et endeuillés, ayant des besoins psychosociaux variés et devant faire face, dans un pays d’accueil, à de multiples défis d’intégration sociale et de réussite éducative.

Les conséquences des traumas sur le développement et la personnalité des enfants sont multiples. Un arrêt de développement affectif ou social ou une régression ainsi que des difficultés d’adaptation et d’apprentissage sont chose courante (Dubow et coll., 2009). Les recherches montrent que les enfants traumatisés présentent souvent des difficultés de comportement (Beiser et coll., 2010; Skokauskas et Clarke, 2009). Quant aux deuils, leurs effets sur les apprentissages et l’adaptation scolaire sont multiples. Les résultats de diverses recherches soulignent la présence de problèmes sur le plan de la compréhension, surtout des matières nécessitant une grande concentration comme les mathématiques, les sciences et la grammaire (Dyregrov, 2004), une baisse du rendement scolaire ou des échecs scolaires (Davou et Widdershoven-Zervakis, 2004). Des effets négatifs à court et à long terme sur la scolarisation des enfants en deuil sont notés (Abdelnoor et Hollins, 2004), tels qu’un manque de motivation, d’implication, de disponibilité cognitive pour la tâche. (Worden, 1996; Davou et Widdershoven-Zervakis, 2004).

 

L’élaboration psychique des deuils et des traumatismes

La recherche que nous avons menée en Arménie (Papazian-Zohrabian, 2004), notre expérience pratique en psychologie clinique et une intervention psychosociale postguerre que nous avons réalisée au Liban (Papazian-Zohrabian, 2008, 2013) soulignent l’influence des deuils et des traumas de guerre sur l’adaptation des enfants (agressivité, violence, agitation, retraits) ainsi que sur leur apprentissage scolaire (difficultés de concentration et de mémorisation, manque de disponibilité cognitive et démotivation). Nous avons pu ainsi étudier les phénomènes de deuil et de traumatisme psychique chez les jeunes dans des contextes variés de violence. 

Notre approche, tant descriptive que psychodynamique, nous a permis d’une part de répertorier les symptômes développés par les jeunes, leur prévalence et leurs multiples conséquences sur le développement et l’adaptation des jeunes et, d’autre part, de mettre en relief la dynamique psychique inconsciente ou consciente sous-jacente aux phénomènes de deuil et de trauma, en relevant les éléments favorisant ou défavorisant ces processus. Ainsi, dans la phase intense et douloureuse de dépression du deuil, lorsque l’objet perdu est idéalisé, surinvesti et le manque ressenti amplifié, le discours sur la perte et les objets réels et symboliques perdus induit une distanciation permettant le désinvestissement ou le détachement de l’objet, et ceci favorise le travail de deuil. L’écoute devient donc le principal outil pour l’accompagnement des endeuillés. Elle permet l’élaboration psychique du deuil, mais aussi la construction de l’histoire individuelle, familiale et collective ainsi que la compréhension du sens de la mort et de la vie. Quant au traumatisme, il peut être le corrélat conscient ou inconscient d’une rupture ou le résultat d’une brusque transformation de la mort en donnée immédiate, « la soudaine intimité » de la mort (Barrois, 1998). Cette rencontre brutale avec l’irreprésentable, voire la mort (Freud, 1915, 1988) constitue, selon la psychanalyse, l’essence même du traumatisme, qui est marqué par une expérience vécue pour laquelle l’enfant ne connaît pas de symboles, portée par le sujet comme une « chose » qui survient sans qu’il puisse la concevoir réellement. L’angoisse mobilisée par le traumatisme est souvent refoulée, renforçant la rupture psychique chez la personne et mobilisant des émotions souvent intenses de colère. La réhabilitation des personnes traumatisées nécessite donc une intervention axée sur l’expression et l’élaboration symbolique des événements vécus et la reconstruction des liens entre la vie et la mort, entre le passé et l’avenir (Papazian-Zohrabian, 2015, 2016).

Les enfants victimes de la guerre ont par conséquent besoin d’un soutien et d’un accompagnement psychosocial axé sur le discours sur les pertes et la symbolisation des traumas. Lorsqu’il est impossible d’accompagner individuellement tous les enfants victimes de violence, l’école peut et doit leur offrir plus que le savoir.

 

La place de l’école dans le développement du bien-être psychologique des élèves

Persson et Rousseau (2008) ainsi que Kirk (2002) accordent une place centrale à l’école dans sa contribution au développement du bien-être psychologique des enfants traumatisés par la guerre. En effet, la présence de règles et d’une routine inscrit l’enfant dans un cadre stable qui lui permet d’interagir et de tisser de nouveaux liens avec ses pairs et ses enseignants. Pour assurer ce rôle central, l’école doit relever de nombreux défis. Ainsi, Yohani (2010) relève la présence, dans les milieux scolaires, de plusieurs lacunes qu’il faudrait combler parce qu’elles freinent le développement du bien-être des enfants réfugiés : il s’agit principalement du manque de ressources professionnelles et de formation des enseignants, ainsi que du manque d’implication parentale dans les divers services proposés à l’enfant. En effet, la formation et le soutien de ces acteurs principaux dans la vie de l’enfant, soit les enseignants et les parents, font partie intégrante de certains modèles systémiques d’intervention éducatifs conçus pour les enfants réfugiés touchés par la guerre, comme celui de Hamilton et Moore (2004), qui vise le développement du bien-être émotionnel et la réussite scolaire de ces enfants grâce à une intervention touchant les divers systèmes dans lesquels ils évoluent.

D’autres recherches soulignent l’importance de l’expression créatrice dans le développement du bien-être des enfants réfugiés par l’introduction d’atelier artistiques qui abordent divers thèmes liés à leur parcours migratoire et favorisent ainsi l’expression symbolique des souffrances (Rousseau, Ammara et coll., 2007; Rousseau, Benoit et coll., 2007). 

Les recherches-actions que nous menons actuellement dans plusieurs écoles montréalaises visent le développement du bien-être des élèves immigrants et réfugiés au moyen de la réalisation d’activités variées permettant l’élaboration des deuils et la symbolisation des traumas. Parallèlement à ces activités collectives, nous proposons aussi un accompagnement psychosocial aux familles réfugiées et à leurs enfants ainsi que des conseils et des directives aux acteurs scolaires (directions, enseignants, éducateurs, etc.) (Papazian-Zohrabian, 2015-2019 ; Papazian-Zohrabian, 2016-2017). Ce changement de paradigme que nous proposons et testons va à l’encontre de l’approche médicale préconisée dans les milieux scolaires au Québec. Notre approche préventive propose aux élèves, aux familles et aux intervenants scolaires la possibilité de recevoir des services et un accompagnement avant de faire une évaluation diagnostique, sans caser et classer le jeune. Les résultats préliminaires mettent en relief l’importance d’une prise en considération des besoins psychosociaux des élèves réfugiés, l’urgence de promouvoir leur santé mentale et leur bien-être psychologique et la nécessité d’une réflexion sur la place de la psychologie scolaire dans le continuum des services en santé mentale pour la jeunesse ainsi que sur le mandat des psychologues scolaires. 

 

Les défis à relever par la psychologie scolaire

À la lumière de ces données et en raison de la nécessité de créer des conditions optimales pour l’intégration sociale et la réussite scolaire des élèves réfugiés, la psychologie scolaire se trouve dans l’obligation de relever certains défis.

En premier lieu, elle devrait pouvoir proposer à tous les élèves en mal-être des espaces d’expression libre pour parler des souffrances vécues, faire l’élaboration symbolique (artistiques ou verbales) des deuils et des traumatismes, sans stigmatiser et étiqueter des jeunes qui sont en processus de survie et d’adaptation à la suite d’expériences d’adversité. Ces espaces pourraient être proposés au sein de l’école ou même dans les classes, en collaboration avec les enseignants (par exemple des ateliers d’expression artistique, des groupes de parole, des jeux symboliques, etc.).

En deuxième lieu, il serait important de revoir les pratiques d’évaluation psychologique en milieu scolaire. Nous observons que les évaluations psychologiques les plus courantes dans les écoles sont les évaluations des compétences sociales et cognitives. Nous avons vu que les enfants ayant vécu dans des conditions d’adversité peuvent avoir des difficultés d’apprentissage et d’adaptation résultant des deuils et des traumatismes subis. Il est donc d’une grande importance de connaître l’histoire du développement de l’élève, tant en ce qui a trait à sa famille qu’à la migration, afin de faire ressortir les liens entre les éventuels traumas, les pertes vécues et l’apparition ou l’évolution des difficultés liées à son développement ou à ses apprentissages scolaires. Le moyen le plus important à se donner est le temps : le temps de faire plusieurs entrevues cliniques approfondies avec les parents et le jeune en ayant recours, si nécessaire, aux services d’un interprète. La tendance actuelle des pratiques d’évaluation psychologique en milieu scolaire entraîne un biais. Les symptômes variés des traumatismes de guerre chez les enfants peuvent rendre ardu le diagnostic différentiel : syndrome de stress post-traumatique, trauma complexe et dépression de deuil ou TDAH, TDA, TSA, trouble de comportement, syndrome de Gilles de la Tourette, etc. (voir tableau ci-dessous).

 

Les symptômes des enfants traumatisés par la guerre 

(Crocq, 1998, 1999, 2007; Thabet, 1999; Papazian-Zohrabian, 2004, 2008.)

 

Cauchemars et réveils en sursaut.

Réminiscences et réviviscences.

Irritabilité.

Agressivité.

Peurs (de l’obscurité, des animaux, des voleurs) et phobies.

Tics. 

Agitation.

Insomnie ou hypersomnie.

Froideur et incapacité à exprimer des émotions. 

Sentiment d’être « anesthésié ».

Évitement relationnel.

Dissociation.

Pleurs fréquents.

Comportement asocial.

Angoisse de séparation. 

Difficultés de concentration.

Difficultés de mémorisation.

Bégaiement secondaire.

Énurésie ou encoprésie secondaire.

Mutisme sélectif ou global.

 

Par ailleurs, le manque d’implication, de motivation et de disponibilité cognitive pour la tâche pourrait aussi fausser l’évaluation des aptitudes cognitives des élèves réfugiés, sans compter l’effet inhibiteur des traumatismes sur le développement affectif et social.

En troisième lieu, il est important d’évaluer les besoins éducatifs et psychosociaux des élèves réfugiés afin de pouvoir élaborer, avec les autres acteurs scolaires et les parents, des plans d’action permettant le développement du bien-être des élèves et leur intégration. La réaction des jeunes aux situations de violence est normale, c’est la violence qui ne l’est pas. Les élèves réfugiés ont donc besoin d’un temps d’adaptation. Ils ont aussi besoin de la reconnaissance de leurs pertes et de leurs souffrances sans pour autant être réduits au statut de victime. Il est important de ne pas les définir par leur souffrance ni de la nier, mais de la contenir. 

 

En quatrième lieu, la psychologie scolaire pourrait participer à l’accompagnement psychosocial des familles réfugiées : s’informer sur l’histoire de l’élève, tant au sujet de son développement que de ses résultats scolaires, en apprendre davantage sur son parcours migratoire et familial, comprendre le contexte pré, péri et postmigratoire dans lequel il évolue, donner des conseils, permettre l’expression des souffrances vécues par les jeunes et leurs familles sont des tâches qu’un psychologue scolaire pourrait accomplir tout en profitant d’avoir un accès direct et facile aux parents. Le bien-être de tout enfant dépend de celui de ses parents, et l’élaboration des deuils et des traumatismes d’un enfant est directement influencée par le vécu familial et favorisée par les deuils sereins des parents (Papazian-Zohrabian, 2015, 2016). 

 

En cinquième et dernier lieu, le psychologue pourrait accompagner les enseignants, mais aussi les autres intervenants du milieu scolaire pour qu’ils aient une meilleure compréhension des difficultés des jeunes réfugiés. Il pourrait favoriser l’établissement d’une relation éducative sécurisante et protectrice, élément nécessaire pour la réhabilitation des personnes traumatisées et la réparation des blessures provenant de la violence humaine. 

Les jeunes réfugiés potentiellement endeuillés et traumatisés ont besoin d’un milieu capable de leur proposer des liens sécurisant et permettant la construction du sens de la vie, des études et la projection dans l’avenir. Le psychologue scolaire pourrait être le professionnel clé dans un système scolaire qui doit accueillir les élèves réfugiés, mais aussi leur donner une occasion réelle d’intégration et de réussite en assurant leur droit à la protection, à l’éducation et en veillant à leur bonne santé mentale. Accueillir des élèves réfugiés, c’est accueillir des élèves blessés par la vie, mais heureux et soulagés de reprendre une vie normale et saine. Cependant, la probabilité de voir les blessures ressurgir et la souffrance continuer est grande. Accueillir des élèves réfugiés dans nos écoles, c’est accueillir aussi leur souffrance. Le professionnel qui pourrait s’en charger le mieux est le psychologue scolaire. Il faudrait juste lui donner le mandat, le temps et les outils pour accomplir ces tâches. La nécessité de repenser la psychologie scolaire s’impose tant pour les élèves réfugiés que pour tout élève québécois dont la santé mentale a été ébranlée par les circonstances de la vie.

 

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