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Les services psychologiques dans le réseau public : les dangers d’une pénurie anticipée

Les services psychologiques dans le réseau public : les dangers d’une pénurie anticipée

Christine Grou, psychologue | Présidente de l'Ordre des psychologues du Québec 

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déc. 2016

Les services psychologiques au sein du réseau public constituent pour moi une préoccupation majeure. J’entends par réseau public tout le réseau de la santé, mais également les centres jeunesse et le réseau de l’éducation.

Les personnes qui présentent une problématique de santé mentale ou encore une détresse psychologique importante sont trop souvent laissées à elles-mêmes. La porte d’entrée pour obtenir des services psychologiques demeure fréquemment celle du médecin de famille. Or il est difficile d’accéder à ces derniers rapidement, et ils ne disposent pas toujours du temps nécessaire pour effectuer une évaluation et pour offrir le traitement approprié. Lorsque les médecins de famille souhaitent diriger leurs patients vers des psychologues, ces derniers ne sont pas nécessairement accessibles dans le réseau de la santé, les listes d’attente étant souvent trop longues pour que l’on puisse parler d’accessibilité compétente en temps requis, et l’option de consulter en bureau privé est souvent balayée en raison de la couverture d’assurance déficiente ou du manque de ressources financières des patients. 

On connaît aujourd’hui la prévalence des troubles mentaux dans la population, de même que les impacts de ceux-ci au quotidien. Au regard des services de santé, le rapport produit cette année par le Commissaire à la santé et au bien-être faisait état du besoin accru de services psychologiques, notamment des services psychothérapeutiques. Lors d’une rencontre entre les ordres professionnels de la santé mentale et des relations humaines et la Protectrice du citoyen, celle-ci soulignait l’importance d’offrir le bon service au bon moment et par le bon professionnel. Enfin, le premier volet du rapport de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) sur l’accès à la psychothérapie faisait état de son efficacité, de ses coûts relativement faibles et de la durée de ses bienfaits à plus long terme, en comparaison avec la pharmacopée. Nos institutions ne cessent de souligner l’importance des services psychologiques. Pourtant, l’offre de services en santé mentale ne répondent pas aux besoins de la population.

L’Ordre a récemment été interpellé par les médias sur l’incidence croissante des troubles de santé mentale, entre autres les troubles anxieux et les troubles de l’humeur chez les jeunes. Dans le réseau scolaire, la détresse de certains enfants, auprès desquels on ne peut intervenir faute de ressources, est désolante et non sans risque d’aggravation ou de répercussions à moyen ou à plus long terme. Aux prises avec une problématique dépistée, les parents, sans ressources professionnelles compétentes gratuites et rapidement accessibles, se trouvent eux-mêmes aux prises avec la détresse 

causée par leur impuissance. Qui plus est, lorsque les services psychologiques sont trop dispersés, tant au sein du réseau de la santé qu’en milieu scolaire, le psychologue ne peut être partie intégrante de l’équipe. Il ne peut alors prendre part à la concertation ni contribuer à la compréhension globale du client ou de l’enfant pour que le plan d’intervention soit mieux adapté. Il ne peut non plus, dans ce contexte, exercer son rôle de consultant auprès des enseignants, des autres professionnels, de la direction ou des autres gestionnaires. 

Actuellement, on soutient que les psychologues sont disponibles dans le réseau public, mais ce n’est que très partiellement vrai, puisque leur présence est à géométrie variable dans les cliniques de médecine familiale et les CLSC. Il semble y avoir un attrait accru des psychologues vers la pratique privée. Nombreux sont les psychologues qui m’avouent que les facteurs d’attraction au sein du réseau public (par exemple la stimulation intellectuelle, le sentiment d’appartenance, la richesse des contacts, le développement des connaissances, les occasions de formation, la reconnaissance de l’expertise) se sont estompés. 

Les psychologues sont bien sûr accessibles pour ceux qui ont la chance d’avoir un régime d’assurance collective ou privée, ce qui n’est évidemment pas le propre des clientèles vulnérables. Ils sont également accessibles en vertu de certaines couvertures publiques d’assurance, telles que la Société de l’assurance automobile du Québec, la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail ou l’Indemnisation des victimes d’actes criminels, mais ici, l’iniquité semble encore plus frappante, puisque le service psychologique est offert en fonction d’une étiologie (l’accident ou l’agression) plutôt qu’en fonction d’une problématique. Quelle est la logique de couvrir le traitement d’une dépression si elle est la résultante d’un accident de la route, mais de ne pas le couvrir si la dépression est causée par la perte d’un proche ou de la maladie chronique d’un enfant? Peut-on trouver pareil exemple pour le traitement de la santé physique?

En dépit des discours sur la juste évaluation des besoins de santé populationnelle et sur la prévalence des problèmes de santé mentale, il demeure des iniquités importantes dans le traitement de ces problématiques comparativement aux problèmes de santé physique. C’est pourquoi, dans les prochaines années, l’accessibilité à des services psychologiques compétents et gratuits sera certainement un cheval de bataille considérable pour l’Ordre des psychologues. Nous devrons défendre cette cause dans le plus grand intérêt de la population québécoise. 

Aussi, bien que je reconnaisse que le travail que les psychologues accomplissent dans le réseau public fait appel à leurs capacités d’adaptation et de résilience compte tenu des facteurs de stress qui sont accrus en période de grandes transformations, je souhaite très sincèrement nous voir demeurer au sein de ce réseau, pour le meilleur intérêt de la population. Le réseau public demeure à ce jour le lieu où les services psychologiques sont accessibles gratuitement et donc, universellement. C’est aussi un lieu où l’expertise reconnue des psychologues demeure un facteur influent sur le mieux-être populationnel. Pour ces raisons, je souhaite fermement voir les psychologues continuer de faire la démonstration de leur expertise auprès des personnes qui nécessitent nos services. Je vous invite toutefois à bien choisir vos combats et à mettre vos énergies là où elles comptent. Je vous souhaite de conserver la plus grande adéquation possible entre vos intérêts, vos passions et votre apport à vos organisations respectives. Car il ne faut surtout pas abandonner la population.

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