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Michel St-Yves: Le psychologue du crime

Michel St-Yves: Le psychologue du crime

Hélène de Billy | Rédactrice pigiste

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déc. 2016

Professeur à l’École nationale de police du Québec, où il enseigne la psychologie de l’interrogatoire depuis 20 ans, Michel St-Yves a convaincu la Sûreté du Québec de la pertinence de s’appuyer sur les connaissances et les outils de la psychologie pour résoudre les crimes. 

 

Il est 1 h du matin, à Montréal, quand le téléphone sonne chez Michel St-Yves, le psychologue judiciaire de la Sûreté du Québec. La police de Chicoutimi a fait appel à la SQ pour dénouer une crise. Et même s’il a à peine dormi, le spécialiste de l’analyse du comportement doit filer à l’instant vers le poste de commandement établi par la police à 500 kilomètres de chez lui. Un homme perturbé mentalement, retranché seul chez lui, menace de tuer des policiers et de s’enlever la vie avec une arme à feu.

Psychologue judiciaire à la Division des sciences du comportement de la Sûreté du Québec depuis 2001, Michel St-Yves agit comme consultant lors d’incidents critiques, sur les scènes de crimes ou encore pour établir le profil psychologique d’un suspect lors d’un interrogatoire. 

Sur le terrain avec ses collègues de l’escouade tactique cette nuit-là, son rôle consiste à conseiller les négociateurs afin d’en arriver à une reddition volontaire et de trouver une solution pacifique au conflit. « Je ne fais jamais d’intervention directe. Je suis le déroulement de l’intervention, j’évalue les risques que représente l’individu, je donne mon avis sur son profil psychologique et son état mental en me basant sur des facteurs de risque et sur mes connaissances cliniques. Et je reste sur place jusqu’à la résolution complète de la crise, 4, 5 ou 12 heures plus tard. »

Le Service de l’analyse du comportement de la SQ, inspiré du FBI

Diplômé en psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Michel St-Yves a passé 12 ans à établir le profil de délinquants pour le compte du Service correctionnel du Canada avant de travailler à la Sûreté du Québec, où l’on a d’abord fait appel à lui dans le cadre d’une enquête sur une série de crimes sexuels. 

Le premier et l’un des deux seuls psychologues judiciaires au Québec, Michel St-Yves n’a jamais songé à offrir des services psychologiques et de psychothérapie dans un bureau. « Je n’ai ni la compétence ni la patience pour exercer ce genre de travail. La recherche est ma passion. J’aurais tout aussi bien pu être astronome. J’aime les sciences. »

En 2001, il a participé à la création du Service de l’analyse du comportement (maintenant appelé la Division des sciences du comportement), en s’inspirant des travaux de la Behaviorial Science Unit du FBI. Assisté de polygraphistes et de spécialistes en profilage criminel, M. St-Yves est chargé de donner un soutien aux policiers de la SQ durant les enquêtes criminelles. « Mon rôle consiste principalement à établir le profil psychologique d’un suspect et à accompagner les policiers dans la préparation des interrogatoires. » 

Psychologue, enseignant, auteur et conférencier, l’homme qui a convaincu la direction de la Sûreté du Québec de la nécessité de recourir à la psychologie pour résoudre les crimes adore ce métier où la routine n’existe pas. « Quand un policier de la SQ fait face à une situation extraordinaire, bizarre ou incompréhensible, il contacte notre unité. Nos tâches sont très variées et cela est très stimulant. »

Année après année, les journées de M. St-Yves se construisent au gré de l’actualité judiciaire. « On passe par des émotions intenses. Par exemple, quand une personne est blessée ou décède lors d’une intervention policière, on se remet en question. On se demande si on aurait pu faire les choses autrement. Dans les cas d’agressions sexuelles, devant la mort violente d’un enfant, on revient parfois chez soi bouleversé. Ce côté sombre de la société, ça influence notre façon de voir le monde. Moi, j’ai tendance à m’évader dans l’écriture. »

Mythes et limites de la détection du mensonge

Mort suspecte. Vol avec violence. Agression sexuelle. Bien souvent, le suspect nie son crime lors de son interrogatoire. Comment trouver la vérité? Michel St-Yves est l’un des spécialistes mondiaux de l’interrogatoire de police. Il dirigé plusieurs ouvrages sur le sujet, dont un qui porte le titre Psychologie de l’enquête criminelle : la recherche de vérité (2007), puis un plus récent intitulé Les entrevues d’enquête : l’essentiel (2014). Il s’est aussi penché sur les mille et une théories de la détection du mensonge dans le discours et dans le comportement non verbal.

M. St Yves enseigne depuis deux décennies la psychologie de l’interrogatoire à l’École nationale de police du Québec, une institution dont la formation est obligatoire pour quiconque veut servir dans la police. « Dans ma salle de cours, je dis aux étudiants : faites parler les suspects. Il y a beaucoup plus d’indicateurs de mensonges dans le discours que dans le comportement non verbal. »

À l’Université de Montréal, où il est chargé de cours à l’École de criminologie, il enseigne comment développer l’esprit d’enquête et comment faire de bonnes entrevues d’enquête. Il s’attarde à la façon de traiter la mémoire, celle des témoins comme celle du suspect. « Dans la tête de l’individu, explique-t-il, il y a une partie de la scène de crime. Pour aller chercher l’information, il faut donc utiliser de bonnes méthodes et surtout faire très attention de ne pas contaminer ou altérer la mémoire des témoins. »

Vivre dans un polar

Le spécialiste étudie la psychologie du suspect et de l’interrogatoire depuis plus de 25 ans. Il a organisé nombre de congrès internationaux sur la question des entrevues d’enquête et fait la promotion des bonnes pratiques qui reposent sur la science et qui respectent les droits humains. « Pour évaluer la crédibilité d’une personne, il y a des indicateurs de plus en plus fiables. Les techniques s’améliorent constamment, mais il faut rester vigilant, car les pièges (comme la vision en tunnel) sont nombreux. »

S’il a parfois l’impression de jouer dans un polar, M. St-Yves avoue qu’il a une préférence pour les « sudokus du crime », ces énigmes qui exigent de la patience et un bon sens de la déduction.

Il cite une histoire de lettres anonymes envoyées dans des marchés d’alimentation par un individu qui menaçait d’empoisonner certains produits alimentaires. Cette forme de « terrorisme alimentaire » est la hantise des commerçants. Était-ce sérieux ou seulement un canular? Fallait-il retirer tous les produits ciblés? Pendant plusieurs mois, Michel St-Yves cherche à identifier celui qui signait ses menaces avec un pseudonyme : « le combattant ». Durant ce temps, les missives continuent et augmentent en intensité. Selon le psy, le potentiel d’exécution des menaces existe. L’ensemble des lettres, manuscrites, a permis de tracer un profil relativement précis de l’auteur anonyme. Suffisamment précis pour orienter les policiers vers une compagnie d’alimentation et cibler quelques suspects. L’étau se resserrait. Un examen des dossiers des employés qui correspondaient au profil recherché a permis d’identifier des échantillons manuscrits identiques à ceux qui servaient à terroriser les marchés d’alimentation. Une perquisition a été faite au domicile de l’auteur de ces échantillons et d’autres lettres ont été trouvées. Les policiers ont aussi mis la main sur l’ébauche d’un livre intitulé Le dernier combattant.

Devant les policiers, le criminel a fait sans le vouloir l’éloge du Service de l’analyse du comportement. « Le psychologue de votre unité a fait un portrait juste de l’auteur de ces lettres, mais il s’est trompé sur un point : jamais je n’aurais mis mes menaces à exécution. » Voilà un bel aveu pour couronner le dossier!

Pour le psychologue judiciaire, qui a été invité à titre de juré au 7e Festival international du film policier à Beaune en France l’an dernier, il s’agit d’une fin digne d’un vrai polar.



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Hélène de Billy | Rédactrice pigiste

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