Saut au contenu
  MENU
Retour

Rupture conjugale et détresse masculine

Rupture conjugale et détresse masculine

Dr Richard Cloutier, psychologue 

Le Dr Cloutier est professeur émérite associé à l'École de psychologie et au Centre de recherche sur les jeunes et les familles à risque (JEFAR) de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval.

Imprimer Partager par courriel
sept. 2015

L’évolution rapide du portrait de la famille constitue l’un des changements marquants de l’histoire sociale récente au Québec. Si 8 personnes sur 10 vivent toujours dans une cellule familiale[1], la base conjugale de la famille s’est radicalement transformée. Plus de la moitié des couples de 35 ans et moins vivent en union libre, 63 % des enfants naissent hors mariage et plus d’un enfant sur trois ne vit pas avec ses deux parents biologiques[2]. La séparation conjugale est devenue un phénomène courant, mais ses conséquences psychosociales demeurent difficiles à anticiper.

Plusieurs facteurs interagissent pour moduler l’impact de la séparation conjugale : initiateur ou quitté; niveau de conflit dans le couple; présence d’enfant; statut conjugal (mariage ou union libre); durée de l’union; infidélité; présence de violence physique ou psychologique; irritants financiers et ressources matérielles disponibles; santé physique et mentale; niveau d’éducation; étape de vie (jeune, senior, aîné); unions antérieures; culture; religion; qualité du réseau de soutien social; etc. Il existe certainement des cas où la séparation conjugale est anticipée, opérée en douceur et bien gérée dans toutes ses facettes. Mais le plus souvent, la rupture donne lieu à une crise dans la vie des acteurs. Si la majorité des individus réussissent à surmonter les défis que pose cette transition[3], une trop grande proportion n’y arrivent pas et, parmi ceux-là, les hommes quittés sont à risque d’aller plus loin dans l’enlisement relié à la crise de la séparation; ils sont au cœur de la réflexion qui suit.

Facteurs de risque masculins

Chaque mois, sinon chaque semaine, les médias rapportent une agression fatale commise par un individu de sexe masculin en rupture conjugale où, a posteriori malheureusement, on prend connaissance d’éléments de détresse, de rejets ou de pertes annonciateurs d’un risque de dérive. La déstabilisation de la rupture frappe aussi les femmes, sans contredit[4]. Mais sans prétendre à l’exclusivité de genre, que peut-on identifier comme plus spécifique aux hommes quittés dans la dynamique de leur détresse et de leur plus grand risque de dérive?

Plusieurs facteurs de risque sont typiquement associés aux hommes dans leur rapport à leur santé et aux services : ils ont tendance à sous-estimer et à négliger leurs problèmes de santé physique et mentale, ils tardent à demander de l’aide, ils consultent moins les services existants, etc.[5]. Voici quelques déterminants associés à la détresse masculine en lien avec la rupture conjugale.

Un déficit de lecture émotionnelle. La socialisation masculine traditionnelle repose sur la valorisation de la force, de l’indépendance, de la persévérance et sur la restriction de l’expression des vulnérabilités. Typiquement, les garçons sont entraînés à restreindre l’expression de leurs sentiments intimes, de leurs craintes et de leurs besoins d’aide, parce qu’en faire part, c’est traduire sa faiblesse[6]. En psychologie du développement, les ancrages instrumentaux de l’identité masculine et les assises relationnelles de l’identité féminine sont reconnus comme vecteurs d’orientation de la conformité aux rôles de genre[7]. La prégnance des valeurs de socialisation masculine traditionnelle (force, autonomie, courage, initiative, détermination, etc.) détournerait les garçons de l’univers de la réflexivité émotionnelle et relationnelle; un écart de genre en résulterait qui les placerait en déficit relatif en matière d’habiletés à mentaliser leur vie intérieure et leurs relations intimes, et à décoder leurs sentiments, ce qui les handicaperait dans la gestion de leurs émotions. C’est à cela que renvoie la notion d’alexithymie, c’est-à-dire une sorte d’analphabétisme émotionnel[8]. Ce déficit de lecture handicape le repérage de solutions adaptées en contexte de séparation conjugale.

Moins de travail émotionnel dans le couple. Le degré d’anticipation de la rupture représente un facteur d’impact et d’ajustement important à la transition de séparation. L’initiateur de la séparation peut voir le changement venir, sinon le contrôler, alors que la personne quittée peut être prise par surprise et vivre une déstabilisation plus grande. La tendance voulant que dans un couple, la conjointe traduise un niveau de satisfaction moindre que son conjoint est encore bien répandue, même si son ampleur empiriquement démontrée est plutôt modeste[9]. Au-delà des questions importantes relatives aux déséquilibres dans le fardeau assumé pour les soins aux enfants, les tâches domestiques ou dans le partage du pouvoir décisionnel, la notion de travail émotionnel (emotional work[10]) semble distinguer l’engagement psychologique des membres du couple selon le genre : la femme travaillerait plus fort que l’homme à monitorer et à gérer la relation conjugale; elle serait plus attentive au climat relationnel dans le couple et au soutien du conjoint, ce qui expliquerait, au moins en partie, le fait que les conjointes nomment plus souvent les problèmes conjugaux, sont plus souvent à l’origine des consultations et amorcent plus souvent le processus de séparation[11]. Bref, le moindre engagement masculin dans le suivi et la gestion de la relation contribuerait à la moins bonne anticipation de la séparation. Pour le conjoint « qui ne l’a pas vu venir », la surprise amplifie la déstabilisation.

Dégradation fonctionnelle potentiellement forte. Sans tomber dans le cliché de « l’homme qui ne savait pas se faire cuire un œuf », force est de constater que la séparation provoque des changements concrets de régime de vie pour lesquels un bon nombre d’hommes sont mal préparés. Par exemple, pour les hommes, encore nombreux, dont la sphère domestique n’était pas trop de leur ressort dans le couple, un déménagement affectera négativement les habitudes de vie (l’alimentation, l’hygiène personnelle, le sommeil, etc.) et pourra contribuer de manière importante à la détresse associée à la transition.

Échec de rôle. Pour une femme comme pour un homme, le fait d’être quitté provoque généralement un fort sentiment d’avoir échoué dans son rôle conjugal. Cependant, même s’ils amorcent moins souvent le processus de séparation, les hommes sont plus souvent mis en cause dans l’échec. Compte tenu de l’importance de la relation qui se termine, le constat de cet échec peut ébranler certains piliers identitaires comme l’estime de soi et le sentiment d’efficacité personnelle. Prenons l’exemple du rôle de pourvoyeur : malgré la valorisation souvent mitigée qu’on lui réserve, ce rôle destiné à assurer une bonne réponse aux besoins matériels des proches est très important pour la famille et, au-delà des changements rapides dans le couple moderne sur ce plan, il demeure un constituant majeur du rôle conjugal de l’homme. Or une proportion importante de conjoints ont du mal à être à la hauteur des attentes; les irritants financiers sont fréquents dans les couples fragiles, ils exacerbent les conflits à l’origine de la rupture tout en persistant parfois longtemps après la séparation, notamment autour des arrangements relatifs à la pension et à la garde des enfants. L’échec dans cet aspect du rôle de conjoint et de père contribue à la détresse[12].

Isolement social. Dans la vie de couple, les contacts avec le réseau social sont souvent animés par la conjointe et l’homme a moins d’expérience, sinon d’habiletés, dans l’entretien des liens sociaux. Encore ici, sauf exception, l’homme séparé est susceptible de vivre un isolement social plus marqué, lui qui n’est pas enclin à divulguer ses besoins d’aide et n’a généralement pas beaucoup d’amis intimes à qui se confier[13].

Pour mieux contrer les risques

L’apparition de symptômes dépressifs, la dégradation des habitudes de vie, l’augmentation de la consommation d’alcool et de drogue, l’apparition de problèmes en emploi, font partie des séquelles couramment observées chez les hommes vivant une séparation mal contrôlée[14]. En ajoutant à cela la tendance masculine à l’extériorisation comportementale (contrairement à la tendance féminine à l’intériorisation), on débouche sur un risque plus élevé, chez certains hommes, de conversion de leurs souffrances en fuite vers l’avant et en réponses agressives qui augmentent l’enlisement.

Si les cas extrêmes de dérive agressive qui vont jusqu’à l’homicide ou suicide sont très fortement médiatisés, ils demeurent exceptionnels, heureusement. Cependant, l’extrême surreprésentation des hommes, en tant qu’agresseurs, dans ces drames familiaux demeure frappante[15]. Dans ce domaine, la liste des facteurs de risque invoqués est considérable, mais elle contraste avec la capacité décevante de prévenir ces catastrophes[16].

Pour l’ensemble de la population, la problématique des ruptures conjugales entraîne des coûts humains et financiers justifiant clairement une réponse sociale beaucoup mieux adaptée aux besoins. Dans tous les cas, la séparation exige une série de choix déterminants. Or c’est souvent à l’improviste et en contexte de crise que des décisions sont prises. La réflexion, la validation et l’accompagnement professionnel compétent sont nécessaires, mais font très souvent défaut au moment de ces choix aux conséquences durables. De plus en plus de couples et de familles échappent au traitement juridique de la séparation (« on ne divorce pas lorsqu’on n’est pas mariés ») et une minorité seulement accèdent aux services de médiation familiale, très pertinents par ailleurs. La plupart des décisions d’ordre financier ne sont ni validées ni l’objet de conseils professionnels compétents. Dans les cas à plus haut risque de violence, les conjointes et les proches ne sont souvent pas sensibilisés aux dangers de dérive de leur ex-conjoint ni à la nécessité d’une protection active.

Les décideurs comme le public doivent prendre conscience du fait que la séparation conjugale est plus qu’un changement d’adresse et que la compétence des choix de réorganisation et l’évitement des écueils (portés par les conflits, notamment) pourraient faire toute la différence. L’ensemble des personnes qui se séparent ont besoin d’un accompagnement et de conseils compétents en matières relationnelle, juridique et financière[17]. Un tel accompagnement, accessible gratuitement aux individus comme aux couples, briserait l’isolement des situations en y assurant un regard externe impartial pouvant aussi servir de sentinelle dans le dépistage des risques plus sensibles de dérive, et dans l’orientation des acteurs vers les ressources adaptées, y compris des services de protection en cas de besoin.

Si l’on prend en compte les coûts directs et indirects des ruptures mal gérées[18], un tel filet de sécurité, accessible à tous gratuitement, serait facilement couvert, au grand bénéfice de toutes les personnes concernées.

Références

[1].      La notion de famille, définie par Statistique Canada pour le recensement de 2006, renvoie à l’ensemble des ménages privés où des conjoints vivent avec ou sans enfants de tous âges. Voir MFA (2011). Un portrait statistique des familles au Québec, Québec, gouvernement du Québec, ministère de la Famille et des Aînés, [www.mfa.gouv.qc.ca/fr/publication/documents/sf_portrait_stat_complet_11.pdf], p. 621.

[2].      MFA (2011), op. cit.

[3].      Saint-Jacques, M.-C., Turcotte, D., Drapeau, S., Cloutier, R. et coll. (2004). Séparation, monoparentalité et recomposition familiale. Québec, Presses de l’Université Laval.

[4].    Dans la réflexion qui nous occupe ici, il est impossible de parler des hommes ou des femmes comme s’il s’agissait d’ensembles homogènes. Presque toutes les tendances rapportées devraient être accompagnées d’une mise en garde à l’effet que seule une partie, parfois très petite, de la population est concernée par le risque discuté. La notion de risque est essentiellement probabiliste et doit constamment être ramenée à l’échelle statistique à laquelle elle renvoie.

[5].    Roy, J. et coll. (2015). Un portrait social et de santé des hommes au Québec : des défis pour l’intervention. Rapport de recherche. Québec, Université Laval, Équipe Masculinités et Société.

Tremblay, G., Cloutier, R., Antil, T., Bergeron, M.-È., Lapointe-Goupil, R. (2005). La santé des hommes au Québec. Québec, gouvernement du Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux.

[6].    Cloutier, R. (2004). Les vulnérabilités masculines. Montréal, Éditions de l’Hôpital Sainte-Justine.

[7].    Tap, P. (2005). Enfance et identité sexuée. Dans Cloutier, R., Gosselin, P., et Tap. P. (éd.). Psychologie de l’enfant. Montréal, Gaëtan Morin, p. 277-297.

[8].    Taylor, G. J., Bagby, R. M., et Parker, D. A. (1997). Disorders of affect regulation: Alexithymia in medical and psychiatric illness. Cambridge, MA: Cambridge University Press.

Taylor, G. J., Ryan, D., et Bagby, R. M. (1985). Toward the development of a new self-report alexithymia scale. Psychotherapy and Psychosomatics, 44, 191-199.

[9].    Jackson, J. B., Miller, R. B., Oka, M., et Henry, R. G. (2014). Gender Differences in Marital Satisfaction: A Meta-analysis. Journal of Marriage and the Family, 76, 105-129.

[10].   Strazdins, L., et Broom, D. H. (2004). Acts of love (and work): Gender imbalance in emotional work and women’s psychological distress. Journal of Family Issues, 25, 356-378.

[11].   Loscocco, K., et Walzer, S. (2013). Gender and the culture of heterosexual marriage in the United States. Journal of Family Theory & Review, 5, 1-14.

[12].   Dew, J., Britt, S. et Huston, S. (2012). Examining the Relationship Between Financial Issues and Divorce. Family Relations, 61, 615-628.

[13].   Lang-Takac, E., et Osterweil, Z. (1992). Separateness and connectedness: Differences between the genders. Sex Roles, 27, 277-289.

Monin, J. K., Martire, L. M., Schultz, R., et Clark, M. S. (2009). Willingness to Express Emotions to Caregiving Spouses. Emotion, 9, 101-106.

[14].   Kolves, K., Ide, N., et De Leo, D. (2011). Marital Breakdown, Shame, and Suicidality in Men: A direct Link? Suicide and Life-Threatening Behavior, 41, 149-159.

[15].   Tremblay, G. et coll. (2012). Rapport du comité d’experts sur les homicides intrafamiliaux. Québec, gouvernement du Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux.

[16].   Anderson, K. L. (2010). Conflict, Power, and Violence in Families. Journal of Marriage & Family. 72, 3, 726-742.

[17].   Beaulieu, A., Cloutier, R., et Dubé, D. (2015). Solutions rupture, un service intégré d’accompagnement. Québec, AutonHommie, Centre ressources pour hommes [www.autonhommie.org].

[18].   Schramm, D. G., Harris, S. M., Whiting, J. B., Hawkins, A. J., Brown, M., et Porter, R. (2013). Economic Costs and Policy Implications Associated With Divorce: Texas as a Case Study, Journal of Divorce & Remarriage, 54, 1-24.

Imprimer Partager par courriel