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La différence nous enrichit

La différence nous enrichit

Hélène de Billy | Rédactrice pigiste

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mars 2016

Professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Diane Morin défend l’inclusion sociale des personnes présentant une déficience intellectuelle (DI) depuis plus de 25 ans. Cet engagement lui a valu d’être nommée membre de l’Ordre du Canada.

Jeune psychologue, Diane Morin est engagée comme consultante dans un centre de réadaptation pour personnes présentant une déficience intellectuelle (CRDI). Un jour, préoccupée par la santé physique d’un de ses patients adolescent, elle consulte le médecin sur place. Celui-ci lui répond : « Vous savez, madame, ça vit pas vieux, ça… »

La scène se passe en 1989 et Diane Morin reçoit la remarque comme une gifle. Depuis qu’elle est toute jeune, elle côtoie des adultes ouverts à la différence. Chantal et son frère Denis, cousins de Diane et du même âge que celle-ci, vivent avec le syndrome de Down (Tla trisomie 21. Dans la famille, ils sont traités à l’égal des autres enfants. « Je n’ai jamais vu quiconque agir différemment avec eux. » Malheureusement, elle doit constater qu’il n’en est pas ainsi pour tout le monde. « J’ai appris qu’il y avait encore beaucoup de chemin à parcourir pour changer les attitudes. »

Toujours psychologue

Diane Morin a consacré sa carrière à améliorer le sort des personnes avec une DI. Professeure au Département de psychologie de l’UQAM depuis 2001 et titulaire de la Chaire de déficience intellectuelle et troubles du comportement, elle publie dans des revues scientifiques sur une base régulière, dirige des étudiants au doctorat et mène tambour battant une carrière de chercheuse qui l’a amenée à se démarquer tant ici qu’à l’étranger.

En décembre 2014, elle a été nommée membre de l’Ordre du Canada. Cette distinction, la plus prestigieuse au pays, s’ajoute à une série de récompenses qui lui ont été décernées au fil des ans par plusieurs organismes. Elle est notamment membre fellow de l’American Association of Intellectual and Developmental Disabilities en reconnaissance de sa contribution exceptionnelle au domaine de la déficience intellectuelle et des troubles envahissants du développement.

Au secondaire, on suggérait à cette première de classe d’opter pour les sciences pures en raison de son talent pour les mathématiques. Elle hésite, complète tout de même un baccalauréat en psychologie à l’Université de Montréal, mais c’est sa rencontre avec le professeur Paul Maurice au Département de psychologie de l’UQAM qui fait la différence. Grand spécialiste de la DI, le professeur Maurice, aujourd’hui retraité, deviendra son directeur de mémoire, puis son directeur de thèse. « Je me suis spécialisée en DI grâce à lui. J’ai aussi consacré 15 ans à la pratique privée. Mon expérience sur le terrain m’a soutenue tout au long de ma carrière. Je me définis toujours comme psychologue. »

Carrière universitaire : un concours de circonstances

En 1999, avec son collègue Yvon L’Abbé, elle publie Les comportements agressifs chez les personnes présentant un retard mental : compréhension et intervention (Éditions Behavioria), un « outil de travail » toujours utilisé dans le milieu. « On évitait de mettre l’accent sur le problème de comportement pour favoriser une approche axée sur la compréhension, explique-t-elle. Les gens nous disent encore : “C’est ma bible, ce livre-là.” »

Au tournant des années 2000, le départ d’un collègue au Département de psychologie lui donne l’idée de postuler un emploi à l’université. Elle entre d’abord comme professeure à temps partiel à l’UQAM, puis elle obtient un poste permanent. Grâce à cet heureux concours de circonstances, elle donne le coup d’envoi à son exceptionnelle carrière universitaire. À l’UQAM, la professeure Morin s’estime comblée. Elle est particulièrement fière des programmes de diplômes d’études supérieures spécialisées récemment mis sur pied pour répondre à l’urgent besoin de services sur le terrain. « Le premier s’adresse aux futurs intervenants spécialisés en spectre de l’autisme et le second à ceux qui s’intéressent à la déficience intellectuelle. »

Former la relève, voilà ce qui la motive le plus. Debout à 6 h tous les matins, elle se consacre à ses tâches professionnelles sept jours sur sept. À 55 ans, elle ne songe pas du tout à prendre sa retraite. « Je ne peux imaginer cesser de contribuer à ma société. » Ambitieuse? « Non. Organisée. » La Dre Morin est aussi mère de deux grands enfants.

Le Québec, un modèle?

Créée en 2008 dans le but de favoriser la recherche, la chaire qu’elle dirige a parrainé une étude sur les attitudes de la population envers les personnes présentant une DI. Un questionnaire a été validé en français et en anglais et 1 605 personnes y ont répondu. Résultat? « En général, les gens démontrent une attitude beaucoup plus positive qu’auparavant. Mais les réactions paternalistes perdurent. Ce genre de bienveillance mêlée de pitié ne favorise pas l’autonomie. »

Comme on le fait parfois avec les personnes âgées, on a tendance à s’adresser aux adultes avec une DI comme s’ils étaient des enfants. La Dre Morin déplore ce genre de comportement comme elle désapprouve le tutoiement systématique. « Quand je m’adresse à un inconnu, je le vouvoie. C’est une question de respect. »

Dans le bilan annuel 2014-2015 de la Chaire, Diane Morin rapporte que 50 chercheurs et étudiants provenant de 16 pays ont demandé à recevoir le questionnaire québécois dans le but de l’utiliser dans leurs travaux. « Le questionnaire a été traduit en allemand et en portugais, signale la professeure. Il a aussi été adapté à la réalité brésilienne. Une permission de traduction en arabe a récemment été accordée. »

Est-ce que le Québec est un modèle en matière d’intégration des personnes présentant une déficience intellectuelle? La Dre Morin réfléchit avant de répondre : « Le Québec a fait des pas de géant. On se situe à l’avant-garde pour ce qui touche les services offerts. Lorsqu’on se présente dans les congrès internationaux, on a des choses à offrir, on transmet des résultats. Mais il reste encore des défis à relever. Il faut dépasser la simple intégration et s’attaquer à l’inclusion sociale. Les personnes avec une DI ont un rôle à jouer. »

L’inclusion sociale : l’histoire de Chantal

Une fois de plus, Diane Morin cite l’exemple de sa cousine Chantal. « Pendant 25 ans, Chantal a travaillé au même endroit. Elle devait se lever à 4 h 30 chaque matin pour attraper le train de banlieue et se rendre à son travail. Elle adorait ce qu’elle faisait. Chantal a perdu son père, il y a environ huit ans. Quelques années plus tard, sa mère a subi un accident cérébral. Ma tante ne pouvait plus veiller sur mon cousin et ma cousine. En perte d’autonomie, c’était à son tour d’avoir besoin d’aide. Alors, Chantal, qui adorait son travail, est retournée à la maison pour s’occuper de son frère et de sa mère. Pendant près de deux ans, elle s’est consacrée au bien-être de ses proches, jusqu’au décès de sa mère. »

N’est-ce pas dramatique, injuste? La Dre Morin ne partage pas cette vision des choses. « Pour moi, ce n’est pas triste du tout. Au contraire, je trouve ça beau. Ma cousine a simplement joué son rôle d’aidante naturelle. Car ce n’est pas uniquement à nous d’aider les personnes avec une DI, elles doivent aussi contribuer quand elles en ont l’occasion. J’aime parler de Chantal. Ma cousine nous offre l’éventail de tous les concepts reliés à l’intégration mis en place ces dernières années. Je parle ici de normalisation, de participation sociale, de valorisation des rôles sociaux, d’autodétermination et j’en passe. »

Cette gratitude de Diane Morin envers Chantal vaut également pour tous ceux qu’elle a croisés durant sa pratique. Ils font partie de son histoire. Comme cette jeune fille en crise qui lui a empoigné les cheveux avec force alors qu’elle travaillait comme veilleuse de nuit dans une résidence durant son baccalauréat. « Cette fois-là, j’ai pris connaissance de ce qu’on peut ressentir lorsqu’on subit une agression. J’ai compris également qu’il y avait une cause à ce comportement. Il suffisait d’en parler. Tous ceux qui côtoient les personnes avec une déficience intellectuelle vous le diront. La différence nous enrichit. »



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Hélène de Billy | Rédactrice pigiste

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