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null Méthodologie et rationalité du diagnostic du «trouble» de l’aliénation parentale

Méthodologie et rationalité du diagnostic du «trouble» de l’aliénation parentale

Dr Hubert Van Gijseghem, psychologue 
Expert psycholégal et professeur titulaire retraité à l’Université de Montréal, il est également l’auteur de plusieurs livres et de nombreux articles portant, entre autres, sur la problématique de l’aliénation parentale et sur la méthodologie de l’expertise psycholégale. En 2014, l’Ordre lui a décerné le prix Noël-Mailloux pour souligner l’excellence de sa carrière.

 

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déc. 2020

L’entité nosologique de l’aliénation parentale n’est pas encore entrée dans l’outil principal de la classification des troubles mentaux, le DSM-5 (American Psychiatric Association, 2013). C’est dû notamment au fait que cette notion est relativement nouvelle. Il y a toutefois d’autres raisons (cf. infra). Les experts travaillant dans le domaine familial rangent l’aliénation parentale sous l’appellation « problèmes relationnels parents-enfants », laquelle figure dans le DSM-5. Dans la dernière édition de l’autre outil de classification des troubles mentaux, l’ICD-11 (World Health Organization, 2018), on trouve l’appellation « aliénation parentale » dans l’index, qui renvoie à une entrée nommée « problèmes relationnels entre pourvoyeurs de soins et enfant ». Sans explication, le nom fut ensuite retiré de l’index en février 2020. La raison évidente de ce retrait, cette fois, est que le concept de l’aliénation parentale reste controversé. Il est donc probable qu’un lobby a convaincu les directeurs de l’ICD-11 de retirer le nom de l’index de l’ouvrage (Bernet, 2020). L’opposition à l’inclusion du concept dans les classifications officielles (que ce soit dans le DSM ou dans l’ICD) vient de personnes qui continuent d’associer le concept de l’aliénation à la négation des abus perpétrés par les pères. Les personnes pro-aliénation risquent donc souvent étiquetées comme étant pro-pédophiles (Van Gijseghem, 2005, 2010).

Cette controverse a également des liens avec une croyance datant des années 1980, dure, mais fausse, selon laquelle « l’enfant ne ment pas » en matière de maltraitance subie. Sauf que les experts pro-aliénation sont loin de prétendre que, dans un cas de fausses allégations, l’enfant mente (Ceci et Bruck, 1995). Au contraire, ces experts soutiennent l’idée que l’enfant ne ment que très rarement en matière d’abus sexuel, et ce, même si les allégations sont reconnues comme étant fausses. C’est là toute la différence entre la réalité psychologique ou narrative d’une part et la réalité factuelle ou historique d’autre part (McNally, 2003; Van Gijseghem, 2016a). Se basant sur le biais de confirmation (appelé l’effet Rosenthal) dont un parent inquiet peut être porteur et sur les abondantes recherches sur la suggestibilité de l’enfant, ces experts pro-aliénation affirment que, en effet, l’enfant ne ment pas, mais, étant victime d’induction, il dit néanmoins des choses qui ne sont pas basées sur des faits réels, mais qui relèvent dorénavant de sa réalité psychologique et non pas de sa réalité historique ou factuelle (Ceci et Bruck, 1995).

Voilà pour les sources, incluant les sources historiques, de la grande mésentente entre les pro et les contre. D’importantes dimensions idéologiques font partie de ce désaccord persistant. Toutefois, la littérature scientifique dans le domaine, de même que l’utilisation que font les tribunaux de ce concept, ont pris beaucoup de maturité. En ce sens, nous pourrions accorder moins d’importance à la controverse.

Le concept même de l’aliénation parentale, dans la conjoncture actuelle, a en effet beaucoup évolué. Depuis les travaux de Gardner (1992), grâce à la recherche empirique, la définition a fondamentalement changé et nous n’en sommes plus à définir ce phénomène uniquement comme une situation où l’enfant subirait un lavage de cerveau de la part d’un parent pour atteindre ou détruire l’autre parent.

Définition

La définition de l’aliénation parentale proposée entre 2010 et 2013 par le Parental Alienation Study Group (PASG) aux comités préparatoires du DSM-5 est celle qui fait actuellement à peu près l’unanimité parmi les experts qui adhèrent au concept. Elle se lit ainsi :

L’aliénation parentale est une condition mentale dont un enfant ou adolescent est affecté (souvent dans le contexte de séparation parentale à haut conflit) et qui est caractérisée par deux éléments :

1. L’enfant ou l’adolescent s’allie fortement à un parent.
    
2. L’enfant ou l’adolescent rejette l’autre parent indûment, c’est-à-dire sans justification suffisante. Cet enfant ou adolescent résiste aux contacts avec ce parent, même ordonnés ou encore, les refuse.

    
Dans les élaborations sur cette définition, on trouve des références à l’observation selon laquelle il n’y a pas nécessairement de lien causal entre les deux éléments de la définition (Bernet, Boch-Galhau, Baker et Morrison, 2010).
    
On remarquera qu’on est loin, ici, de la position de Gardner (1992) qui, dans la définition même, joignait l’effet à une cause, utilisant les termes conditionnement et lavage de cerveau.

Diagnostic
Malgré l’apparente simplicité de la définition, faire le diagnostic du « trouble » que représente l’aliénation parentale n’est pas une mince tâche et nécessite une évaluation psychologique et familiale rigoureuse et approfondie, incluant tous les membres de la famille. La raison évidente est que l’attribution du diagnostic d’aliénation parentale à un enfant en particulier nécessite la prise en compte d’un grand nombre de facteurs pour laquelle doivent nécessairement être recueillies des données de différentes natures.

Première étape
Il s’agit d’abord de déterminer si les deux éléments de la définition sont bel et bien présents chez un enfant soupçonné de souffrir de ce trouble.
    
La distanciation enfant-parent, qui représente le premier élément, est-elle justifiée ou pas? Il y a en effet une foule d’exemples de distanciations justifiées : il s’agit d’enfants envers qui un parent n’a pas investi, qui ont été négligés, ou encore abusés physiquement, sexuellement ou psychologiquement. Ces enfants se mettent à l’abri d’un tel parent en s’en distanciant, et ce, de façon justifiée. D’autres enfants, après la séparation parentale, sont littéralement abandonnés par le parent non gardien comme si ce dernier ne souhaitait pas maintenir de lien. Dans de tels cas, on ne s’étonnera pas d’observer une distanciation analogue opérée par l’enfant envers ce parent. Dans tous ces cas, il n’y a point d’aliénation parentale puisque, de toute évidence, la distanciation est fondée sur un vécu négatif réel et documentable.
    
L’évaluation du critère de la justification nécessite normalement une investigation du lien, aussi bien actuel que dans le passé, entre le parent et son enfant. Elle comprendra une étude documentaire, historique et testimoniale pour déterminer la nature de la relation enfant-parent dans le passé. Si cette relation était bonne et si, en plus, la probité actuelle du parent est prouvée intacte, les chances augmentent que la distanciation actuelle de l’enfant avec son parent soit associée à d’autres sources que l’absence du parent, par exemple les sévices, la négligence, l’abus sexuel ou le désintérêt (Van Gijseghem, 2016b).
    
Le deuxième élément, l’alliance avec le parent aimé, doit aussi être validé. Tout enfant jouit sans doute d’une proximité et d’une alliance envers un parent aimé. Le critère dans la définition réfère toutefois à une alliance qui se solde par une attitude où l’enfant se présente et agit comme le perpétuel allié du parent aimé, dans toute la sphère existentielle.
    
Pour apprécier les deux éléments de la définition, des évaluations psychologiques ou psychiatriques des deux parents sont essentielles afin d’intercepter, s’il y a lieu, des troubles mentaux de nature psychologique ou comportementale qui ont pu contribuer à la distanciation ou à l’alliance. Ces évaluations sont aussi utiles pour connaître les ressources psychologiques de chaque parent ainsi que des particularités de leur personnalité pouvant éventuellement avoir un effet bénéfique ou délétère pour l’enfant.
    
Bien entendu, il faudra également procéder à des séances d’observation des interactions entre l’enfant et chaque parent. De même, il faudra évaluer l’enfant psychologiquement pour savoir où il en est rendu dans son développement et pour connaître ses besoins développementaux en ce qui a trait aux contacts avec chacun de ses deux parents.
    
Deuxième étape
    
Une fois que l’investigateur est raisonnablement certain que les deux conditions de la définition sont remplies, la deuxième étape consiste à déterminer si l’enfant présente un nombre suffisant de critères décisionnels pour valider le diagnostic.

Pour ce faire, on utilise encore aujourd’hui les huit critères décisionnels proposés jadis par Gardner (1992). Les voici :
    
-    Une campagne de dénigrement envers le parent;
-    Des rationalisations absurdes et frivoles pour disqualifier le parent;
-    Un manque d’ambivalence dans le rejet de ce parent;
-    Le phénomène du penseur indépendant;
-    L’enfant se présentant comme le soutien du parent allié;
-    Une animosité s’étendant sur l’ensemble du monde du parent rejeté;
-    Une absence de culpabilité par rapport à la « mise à mort » du parent rejeté;
-    La présence, dans le discours de l’enfant, de scénarios empruntés.

Ces critères gardent toute leur valeur diagnostique, puisqu’ils sont basés sur l’observation du comportement de l’enfant lui-même (peu importe les sources).
    
Le côté rationnel de l’utilisation des huit critères est le suivant : si, chez un enfant donné, un nombre significatif de critères est présent – et toujours si on sait déjà que la distanciation parent-enfant est injustifiée –, on peut conclure que l’enfant est aux prises avec un trouble de l’aliénation parentale. Dans la proposition du groupe PASG aux comités du DSM-5, pour rester dans la tradition comptable de cet outil, un nombre minimal de quatre présences sur les huit possibles était proposé comme seuil, les deux premiers critères (campagne de dénigrement et raisons frivoles) devant nécessairement être observables.
    
Troisième étape
    
Après les deux premières étapes du diagnostic, l’évaluation n’est pas finie. Il faut alors déterminer les sources de l’aliénation parentale chez un enfant précis (Van Gijseghem, 2016b). Cette troisième étape d’évaluation est essentielle pour choisir le remède à employer. Ce choix se fera évidemment en fonction des sources reconnues.
    
Longtemps a-t-on maintenu l’idée que la seule source du trouble réside dans la malveillance du parent allié qui « instrumentalise » l’enfant pour atteindre l’autre parent. Bien que dans beaucoup de cas ceci puisse être un facteur contribuant, il est important de souligner que, si un parent exerce des influences aliénantes, ce faisant, celui-ci n’est que rarement de mauvaise foi. Il est souvent victime de son inquiétude par rapport à l’adéquation de l’autre parent et, subséquemment, victime aussi du biais de confirmation. Dans un grand nombre de cas d’aliénation parentale, on peut nommer d’autres sources importantes, par exemple des caractéristiques psychologiques et même tempéramentales de l’enfant lui-même, la nature de la réaction du parent aliéné, ainsi que des particularités des interventions judiciaires ou psychosociales.
    
Chez un enfant, une des sources prévaudra sur les autres tandis que, chez un autre enfant, la constellation sera différente. La plupart du temps, toutefois, l’expert rencontre une configuration ou un assortiment de sources multiples, différents chez chaque enfant et dont la hiérarchie devra être établie au moyen d’une évaluation.

Parmi les sources de l’aliénation parentale, on trouve (dans aucun ordre particulier) :
 
Des influences aliénantes exercées par le parent allié, dues, par exemple : 
    
-    Au ressentiment de ce parent envers l’autre parent;
-    À la projection sur l’enfant de son sentiment de victimisation;
-    À son désir de réparation par la création d’un nouveau foyer;
-    Au biais de confirmation (par rapport à la non-adéquation de l’autre parent);
-    À l’évitement de la dissonance cognitive.

Des élans de l’enfant lui-même, dus à une ou à plusieurs variables telles que : 

-    Le désir de réduire son conflit de loyauté;
-    Le désir de « réparer » le parent vu comme endommagé.

Des caractéristiques de la personnalité et du tempérament de l’enfant, telles que : 

-    Les préférences normales de l’enfant;
-    L’attachement excessif (par exemple les états fusionnels);
-    L’anxiété de séparation;
-    Les difficultés d’adaptation aux changements ou aux situations nouvelles;
-    Le trouble oppositionnel avec provocation;
-    Le degré de suggestibilité (par rapport à d’éventuelles influences aliénantes).

Des actions éventuellement maladroites du parent aliéné à la suite de la distanciation de ses enfants, par exemple :

-    Accumulation de procédures;
-    Frustration;
-    Poursuites pour outrage au tribunal;
-    Rage contre le parent allié.

Il faut remarquer que le parent rejeté, dans son attribution de « causes » de la distanciation de l’enfant, tout comme le parent allié, pourra être victime du biais de confirmation. Il pourrait alors croire à la malveillance de l’autre parent, occulter les autres sources possiblement plus importantes du rejet de l’enfant et, en raison de sa colère contre l’autre parent, envenimer significativement les choses.

D’autres sources peuvent contribuer à une aliénation débutante et ainsi l’aggraver, par exemple certaines caractéristiques du système judiciaire, la plupart du temps inévitables, et ce, malgré la grande sollicitude de la justice et les efforts déployés pour soutenir le dénouement des litiges très acrimonieux en matière familiale.

Les éléments suivants peuvent néanmoins contribuer à une intensification de l’aliénation parentale:

- La philosophie contradictoire ou adversariale;
- Le manque de célérité;
- Le principe de précaution;
- L’implication d’autres juridictions (criminel, tribunal de la jeunesse) à la suite de plaintes de l’un ou de l’autre parent;
- Une certaine circularité du système (validation des craintes par l’émission d’ordonnances intérimaires);
- L’assignation d’un avocat à l’enfant qui, à cause de son mandat spécifique, doit valider la position, pourtant pathologique, de l’enfant;
- Les interventions psychosociales qui, souvent, par leur méthodologie d’écoute empathique, ne font que valider les doléances de l’enfant ainsi que celles du parent allié, peu importe la réalité historique ou factuelle de ces doléances.

Conclusion

Le diagnostic du trouble de l’aliénation parentale doit suivre un protocole précis et exhaustif, à défaut de quoi des dérapages peuvent se produire sous forme de faux positifs ou de faux négatifs qui, chacun, créent des torts psychologiques et existentiels chez les enfants et chez tous les membres de la famille.

Bibliographie

American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (5e éd.). Arlington, VA : American Psychiatric Association.

Bernet, W., Boch-Galhau, W., Baker, A. et Morrison, S. (2010). Parental alienation, DSM-5 and ICD-11. American Journal of Family Therapy, 38, 76-187.

Bernet, W. (2020, mars). Continuing the discussion regarding parental alienation and ICD-11. Repéré à : https://pasg.inf

Ceci, S. et Bruck, M. (1995). Jeopardy in the Courtroom. A scientific analysis of children’s testimony. Washington, D.C. : American Psychological Association.

Gardner, R. (1992). The Parental Alienation Syndrome (2e éd.). Cresskill, NJ : Creative Therapeutics.

McNally, R. J. (2003). Remembering Trauma. Cambridge, MA : Harvard University Press.

Van Gijseghem, H. (2005). Controverses autour du concept de l’aliénation parentale. Revue de psychoéducation, 34, 19-129.

Van Gijseghem, H. (2010). L’irréductible résistance au concept de l’aliénation parentale. Revue de psychoéducation, 39, 81-95.

Van Gijseghem, H. (2016a). La détection de faux souvenirs. Psychologie Québec, 33, 37-40.

Van Gijseghem, H. (2016b). Les facteurs contribuant à l’aliénation parentale. Revue de psychoéducation, 45, 453-468.

World Health Organization. (2018). International Classification of Diseases for Mortality and Morbidity Statistics (11e édition, ICD-11). Repéré à : https://icd.who.int/browse11/l-m/en
 

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