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Introduction au dossier

Rachida, Azdouz, psychologue | Experte invitée

Spécialiste en gestion des conflits de valeurs et en analyse des stratégies identitaires, elle est chercheuse affiliée au Laboratoire de recherche en relations interculturelles de l’Université de Montréal. Essayiste et chroniqueuse, elle est auteure d’une trilogie sur le débat identitaire.

 

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sept. 2021

En février 2015, six cégépiens de Montréal sont portés disparus et on les soupçonne d’avoir joint les rangs de Daesh en Syrie. Au mois de mai de la même année, 10 autres jeunes Canadiens sont interceptés pour les mêmes motifs par la GRC à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau alors qu’ils tentent de se rendre en Syrie. Ces jeunes Canadiens radicalisés appartiennent pour la plupart à la classe moyenne; on compte des couples et des filles dans le lot, et leur profil ne cadre pas avec la figure classique du jeune garçon déscolarisé, désocialisé, victime de négligence ou de démission parentale, issu d’un milieu défavorisé ou traînant un passé de délinquant, une cible facile à enrôler sachant que son horizon est bouché, comme c’est le cas des jeunes embrigadés dans les banlieues-ghettos françaises ou belges.

Un brouillard conceptuel et des perceptions erronées

En 2015, on évoquait indistinctement la radicalisation politico- religieuse, la dérive sectaire, le terrorisme, l’extrémisme, le repli identitaire ou le complotisme. Au brouillard conceptuel entourant le phénomène de la radicalisation chez les jeunes qui devenait préoccupant s’ajoutaient l’insuffisance du corpus de recherche, le manque de données empiriques, les limites inhérentes aux méthodologies utilisées (enquêtes narratives, études de cas), les problèmes d’échantillonnage ou encore l’absence de groupes de contrôle ou de comparaison.

De plus, si les facteurs de risque ou de protection communs à toutes les formes de radicalisation étaient alors déjà relativement bien documentés par la recherche, il en allait autrement des variables contextuelles susceptibles d’expliquer les différences entre les divers pays aux prises avec le phénomène et de pister les institutions sur des mesures préventives et curatives adaptées à leurs spécificités politiques et sociohistoriques.

Le malaise identitaire hérité d’un contentieux colonial mal liquidé entre la France ou la Belgique et leurs troisièmes générations d’immigrants originaires de leurs anciennes colonies (des jeunes dont les grands-parents sous-scolarisés sont arrivés en Europe dans les années 1960 et 1970 pour occuper des emplois ingrats boudés par les natifs) n’appelle pas les mêmes solutions que celui des enfants d’immigrants scolarisés et récents, médecins et ingénieurs, entrés au pays dans les années 1990 et 2000, qui ont dû se tourner vers des emplois alimentaires parce que leurs diplômes et leur expérience n’ont pas été reconnus.

Par ailleurs, malgré des similitudes dans le processus menant à l’extrémisme violent et dans les justifications fournies par les auteurs de ces actes (la légitimation morale du recours à la violence notamment), la radicalisation fondée sur une idéologie suprématiste raciste ou celle engendrée par un endoctrinement religieux ne s’appuient pas sur la même rhétorique que celle des antifascistes qui agissent comme casseurs dans les manifestations pacifiques, celle des environnementalistes qui vandalisent des commerces de viande ou encore celle des personnes tombées sous l’emprise d’un gourou.

Au Québec, la crise provoquée en 2015 par les départs de jeunes Canadiens en Syrie a ouvert un chantier de recherche et de transfert des connaissances aux psychologues chercheurs.

Chez les praticiens cliniciens, elle a mis à l’épreuve la capacité à concevoir et à mettre en place des dispositifs de prévention et de traitement des souffrances, de déconstruction des identités polémiques (ou boucliers), d’élaboration de réponses adaptées et d’accompagnement dans la quête visant à retrouver une unité de sens et une cohérence identitaire (contrer le morcellement culturel, les blessures narcissiques, les conflits de codes, les injonctions et la dépréciation identitaires, les psychopathologies sous-jacentes aux crispations et au repli).

La question de la radicalisation a également été l’occasion d’interroger et de repenser les dispositifs de recherche, de valoriser la coconstruction de savoirs avec les terrains de pratique.

Une question mieux formulée, mais des réponses à approfondir par les chercheurs

Aujourd’hui, six ans après les événements de 2015, on dispose d’une littérature scientifique riche et interdisciplinaire sur le phénomène, comme en témoignent les articles présentés dans ce numéro.

Pour documenter la radicalisation violente, les chaires, observatoires et autres groupes de recherche se sont multipliés durant les six dernières années dans les établissements d’enseignement supérieur.

Pour éviter la stigmatisation et les analyses réductrices, les chercheurs ont fait le choix d’élargir l’angle de prise et de documenter autant le phénomène des extrémismes politico-religieux que ceux associés à une idéologie d’extrême gauche ou d’extrême droite (qui peut aussi être religieuse, comme la frange radicale des militants pro-vie qui vandalisent des cliniques d’avortement).

Des perceptions erronées ont été corrigées grâce à des données probantes, notamment quant à la répartition des victimes entre le monde occidental et les autres pays : sur les 13 000 à 16 800 attaques terroristes perpétrées dans le monde en 2014 (dans 95 pays), 60 % des attentats et 78 % des victimes se situaient en Irak, au Pakistan, en Afghanistan, en Inde, en Syrie et au Nigéria.

La recherche a également confirmé la diversité des facteurs de vulnérabilité et la non-linéarité des trajectoires de radicalisation, ce qui incite à la prudence quand il s’agit de tracer le profil type de la personne radicalisée ou d’isoler l’élément explicatif du passage à l’acte.

Pour ce qui est des mesures préventives et curatives, elles supposent une action sur plusieurs fronts : pédagogique (la sensibilisation, la formation, l’usage critique et éclairé des réseaux sociaux), économique (la lutte contre l’exclusion), politique (l’élaboration d’un contre-discours et d’une citoyenneté inclusive pour contrer la propagande et le sectarisme), spirituel (l’accompagnement dans la quête existentielle), sécuritaire (la surveillance des espaces physiques et virtuels de radicalisation) et judiciaire (la sanction et la réhabilitation).

Ces mesures ciblent l’individu radicalisé ou vulnérable et ses différents cercles d’influence, du plus proche au plus éloigné : son milieu familial et ses relations amicales, sa communauté (le quartier défavorisé, par exemple) et son environnement sociétal au sens large (agir en amont sur les facteurs macro-systémiques).

Quant aux approches thérapeutiques pertinentes, la psychologie transculturelle a été privilégiée dans le contexte entourant l’enrôlement de jeunes par Daesh, mais les principales orientations théoriques de la psychologie peuvent être mobilisées dans la lutte contre la radicalisation et autres dérives sectaires : cognitivo comportementale, dynamique analytique, humaniste existentielle et systémique interactionnelle.

Récemment, la crise sanitaire, avec ses antivaccins et ses conspirationnistes, a rouvert le débat avec une trame narrative différente, mais des processus cognitifs, des facteurs individuels et sociaux apparentés sur fond de perte de contrôle, de triple crise : de sens, d’identité et aussi de confiance, le tout dans un monde ressenti comme chaotique.

Quand il y a passage à l’acte, on se tourne vers la figure du psychologue expert, propulsé dans les médias et dans les cours de justice. Coincé entre les exigences cliniques (énoncer la complexité du sujet), médiatiques (formuler l’insensé dans un langage intelligible pour éduquer le public) et judiciaires (éclairer le tribunal), le psychologue est non seulement confronté à des dilemmes éthiques et à des enjeux cliniques, mais interpellé jusque dans son identité professionnelle.

Nous espérons que le présent dossier permettra aux psychologues de mieux comprendre la radicalisation, les nuances, de même que les enjeux entourant ce phénomène complexe. Dans un premier temps, l’auteur Delisle mettra en lumière les processus développementaux liés à la radicalisation. Les auteurs Drapeau, Whitley et Veissière partageront ensuite leurs réflexions sur les aspects idéologiques de la radicalisation. La prévention de la radicalisation violente fera pour sa part l’objet d’un article signé par les auteurs Hassan, Machouf, Ousman, Brouillette-Alarie et Madriaza, tandis qu’un article sur les manifestations de la radicalisation violente à l’école et le rôle des psychologues scolaires sera présenté par les auteures Miconi, Papazian-Zohrabian et Daxhelet, en collaboration avec leur collègue Rousseau. Des défis et des pistes de réflexion sur l’intervention clinique visant à traiter la radicalisation violente seront traités par les auteurs Bonnel, Machouf et Savard. Nous vous souhaitons une bonne lecture.

Bibliographie

Botbol, M., Campelo, N., Lacour Gonay, C., Roche-Rabreau, D., Teboul, R., Chambry, J., David, M. (2020). Rapport du Groupe de Travail de la Fédération Française de Psychiatrie Michel Botbol. Psychiatrie et Radicalisation.

Bouzar, D. (2014). Désamorcer l’islam radical : Ces dérives sectaires qui défigurent l’Islam. Éditions de l’atelier.

Crettiez, X., Seze, R., Lindemann, T., Ainine, B. (2017). Saisir les mécanismes de la radicalisation violente : pour une analyse processuelle et biographique des engagements violents. Rapport de recherche pour la mission de recherche droit et justice.

Germani, S. (2017, février). Dynamique psychique d’un cas de radicalisation. Cahiers de psychologie clinique, no 49, 259-272.

Monod, G. (2018). En prison, paroles de djihadistes. Gallimard, Paris, 179 p.

Revue Lacanienne (la). No 21. Le marché de l’identité. Publié sur EPHEP. https://ephep.com

Riss, S. (2019, 22 juin). Ravage et carnage des subjectivités contemporaines : postures radicales et métapsychologie du chaos [thèse de doctorat, Université Côte d’Azur]. Psychologie. Mohammed Ham.

Webber, D., Kruglanski, A. et al. (2017). Deradicalizing Detained Terrorists. Political Psychology, Vol. 39, No. 3, doi: 10.1111/pops.12428.

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