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Introduction - Les psychologues et le débat identitaire : éducateurs, médiateurs ou militants ?

Introduction - Les psychologues et le débat identitaire : éducateurs, médiateurs ou militants ?

EXPERTE INVITÉE

Rachida Azdouz, psychologue | Spécialiste en relations interculturelles, Université de Montréal

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avr. 2017

La nécessité de développer les compétences interculturelles des psychologues ne date pas d’aujourd’hui.

La première génération de spécialistes québécois, composée surtout d’anthropologues, a dans un premier temps abordé les relations interculturelles sous l’angle des rapports avec les peuples autochtones, avant d’élargir ses recherches, son enseignement et sa réflexion au phénomène de l’immigration.

Dans les années 1970 et 1980, le Québec accueillait ses premières vagues de populations issues de « cultures non occidentales », notamment des réfugiés de la mer en provenance d’Asie et des Libanais fuyant la guerre civile déclenchée en 1975.

Il devenait urgent, en particulier pour les accueillants de première ligne, intervenant dans les milieux scolaire, de la santé et des services sociaux, de lever les barrières linguistiques et culturelles qui les séparaient de ces nouveaux concitoyens, dont plusieurs ne partageaient ni leurs codes verbaux et non verbaux ni leur héritage judéo-chrétien, à la différence des Hongrois, Polonais, Italiens, Grecs ou Moyen-Orientaux chrétiens arrivés dans les décennies précédentes.

L’adaptation des pratiques, première étape vers l’inclusion, s’imposait aussi pour intervenir auprès des autres vagues d’immigrants et de réfugiés comme les Haïtiens fuyant le régime de Duvalier fils (la vague précédente avait quitté le pays sous Duvalier père), les Chiliens fuyant le régime de Pinochet, et d’autres Latino-Américains.

Au fil des décennies, au gré des bouleversements socioéconomiques, sociopolitiques et culturels qui ont secoué le monde, la question de l’intégration des immigrants s’est complexifiée.

Au Québec, le marqueur linguistique a cédé la place au marqueur religieux. 

Ainsi, alors que l’adoption de la loi 101 en 1977 laissait présager que le partage d’une langue commune garantirait à moyen terme l’accès à la citoyenneté pleine et entière, par les voies du dialogue interculturel et de la délibération, les années 2000 ont connu diverses tentatives de faire de la laïcité la condition sine qua non au vivre-ensemble : le projet de loi 94 sur les services à visage découvert en 2011, le projet de charte des valeurs en 2013 et le projet de loi 62 en 2016 sur… les services à visage découvert!

Par ailleurs, l’adaptation des pratiques, appropriée pour l’intégration des immigrants de première génération, ne suffit plus à répondre aux besoins des deuxième et troisième générations, qui réclament aussi une transformation des pratiques et une représentativité réelle dans toutes les sphères d’activité.

La diversification et l’intensification des enjeux ont mis en relief le caractère interdisciplinaire du champ des relations interculturelles et les effets pervers d’une judiciarisation à outrance des rapports entre citoyens minoritaires et majoritaires dans la société.

En effet, si le droit propose des instruments pour contrer les discriminations et arbitrer les conflits entre droits individuels et droits collectifs (ou même entre individus issus de minorités), il n’est pas de son ressort de gérer les conflits de loyauté, de logiques ou de valeurs qui ont cours dans une société pluraliste.

Et c’est là que le rôle des psychologues prend tout son sens.

Dans le contexte actuel, marqué par la polarisation du débat et l’exacerbation de la question identitaire, la fonction pacificatrice et médiatrice des psychologues est un rempart contre la diabolisation, la déshumanisation, l’invalidation et la disqualification de « l’autre », dans son acception ethnique, mais aussi idéologique : celui qui n’aborde pas la question ou qui ne la formule pas dans les mêmes termes que moi n’est pas mon allié, c’est donc mon adversaire, et non seulement je refuse de débattre avec lui, mais je l’élimine symboliquement du débat en lui accolant une étiquette infamante (« idiot utile » ou « fasciste », selon le « camp » qui accuse).

Cette injonction à choisir son camp n’est pas sans rappeler l’opposition entre l’humanisme petit-bourgeois de Freud et le progressisme révolutionnaire de Reich : apolitique, la psychologie, vraiment?

Les débats identitaires récents au Québec réveillent une autre vieille querelle : certains protagonistes reprochent aux psychologues une approche psychologisante des problèmes sociaux comme la radicalisation violente et un déni des dimensions historiques et systémiques. Plusieurs des textes publiés dans ce numéro témoignent du contraire. 

Par ailleurs, la neutralité bienveillante du thérapeute a toujours eu ses détracteurs, qui y voient une neutralisation du politique et du social. Dans les années 1970, le sociologue Robert Castel reprochait au psychanalyste Serge Leclaire de se réfugier derrière une « distinction commode » (Castel, 1973), qui considère la convention analytique comme « une mise hors-jeu de la réalité pour démasquer le réel » (Leclaire, 1971). 

Quelle que soit notre orientation théorique ou notre conception du rôle du psychologue dans la cité, cette réflexion de Daniel Lagache décrit bien à mon sens en quoi nous pourrions faire œuvre utile dans la construction d’une éthique du vivre-ensemble qui respecte la singularité des parcours et des récits individuels et qui protège contre les assignations identitaires.

« Sans que le psychanalyste se mue en frère prêcheur, une cure psychanalytique est par beaucoup d’aspects une “expérience morale”, dont les leçons composent un art de vivre et une sagesse. » (Lagache, 2009)

Ni au-dessus de la mêlée ni à côté de la plaque, les psychologues ont un devoir de distance, de vigilance et d’indépendance, dans cette joute stérile opposant un pouvoir qui relativise les souffrances de l’exclusion et des contre-pouvoirs qui les instrumentalisent.

 

Références

Castel, R. (1973). Le psychanalysme : l’ordre psychanalitique et le pouvoir, Paris : Éditions Maspero.

Lagache, D. (2009). La psychanalyse, Paris : Presses universitaires de France.

Leclaire, S. (1971). Démasquer le réel, Paris : Seuil (Points).

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