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Recherche en ligne et pratique professionnelle : enjeux soulevés et pistes de solution

Dre Véronique Parent, psychologue et conseillère à la qualité et au développement de la pratique à l'Ordre des psychologues du Québec - vparent@ordrepsy.qc.ca

Avec la collaboration de Stéphane Beaulieu, psychologue et secrétaire général, de Denis Houde, psychologue et conseiller à la déontologie, du Dr Yves Martineau, psychologue et conseiller à la formation continue et de la Dre Isabelle Montour-Proulx, psychologue et conseillère à l’inspection professionnelle de l'Ordre.

 

 


L’utilisation des médias sociaux devient une réalité presque incontournable de nos vies personnelles et professionnelles1. Selon Statistique Canada, les médias sociaux sont couramment utilisés par environ 90 % des individus âgés de 15 à 34 ans et 70 % des adultes âgés de 35 à 64 ans (Schimmele et al., 2021). Aux États-Unis, 75 % des adolescents et près de 60 % des adultes maintiennent régulièrement au moins un profil sur les réseaux sociaux (APA, 2020; AACAP, 2018). Tunick et ses collaborateurs (2011) ont rapporté que parmi les 65 % de leurs participants (psychologues pour enfants et psychologues en formation) qui tenaient un profil sur un réseau social, près d’un quart recevaient des demandes de clients actuels2 les invitant à devenir « amis » ou à rejoindre le réseau social numérique du client (24 %); 3 % d’entre eux ont accepté de telles demandes3. Par ailleurs, près de la moitié (48 %) des psychothérapeutes américains et des psychothérapeutes en formation interrogés par Kolmes et Taube (2014)4 ont intentionnellement effectué une recherche sur leurs clients en l’absence de crise ou de consentement éclairé. Il a été observé que l’omniprésence de l’utilisation d’Internet par les psychothérapeutes et les clients a compliqué et remis en question nos concepts traditionnels de frontières5. Déjà, en 2011, on discutait des défis posés par l’utilisation des médias sociaux dans la pratique clinique, dont celle des psychologues (Devi, 2011). Qu’en est-il depuis? Dans cette chronique, il sera question de situations rencontrées par des psychologues concernant la recherche sur Internet, plus particulièrement dans les réseaux sociaux. Afin de bien cadrer la problématique, certains enjeux propres à l’exercice de la psychologie seront soulevés et des pistes de solution apportées6.

Exemples de défis rencontrés par le psychologue

Au travail tout comme dans sa vie personnelle, le psychologue est à risque d’accéder à de l’information personnelle sur son client par l’entremise des médias sociaux. Par exemple, un psychologue peut se joindre à un groupe d’intérêt sur Facebook et réaliser par la suite qu’un client en fait partie. Ou encore, les profils d’un psychologue et d’un client sur une application de rencontres peuvent être suggérés à l’un et à l’autre par l’algorithme de cette dernière7. Dans l’étude citée précédemment (Kolmes et Taube, 2014), 28 % des psychothérapeutes et des psychothérapeutes en formation rapportaient avoir accédé accidentellement à de l’information sur leurs clients par l’entremise des médias sociaux. Certains contextes de pratique semblent augmenter ce risque d’incidents. Par exemple, le clinicien pratiquant dans un milieu caractérisé par une plus haute proximité ou fréquence de contacts entre les individus (communautés de petite taille, thérapies de groupe, milieu scolaire, etc.) peut se retrouver plus à risque de recevoir de l’information sur un client par un tiers connu du client (Houde, 2023; Nicholson, 2011; Tunick et al., 2011).

Par ailleurs, il peut arriver qu’un psychologue doive effectuer une recherche sur son client, par exemple afin d’assurer la sécurité de son client (s’il y a un risque homicidaire ou suicidaire) ou l’intégrité d’une intervention (par exemple pour un traitement des dépendances). En milieu pédiatrique, près du tiers des psychologues disent devoir effectuer régulièrement de telles recherches sur leurs clients (Tunick et al., 2011). Les motifs de recherche incluent les risques liés à l’usage inapproprié d’Internet par le jeune (par exemple par le partage de trop d’information personnelle ou de photos inappropriées), à la consommation d’alcool ou de substances, à l’exploitation sexuelle, à la victimisation ou aux idéations suicidaires. Dans la majorité des cas relevés dans cette étude, le client est préalablement informé et son consentement a été obtenu. Il peut y avoir des exceptions justifiables à la règle de confidentialité, comme il sera discuté plus loin. Dans 40 % des situations, la recherche est effectuée avec le client, dans le cadre d’une intervention. Ce service professionnel est ensuite documenté dans le dossier du client.

Par ailleurs, les clients peuvent eux aussi entrer en contact avec de l’information personnelle concernant le psychologue (APA, 2023a; Kolmes et Taube, 2016). Il importe de demeurer conscient de ce risque et d’adopter une conduite prévenant l’occurrence de ce type d’incident. Des pistes de solutions seront d’ailleurs offertes dans cette chronique.

Balises éthiques et professionnelles pertinentes

Les codes de déontologie et d’éthique régissent la pratique du psychologue pour toutes situations rencontrées dans sa profession, incluant les nouveaux défis posés par les médias sociaux (Diamond et Whalen, 2019; Gamble et al., 2015; Houde, 2023). Le psychologue exerçant au Québec aborde ces questions en se référant au Code de déontologie des psychologues, notamment aux sections I et II, de même qu’aux art. 38 et 39. Les principes des codes d’éthique en psychologie canadien (SCP, 2017) et américain (APA, 2017) peuvent assister la réflexion du psychologue dans sa pratique et sa prise de décision (Vachon, 2016a).

Par ailleurs, les Directives de l’ASPPB sur l’utilisation des médias sociaux (OPQ, traduit de l’ASPPB, 2020) traitent de thèmes propres à l’éthique professionnelle (par exemple les conflits de rôles ou la compétence) dans le contexte spécifique des médias sociaux. Sept vignettes cliniques accompagnent cette pertinente ressource. Le Guide de pratique concernant l’exercice de la télépsychologie (OPQ, traduit de l’APA, 2013) est lui aussi utile. Les Lignes directrices concernant le recours aux technologies en counseling et psychothérapie (ACCP, 2019) comptent une section sur les médias sociaux où sont proposées des questions à se poser avant d’effectuer une recherche sur un client (p. 27-29). Enfin, bien qu’elles soient en anglais seulement, les lignes directrices sur les médias électroniques (SCP, 2020) offrent des recommandations pertinentes selon le Code canadien d’éthique.

Enjeux professionnels soulevés

Consentement libre et éclairé
Le psychologue est tenu au secret professionnel, sauf exceptions justifiables (par exemple lors d’une obligation de signalement ou lors d’une situation de gestion de risque ou d’urgence clinique). Dans le contexte des médias sociaux, cela implique de discuter avec ses clients des risques inhérents à leur présence virtuelle (celle du psychologue et celle du client) et de les informer avant d’effectuer une recherche à leur sujet (Kolmes, 2010). Dans le cas d’une exception justifiable à la confidentialité; le psychologue prend les mesures raisonnables et nécessaires pour obtenir le consentement libre et éclairé dès que la situation le permet (OPQ, traduit de l’ASPPB, 2020; Marleau, 2020).

Confidentialité et vie privée
Le psychologue évalue la pertinence de rechercher des informations sur ses clients et obtient leur consentement préalablement, sauf lors de circonstances exceptionnelles qui peuvent justifier le report de cette obtention (Chamberlin, 2010; OPQ, traduit de ASPPB, 2020). Par ailleurs, le psychologue est prudent, il s’assure de ne recueillir que les renseignements nécessaires à la réalisation des objectifs cliniques visés par la recherche (section II du Code de déontologie). Il évite les conflits de rôles propres au fait de détenir de l’information sur le client que ce dernier avait destinée à des tiers au moyen de publications sur les médias sociaux. Le psychologue informe son client lorsqu’un incident d’accès survient.

Offrir des soins responsables
Le psychologue agit de manière responsable dans sa pratique et priorise l’intérêt fondamental de son client. Il tient compte des risques et des bénéfices pour son client, du traitement et de la relation thérapeutique, entre autres, dans son appréciation et son comportement professionnels. Offrir des soins responsables peut impliquer de protéger le client d’un danger important et imminent, ce qui peut créer des tensions par rapport à d’autres priorités éthiques, comme le consentement ou le respect de la vie privée (OPQ, traduit de ASPPB, 2020; Kaslow et al., 2011). Agir de façon responsable implique aussi de partager des ressources et d’éduquer les clients et les psychologues sous supervision sur ces questions (Asay et Lal, 2014; APA, 2023b).

Intégrité dans les relations
Le psychologue réfléchit aux effets possibles d’entrer en contact, accidentellement ou non, avec de l’information personnelle sur ses clients et tente de prévenir ces situations (Nicholson, 2011; art. 25 du Code de déontologie). Sa recherche de transparence et d’intégrité professionnelles le pousse à discuter de l’utilisation des médias sociaux avec ses clients proactivement et au besoin. En outre, certaines informations risquent d’induire un contretransfert négatif à l’égard d’un client, sans parler de possibles violations de confiance si le psychologue cherche intentionnellement certaines informations et que le client en a connaissance (par exemple s’il laisse des traces de ses visites).

Compétence et représentation de la profession
Le grand public a des attentes quant au professionnalisme et à la conduite professionnelle d’un psychologue. Le psychologue est prudent et modéré dans ses propos sur Internet, ce qui inclut son usage des médias sociaux, dans ses messages et lorsqu’il utilise le clavardage (art. 5 et 7 du Code de déontologie), et ce, de manière à éviter les situations qui pourraient le placer sur une pente glissante sur le plan éthique.

Pistes de solutions

Pratiquer avec intention
Le psychologue mène ses activités professionnelles et les défis rencontrés dans sa pratique avec réflexion afin de déterminer ce qui doit être révélé de soi sur Internet, de prévenir les incidents et de faciliter leur gestion et leur résolution.

Utiliser les technologies de manière informée et avec retenue
Le psychologue prend les moyens afin de limiter et de protéger l’information disponible à son sujet en ligne (par exemple, il ne publie pas de photos familiales). Il vérifie régulièrement les paramètres de confidentialité sur les médias sociaux et effectue une recherche sur lui-même afin de minimiser l’information personnelle disponible à son sujet (APA, 2023a). Il partage des ressources et éduque ses clients et les personnes qu’il supervise dans la perspective de les aider à prévenir des incidents d’accès à leur propre information. Les jeunes et leurs parents semblent bénéficier particulièrement de ces discussions (par exemple en ce qui a trait au temps d’écran recommandé ou à la protection de la vie privée en ligne) (AACAP, 2018; 2020; APA, 2023b).

Avoir une politique sur les médias sociaux8
Le psychologue peut élaborer une politique d’utilisation des médias sociaux qui aborde des questions telles que le consentement éclairé, le respect de la vie privée, le risque possible d’incidents en ligne avec les clients et la gestion des incidents, le cas échéant. Il discute de la politique avec ses clients lorsqu’il initie ses services et au besoin. Notons qu’une proportion grandissante de milieux académiques et cliniques se dotent d’une telle politique (Smith et al., 2023).

Utiliser la formation continue, la consultation et la supervision
La recherche actuelle pointe vers l’idée que le développement professionnel et l’expérience clinique semblent se traduire en une plus grande réflexion et prudence professionnelles (Asay et Lal, 2014; DiLillo et Gale, 2011). Cela peut être fait par la formation continue, la consultation et la supervision (art. 39 du Code de déontologie; Vachon, 2016b).

Conclusion

En somme, les médias sociaux comptent de nombreux avantages, tant dans leur usage personnel que professionnel. Comme cela est souvent le cas pour les nouvelles technologies, leur utilisation s’accompagne de risques auxquels il importe de continuer à réfléchir comme professionnel, dans un souci de développer et d’assurer une pratique de qualité.

Notes et bibliographie

Notes

  1. Nous utilisons la définition des médias sociaux par l’Office québécois de la langue française (2011) et incluons donc les réseaux sociaux (tels Facebook), les plateformes de partage de vidéos ou de photos (telles YouTube ou Instagram), les plateformes de microblogage (telles Twitter) et les encyclopédies collaboratives (telles Wikipédia).
  2. Dans cet article, un client est un individu pour lequel une entente de services a déjà été établie.
  3. À ce sujet, consulter également la chronique de déontologie par Vachon (2015).
  4. La Dre Kolmes est une psychologue spécialisée en éthique numérique. Sa politique sur les médias sociaux (2010) est souvent utilisée comme outil pédagogique en milieux cliniques et professionnels.
  5. Gutheil (2005) définit les « franchissements de frontières » comme des déviations plutôt mineures, transitoires et non préjudiciables des normes de pratique attendues. Par exemple, afficher sur les réseaux sociaux qu’on offre des services empreints de compréhension à une clientèle marginalisée (Wu et Sonne, 2021). Les auteurs sont d’avis que ces franchissements ne nuisent pas au traitement et peuvent même le promouvoir ou le faciliter. Les « violations des frontières », en revanche, constituent des écarts plutôt majeurs par rapport aux normes de pratique attendues – qui risquent d’être préjudiciables au patient, au traitement ou à l’alliance thérapeutique, entre autres, par une forme de violation aux frontières personnelle et professionnelle du soignant et du client. Par exemple, poser un diagnostic et déterminer un traitement à partir d’informations non vérifiées obtenues sur les médias sociaux (Clinton et al., 2010). Habituellement, ce sont les besoins du soignant qui sont satisfaits dans ce type d’écarts.
  6. Cette chronique s’inscrit dans une série parue à l’Ordre et portant sur les nouvelles technologies et la pratique. Nous invitons le lecteur intéressé à consulter ces références : Houde, 2019; Marcil-Denault et Boivin, 2022; Marleau, 2022; Vachon, 2015.
  7. Greenbaum (2020) cite une étude auprès d’étudiants gradués en psychologie en Alabama, où 8,5 % des participants se sont vu présenter le profil d’un client sur une application de rencontres et 2,4 % ont été pairés avec un client.
  8. Pour des modèles de politique de médias sociaux, voir ceux proposés par Kolmes (2010) et par l’ASPPB (OPQ, traduit de l’ASPPB, 2020; voir l’annexe D).

Pour découvrir les directives de l'ASPPB sur l'utilisation des médias sociaux en français
Le document publié par l'ASPPB a été traduit par l'Ordre des psychologues du Québec avec autorisation. Le psychologue qui s'y réfère doit faire les adaptations nécessaires en fonction du contexte législatif québécois.


Bibliographie