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La violence sexuelle en milieu universitaire

La violence sexuelle en milieu universitaire

Dre Isabelle Daigneault | Psychologue

La Dre Daigneault dirige le laboratoire de recherche sur les trajectoires de santé et de résilience de jeunes agressés sexuellement (TRAJETS) au Département de psychologie de l’Université de Montréal.


Manon Bergeron, Ph. D | Sexologue

Mme Manon Bergeron est professeure au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal. Ses intérêts de recherche concernent surtout les violences sexuelles envers les femmes et les adolescents.

Dre Jacinthe Dion | Psychologue

La Dre Dion est professeure agrégée à l’Université du Québec à Chicoutimi. Elle est cotitulaire de la Chaire de recherche UQAC – Cégep de Jonquière sur les conditions de vie, la santé, l’adaptation et les aspirations des jeunes (VISAJ).

Dre Martine Hébert | Psychologue

La Dre Hébert est professeure titulaire au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal. Elle est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les traumas interpersonnels et la résilience.


 

Les coauteures sont également chercheures de l’Équipe violence sexuelle et santé (ÉVISSA) et du Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles (CRIPCAS).

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juin 2018

Il est estimé que les agressions sexuelles commises envers les adultes canadiens en 2009 ont entraîné des coûts de 4,8 milliards de dollars en frais de santé et autres coûts associés (Hoddenbagh, Zhang et McDonald, 2014). En 2014, l’Enquête sur la santé générale (ESG) des Canadiens de plus de 15 ans a documenté plus de 600 000 agressions sexuelles autodéclarées, c’est-à-dire une estimation de 22 Canadiens sur 1000 (34/1000 pour les femmes et 5/1000 pour les hommes) (Conroy et Cotter, 2017). Les taux de violence sexuelle varient toutefois selon les différentes sources de données et les définitions utilisées. Certaines données n’incluent que les événements qui correspondent aux définitions du Code criminel ou demandent aux répondants de s’identifier comme victimes d’actes criminels, tandis que d’autres définitions sont moins restrictives. Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) suggèrent d’uniformiser les définitions et d’inclure davantage de comportements, incluant le harcèlement, sous le terme plus général de « violence sexuelle » (Basile, Smith, Breiding, Black et Mahendra, 2014). Les CDC précisent que la violence sexuelle est toujours caractérisée par une absence de consentement, soit parce que la personne ne peut pas consentir (par incapacité, par exemple si elle est inconsciente) ou ne peut pas refuser (par exemple sous la menace, la force, par intimidation, pression ou abus de pouvoir). Basile et al. distinguent ainsi sept formes de violences sexuelles qui sont caractérisées par le degré d’intrusion des comportements (avec pénétration, avec contact sans pénétration et sans contact, comme le harcèlement) et par les stratégies coercitives utilisées pour commettre la violence sexuelle (force, alcool ou drogue, menace, exploitation de vulnérabilité, intimidation, abus de pouvoir, coercition économique, pression verbale, fraude, mensonges, etc.). Les formes incluant la pénétration s’apparentent davantage à ce que l’on considère généralement comme une agression sexuelle (simple, grave, armée), qui était auparavant nommée « viol » au Code criminel canadien (Hoddenbagh et al, 2014). Outre les agressions sexuelles, le Code criminel du Canada comprend d’autres infractions sexuelles, notamment envers les enfants, tels que les contacts sexuels, l’incitation à des contacts sexuels, l’exploitation sexuelle et le voyeurisme (Rotenberg, 2017). Ci-après, l’« agression sexuelle » référera de manière plus restreinte aux situations comportant de la pénétration qui sont proches de la définition d’agression sexuelle du Code criminel, tandis que la « violence sexuelle » inclura, tel que suggéré par les CDC (2014) et l’Organisation mondiale de la santé (2010), l’ensemble des comportements sexuels non consentis, peu importe leur degré d’intrusion, le type de coercition employé ou s’ils rencontrent les critères de l’agression sexuelle ou des autres infractions sexuelles du Code criminel.

 

Facteurs de risque associés à la violence sexuelle
Le fait que les femmes sont particulièrement à risque de subir de la violence sexuelle n’est plus à démontrer. En effet, les résultats de l’ESG de 2014 révèlent qu’elles sont surreprésentées parmi l’ensemble des incidents d’agression sexuelle autodéclarés, puisque 87 % étaient à l’égard des femmes et 47 % des jeunes femmes de 15 à 24 ans (Conroy et Cotter, 2017). Par ailleurs, le milieu universitaire n’est absolument pas exempt de violence sexuelle, comme en témoigne l’actualité américaine, canadienne et québécoise des dernières années et le fait que 41 % des agressions sexuelles rapportées dans l’ESG de 2014 étaient à l’égard d’étudiants. Deux études effectuées en 1995 et en 2016 en milieu universitaire au Québec révèlent clairement que tous les groupes d’employés et d’étudiants sont affectés et que les femmes sont toujours plus nombreuses que les hommes à subir de la violence sexuelle (Bergeron et al., 2016; Cantin et Proulx, 1995). L’ESG de 2014 révèle également que le risque d’agression sexuelle au Canada est plus élevé pour les célibataires, les personnes issues de minorités sexuelles, les Autochtones, les personnes présentant une incapacité mentale ou physique, les immigrants, les personnes rapportant consommer davantage d’alcool et de drogues, ayant plus d’activités en soirée, qui rapportent avoir vécu de la violence physique ou sexuelle durant l’enfance, avoir été sans abri et avoir vécu du harcèlement criminel. Les résultats de l’Enquête sur la sexualité, la sécurité et les interactions en milieu universitaire (ESSIMU) au Québec vont dans le même sens : les personnes issues de minorités de genre et sexuelles, celles rapportant de la violence sexuelle durant l’enfance, les personnes présentant un handicap et les étudiants étrangers sont jusqu’à quatre fois plus à risque de subir de la violence sexuelle que les autres (Bergeron et al., 2016; Martin-Storey et al., 2017).

Les conséquences de la violence sexuelle en milieu universitaire
Les résultats d’ESSIMU révèlent que parmi l’ensemble des membres de la communauté universitaire rapportant de la violence sexuelle, 40 % avaient subi au moins une conséquence négative associée à cette violence (Bergeron et al., 2016). Par exemple, 17 % indiquaient avoir éprouvé des difficultés à poursuivre leurs activités à l’université, 15 % ont rapporté des difficultés dans leur vie affective, sexuelle ou intime, 6 % ont rapporté avoir augmenté leur consommation d’alcool ou de drogues, et 13 % ont rapporté avoir vu leurs habitudes alimentaires ou de sommeil modifiées. Plus spécifiquement, les étudiantes universitaires victimes de violence sexuelle rapportent des conséquences néfastes sur leur santé physique, psychologique et sexuelle, des changements de comportements (par exemple dans leur utilisation des réseaux sociaux ou dans leur consommation d’alcool) ainsi qu’une baisse de leurs résultats scolaires (Baker et al., 2016; Hébert, Daigneault, Dion, Bergeron et Ricci, 2017). Chez les étudiantes inscrites au premier cycle, 10 % de celles rapportant de la violence sexuelle présentaient des symptômes atteignant le seuil clinique du stress post-traumatique, et ce taux s’élevait à 28 % pour celles rapportant une agression ou une tentative d’agression sexuelle (Hébert et al., 2017).

La prévention de la violence sexuelle en milieu universitaire
Les deux types d’initiatives mises de l’avant pour diminuer les taux de violence sexuelle en milieu universitaire visent surtout les étudiants comme témoins ou victimes potentielles. Les programmes formant des témoins actifs, comme Bringing in the Bystanderou Green Dot2, sont parmi les rares programmes ayant été évalués rigoureusement. Ils visent à modifier les attitudes, les croyances et les comportements individuels pour faire en sorte que les personnes se sentent responsables d’intervenir lorsqu’elles sont témoins d’attitudes ou de comportements qui soutiennent la violence sexuelle, qu’elles soient plus empathiques envers les victimes et soient en mesure de leur venir en aide de manière sécuritaire. Ces programmes ont notamment démontré leur efficacité à modifier les croyances, l’acceptation de la violence sexuelle, la volonté de réagir et le sentiment d’efficacité pour s’engager dans des comportements de témoins actifs, comme intervenir pour s’opposer au langage sexiste, et pour offrir de l’aide ou du soutien s’ils sont témoins de violence sexuelle (Banyard et al., 2007; Coker et al., 2014). L’avantage de ces programmes est qu’ils sont universels, offerts autant aux hommes qu’aux femmes en les ciblant en tant que citoyens concernés. Ils contribuent à contrer la culture du viol en mobilisant les hommes dans la lutte contre la violence sexuelle.

Toutefois, bien que des résultats encourageants indiquent qu’en offrant ces programmes de témoins actifs aux hommes seulement et en ajoutant un volet pour modifier leur perception des normes sociales, les participants ont rapporté avoir commis moins d’agressions sexuelles (Gidycz, Orchowski et Berkowitz, 2011), aucun programme de témoins actifs n’a démontré de manière rigoureuse qu’il contribuait à diminuer durablement les taux de violence sexuelle subie en milieu universitaire. L’ensemble des études révèle plutôt des améliorations partielles ou nulles des taux d’incidence et même l’augmentation de comportements de violence sexuelle subie dans certains cas (DeGue et al., 2014; Stephens et Georges, 2009). Par ailleurs, puisque la majorité des violences sexuelles sont perpétrées en l’absence de témoins et que les femmes doivent souvent affronter seules un agresseur, il est nécessaire de recourir à des interventions spécifiques à ce type de situation, comme le programme éducatif de résistance à la violence sexuelle Enhanced Assess Acknowledge Act3, qui vise une reconnaissance plus rapide du risque, un plus grand sentiment d’efficacité d’autodéfense, une meilleure connaissance de stratégies de résistance efficaces, et une adhésion moindre aux mythes reliés à la violence sexuelle. Ce programme a démontré une diminution de 24 % à 63 % de cinq types de violence sexuelle au cours de l’année suivant le programme, ainsi que des améliorations par rapport à la perception du risque personnel et d’efficacité d’autodéfense, à la connaissance de stratégies efficaces de résistance, et une diminution de l’adhésion aux mythes relatifs à l’agression sexuelle et du blâme envers les femmes (Senn et al., 2015; Senn et al., 2017).

Et maintenant ?
Les meilleures pratiques pour une prévention efficace et durable reposent sur l’articulation de plusieurs stratégies complémentaires et variées pour l’ensemble de la communauté universitaire (BCI, 2017; Dills, Fowler et Payne, 2016). À ce jour, les programmes ont souvent été limités aux facteurs individuels, mais les stratégies doivent aussi inclure des politiques institutionnelles (par exemple l’encadrement des relations à caractère sexuel ou amoureux entre les étudiants et les membres du personnel ayant un rapport pédagogique ou d’autorité), des ressources spécialisées accessibles, des campagnes de sensibilisation, de la formation, des interventions préventives et curatives, incluant des outils visant des groupes particulièrement vulnérables.

Le gouvernement du Québec vient d’adopter une loi visant à prévenir et à combattre la violence sexuelle en milieu d’enseignement postsecondaire, un levier important pour obliger les établissements d’enseignement supérieur à mettre en œuvre une politique spécifique à ce problème avant septembre 2019. Cette loi prévoit aussi la mise en œuvre de moyens de prévention, de sensibilisation, d’accompagnement et de soutien aux personnes, ainsi que des recherches pour évaluer l’efficacité de ces moyens. En plus des politiques et des mécanismes officiels de plaintes institutionnelles, il importe d’assurer aux victimes un soutien psychologique exempt de préjugés ou de messages ayant un potentiel de blâme ou de minimisation. Dans ce contexte, les psychologues pourront contribuer à la formation dans leurs milieux, à l’intervention auprès des victimes ou des témoins et à la déconstruction (pour soi, auprès des collègues et des étudiants) des fausses idées véhiculées à propos de la violence sexuelle.

Quelques données de l’ESSIMU qui aident à déconstruire des idées préconçues

  • La violence sexuelle en milieu universitaire qui ne comporte pas de contact physique, comme le harcèlement, entraîne aussi des conséquences néfastes : 48 % des victimes de harcèlement sexuel rapportent au moins une conséquence et 10 % des victimes présentent des symptômes cliniques de stress post-traumatique.
  • La violence sexuelle en milieu universitaire survient surtout lors d’activités sociales (47 %), d’enseignement ou d’études (39 %), et moins souvent lors d’initiations (12 %).
  • Les personnes déclarant avoir un handicap ou un problème de santé physique et mentale sont plus ciblées que les personnes n’en déclarant pas (46 % et 36 % pour chaque groupe respectif).
  • Bien que la violence sexuelle en milieu universitaire s’exerce fréquemment entre étudiants, des situations où l’agresseur a un statut supérieur sont rapportées par près de 30 % des victimes. Il est donc impératif de proscrire les relations à caractère sexuel ou amoureux entre personnes affiliées à l’université ayant un rapport pédagogique ou d’autorité direct, tel qu’entre étudiants et professeurs ou entre cadres et employés, puisqu’elles sont source de conflits d’intérêts et à risque d’abus de pouvoir. Si de telles relations se nouent, elles devraient être déclarées afin que cesse le lien d’autorité entre les deux personnes.


Enfin, si la mobilisation actuelle en milieu universitaire est assurément encourageante, il ne faudrait pas oublier que l’éducation à la sexualité, incluant les rapports égalitaires, doit débuter dès l’enfance si l’on veut réellement espérer enrayer la violence sexuelle.

 

Références

1 Pour plus d’informations au sujet du programme, voir le site https://cola.unh.edu/prevention-innovations/bystander
2 Pour plus d’informations au sujet du programme, voir le site https://alteristic.org/services/green-dot/
3 Pour plus d’informations au sujet du programme, voir le site http://sarecentre.org/

 

Bibliographie    

Baker, M. R., Frazier, P. A., Greer, C., Paulsen, J. A., Howard, K., Meredith, L. N., …Shallcross, S. L. (2016). Sexual victimization history predicts academic performance in college women. Journal of Counseling Psychology, 63(6), 685-692.

Banyard, V. L., Moynihan, M. M. et Plante, E. G. (2007). Sexual violence prevention through bystander education: An experimental evaluation. Journal of Community Psychology, 35(4), 463-481.

Basile, K. C., Smith, S. G., Breiding, M. J., Black, M. C. et Mahendra, R. (2014). Sexual violence surveillance: Uniform definitions and recommended data elements, version 2.0. Atlanta, GA : National Center for Injury Prevention and Control, Centers for Disease Control and Prevention.

BCI, Bureau de la coopération interuniversitaire (2017). Le harcèlement et les violences à caractère sexuel dans le milieu universitaire. Montréal.

Bergeron, M., Hébert, M., Ricci, S., Goyer, M.-F., Duhamel, N., Kurtzman, L., …Parent, S. (2016). Violences sexuelles en milieu universitaire au Québec : rapport de recherche de l’enquête ESSIMU. Repéré à : http://essimu.quebec/wp/wp-content/uploads/2015/12/Rapport-ESSIMU_COMPLET.pdf

Cantin, S. et Proulx, C. (1995). À l’université comme ailleurs : rapport du sondage sur le harcèlement sexuel mené à l’Université de Montréal.

Coker, A. L., Fisher, B. S., Bush, H. M., Swan, S. C., Williams, C. M., Clear, E. R. et DeGue, S. (2014). Evaluation of the Green Dot Bystander Intervention to Reduce Interpersonal Violence Among College Students Across Three Campuses. Violence Against Women, 21(12), 1507-1527.

Conroy, S. et Cotter, A. (2017). Les agressions sexuelles autodéclarées au Canada, 2014. Juristat, 35(1), produit no 85-002-X au catalogue de Statistique Canada.

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Dills, J., Fowler, D. et Payne, G. (2016). Sexual violence on campus: Strategies for prevention. Atlanta, GA : National Center for Injury Prevention and Control, Centers for Disease Control and Prevention.

Gidycz, C. A., Orchowski, L. M. et Berkowitz, A. D. (2011). Preventing sexual aggression among college men: An evaluation of a social norms and bystander intervention program. Violence Against Women, 17(6), 720-742.

Hébert, M., Daigneault, I., Dion, J., Bergeron, M. et Ricci, S. (2017). Conséquences liées aux situations de harcèlement et de violence sexuelle vécues en milieu universitaire. Communication présentée au 9e Congrès international francophone sur l’agression sexuelle (CIFAS), Montréal, Canada.

Hoddenbagh, J., Zhang, T. et McDonald, S. (2014). Estimation de l’incidence économique des crimes violents au Canada en 2009. J4-34/2014F-PDF.

Martin-Storey, A., Paquette, G., Bergeron, M., Dion, J., Daigneault, I., Hébert, M. et Ricci, S. (2017). Sexual Violence on Campus: Differences Across Gender and Sexual Minority Status. Journal of Adolescent Health. doi:10.1016/j.jadohealth.2017.12.013

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Senn, C. Y., Eliasziw, M., Hobden, K. L., Newby-Clark, I. R., Barata, P. C., Radtke, H. L. et Thurston, W. E. (2017). Secondary and 2-Year Outcomes of a Sexual Assault Resistance Program for University Women. Psychology of Women Quarterly, 41(2), 147-162.

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