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Intervenir au cours de la grossesse auprès des adultes ayant un vécu traumatique

Dr Nicolas Berthelot, psychologue

Professeur titulaire à l’Université du Québec à Trois-Rivières, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en traumas développementaux et directeur du projet STEP (Soutenir la transition et l’engagement dans la parentalité).

 

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déc. 2021

La grossesse représente une période d’importants bouleversements sur la sphère psychologique. En effet, les femmes et les hommes en attente d’un enfant doivent procéder à une réorganisation identitaire afin d’inclure dans leur nouvelle définition de soi le rôle de parent. Cette « crise identitaire de la grossesse » (Slade et al., 2009) amène les futurs parents à revisiter les relations qu’ils ont vécues au cours de leur enfance avec leurs propres figures d’attachement. Plus ces relations furent complexes, plus l’expérience de la grossesse et de la parentalité risque d’être troublante. Il n’est donc pas surprenant de constater que les adultes ayant une histoire traumatique sont particulièrement susceptibles de rapporter des symptômes dépressifs, des symptômes post-traumatiques, des symptômes dissociatifs et des traits pathologiques sur le plan de la personnalité (Berthelot et al., 2019), et qu’ils sont cinq fois plus à risque de présenter une symptomatologie clinique complexe et comorbide en cours de grossesse que les parents sans antécédents de traumas (Garon-Bissonnette et al., en révision). En retour, la détresse psychologique prénatale a été associée à diverses complications obstétricales, telles qu’un plus faible poids à la naissance et un accouchement hâtif (Bussières et al., 2015; Grote et al., 2010).

En plus d’impacter le bien-être des adultes en cours de grossesse, ces traumatismes infantiles risquent d’avoir des répercussions qui transcendent les générations. Cela s’observe de deux façons. D’abord, des antécédents de maltraitance chez un parent seraient l’un des plus importants facteurs de risque en ce qui concerne la maltraitance envers les enfants (van IJzendoorn et al., 2020). Ensuite, les enfants de mères ayant une histoire traumatique sont plus à risque que les enfants dont la mère n’a pas vécu de tels traumas de présenter des difficultés développementales et un style d’attachement désorganisé (Berthelot et al., 2015; Garon-Bissonnette et al., 2021). Les recherches récentes montrent d’ailleurs que les enfants de mères ayant une histoire de maltraitance sont susceptibles de présenter, dès leur naissance, la marque neurobiologique des traumas de leur mère, ce qui s’observe par un plus faible volume de la matière grise dans le cerveau de ces nouveau-nés (Heim et al., 2018; Moog et al., 2017). Ceci suggère que la transmission du risque se produirait en partie au cours de la période prénatale et ne serait pas uniquement le reflet de facteurs de risque interpersonnels et psychosociaux survenant après la naissance de l’enfant. Conséquemment, l’offre d’interventions psychologiques en cours de grossesse pourrait avoir un effet préventif plus important que les interventions postnatales, ou accroître leur efficacité.

L’état des connaissances sur les trajectoires intergénérationnelles des traumas plaide pour considérer comme prioritaires l’implantation et l’évaluation empirique d’interventions psychologiques au cours de la période prénatale auprès des parents ayant une histoire traumatique (Shonkoff, 2016). Or, il n’existe que très peu d’interventions prénatales spécifiquement destinées aux parents ayant vécu des traumas (Berthelot et al., 2018; Chamberlain et al., 2019; Heim et al., 2018), et ce, bien que plus du tiers des Québécoises et des Québécois en attente d’un enfant rapportent avoir vécu une forme de sévices (physiques, sexuels, émotionnels) ou de négligence (physique ou émotionnelle) (Garon-Bissonnette et al., en révision).

Le programme STEP (Soutenir la transition et l’engagement dans la parentalité)

Le programme STEP (Drouin-Maziade et al., 2019) offre un accompagnement prénatal en groupe aux femmes ayant vécu des traumas interpersonnels durant leur enfance ou leur adolescence. Une version pour les hommes est actuellement en développement. Ce programme vise à favoriser l’adaptation au cours de la période périnatale des femmes ayant vécu des traumas, à soutenir le développement de leurs enfants, et à contribuer à interrompre les cycles intergénérationnels de maltraitance. STEP a été élaboré en concertation avec la clientèle cible et avec des intervenants de première ligne œuvrant auprès des parents ou des familles en contexte de vulnérabilité, de manière à ce que le programme soit distinct et complémentaire aux services déjà offerts dans les milieux de pratique (Berthelot et al., 2018). STEP comprend entre huit et neuf rencontres qui sont offertes à des groupes de quatre à six femmes enceintes. Le programme est manualisé et inclut des activités structurées fondées sur la recherche scientifique et des modèles conceptuels reconnus. Il s’agit d’un programme d’accompagnement et d’éducation psychologique, et non d’une psychothérapie de groupe ou d’un groupe de soutien entre pairs. Le programme s’adresse d’ailleurs autant aux femmes ayant des difficultés psychosociales qu’aux femmes ne rapportant pas de facteurs de vulnérabilité ou d’adversité. STEP a cependant été conçu de façon à favoriser, chez les femmes vivant une détresse particulière ou présentant des enjeux psychologiques requérant une attention clinique, une prise de conscience de ces difficultés, une ouverture à la relation d’aide et une meilleure connaissance des services disponibles dans la communauté et dans le réseau de la santé et des services sociaux. Le programme a été récemment adapté pour être offert en ligne, ce qui permet de rejoindre facilement des femmes enceintes sur l’ensemble du territoire, dont celles résidant loin des centres urbains. 

Le programme STEP s’inscrit dans les grands principes des interventions basées sur la mentalisation pour les personnes ayant vécu des traumas interpersonnels. Le paradigme de la mentalisation suggère notamment que les interventions destinées aux personnes ayant vécu des traumas devraient s’assurer d’offrir de l’éducation quant aux impacts des traumas; valider et normaliser les émotions; mentaliser les expériences traumatiques et leurs impacts; favoriser la régulation des émotions; et favoriser des transformations dans les relations interpersonnelles (Luyten et Fonagy, 2019). Le programme STEP rencontre également l’ensemble de lignes directrices des interventions considérées comme « sensibles aux traumas » (Kezelman et Stavropoulos, 2012). 

Les données de recherche sur l’acceptabilité du programme (Berthelot, Drouin-Maziade et al., 2021) démontrent que (1) STEP est sensible aux traumas et suffisamment sécuritaire pour être offert en cours de grossesse, autant du point de vue d’experts dans le domaine que des parents; (2) les participantes sont motivées du début à la fin de programme et rapportent apprendre des choses, faire des prises de conscience et considérer l’ensemble des rencontres comme étant utiles; (3) la détresse subjective des participantes diminue de façon importante en cours d’intervention; et (4) les participantes notent des changements positifs entre le début et la fin du groupe en ce qui concerne leur bien-être et leur sentiment d’être en mesure de faire face aux obstacles qui se présentent à elles. De façon intéressante, au terme du programme, les participantes rapportent se sentir davantage en mesure de reconnaître les moments où elles sont en déséquilibre sur le plan psychologique et être plus enclines à se tourner vers des ressources communautaires ou des services psychologiques dans ces moments. Les prochaines étapes de la recherche viseront à évaluer si les participantes au programme STEP rapportent davantage de bénéfices que les femmes enceintes recevant la trajectoire usuelle de services prénataux, et si STEP a des retombées positives sur la relation mère-enfant et le développement de l’enfant au cours de ses premières années de vie.

Répercussions de la pandémie de COVID-19 sur la santé mentale en cours de grossesse

Si la grossesse s’avérait déjà une période de vulnérabilité particulière pour la santé mentale, la pandémie de COVID-19 a certainement exacerbé la situation. À titre d’exemple, une recherche que nous avons réalisée auprès d’un vaste échantillon de 1754 Québécoises en attente d’un enfant, incluant 1258 femmes ayant participé à l’étude entre le 2 et le 13 avril 2020 et 496 femmes l’ayant fait avant la pandémie, a confirmé une forte augmentation des symptômes dépressifs et anxieux ainsi qu’une légère augmentation des symptômes dissociatifs et post-traumatiques au début de la pandémie. Les femmes enceintes ayant participé à l’étude dans le contexte de la pandémie étaient près de deux fois plus à risque de rapporter des symptômes cliniquement significatifs (Berthelot et al., 2020). Heureusement, nos analyses préliminaires suggèrent que, pour la majorité de ces femmes, ces symptômes se sont avérés transitoires (Berthelot, Duguay et al., 2021) et que seule une détresse persistante influençait négativement le développement ultérieur de l’enfant (Duguay et al., soumis). De façon intéressante, les femmes enceintes ayant présenté une détresse persistante dans notre échantillon n’étaient pas celles pour qui la COVID-19 avait eu des impacts majeurs sur leur vie, mais plutôt celles qui avaient des antécédents de mauvais traitements ou de troubles mentaux (Berthelot, Duguay et al., 2021). En d’autres mots, bien que la pandémie de COVID-19 ait eu des répercussions importantes sur l’expérience et le bien-être des femmes enceintes, celles étant les plus susceptibles de manifester une détresse cliniquement significative et éventuellement de se tourner vers des services professionnels semblent être celles qui présentaient déjà des facteurs de vulnérabilité psychologique avant la pandémie.

La grossesse, une période d’opportunité pour l’intervention psychologique

Bien que la grossesse représente une période de vulnérabilité particulière pour les femmes enceintes ayant une histoire traumatique, elle doit également être considérée comme une période d’opportunité pour l’intervention psychologique. En effet, il s’agit d’un moment où la motivation pour opérer des changements est généralement élevée. De plus, les parents sont typiquement plus disponibles, autant physiquement que psychologiquement, pour participer à des interventions en cours de grossesse qu’après l’arrivée de l’enfant, alors que les obligations et les responsabilités sont grandes et que les préoccupations sont davantage orientées vers des aspects liés à la santé de la mère et de l’enfant. Finalement, une récente étude réalisée auprès d’un échantillon de la communauté montre que les structures impliquées dans la mentalisation se raffinent en cours de grossesse chez les femmes afin de favoriser l’émergence d’aptitudes nécessaires à l’expression de comportements maternels sensibles (Hoekzema et al., 2017). Cette flexibilité cérébrale observée en cours de grossesse dans les structures responsables de l’habileté à comprendre ses émotions et celles des autres pourrait accroître l’efficacité des interventions psychologiques.
 

Ressources et informations supplémentaires

Être parent après avoir été victime d’abus ou de traumatismes : capsules vidéo


Références

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Berthelot, N., Duguay, G. et Lemieux, R. (2021). Impacts de la pandémie de COVID-19 sur la détresse psychologique en cours de grossesse et le développement ultérieur de l’enfant. Sherbrooke, Québec : 88e congrès de l’ACFAS. 

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