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Nadia Kendil : La psychologue aux compétences interculturelles

Hélène de Billy, journaliste et écrivaine


Spécialisée en trauma, la Dre Nadia Kendil avait réorienté sa carrière, certaine qu’il ne « se passait jamais rien au Canada ». Jusqu’à l’attentat du 29 janvier dernier.

D’Alger à Amqui

L’intégration, dit-elle, ne lui a jamais posé problème. « Quand je suis arrivée à Amqui, sourit Nadia Kendil, j’ai appelé le maire : “Bonjour, je me présente. Nous sommes de nouveaux arrivants.” » Le lendemain, une voisine cognait à sa porte avec un casseau de bleuets : « Bienvenue chez nous! »

En Gaspésie, la psychologue originaire d’Alger et mère de trois enfants a travaillé comme conseillère en rééducation à la Commission scolaire des Monts-et-Marées. Installée à Québec à compter de 2014, elle a rejoint la Commission scolaire des Découvreurs à Sainte-Foy, où elle a approfondi sa formation sur les difficultés d’apprentissage et l’évaluation des troubles mentaux chez l’enfant et l’adolescent.

Mais la Dre Kendil est surtout spécialisée en stress post-traumatique. À 43 ans, elle possède l’expérience nécessaire pour faire face à une crise majeure (et cela inclut les actes de terrorisme) n’importe où sur la planète. Mais comme « il ne se passe jamais rien au Canada » et qu’elle était ici pour rester, elle a cru bon remiser son expertise en trauma et réorienter sa carrière.

Jusqu’à l’attentat du 29 janvier dernier.

Agir

Ce soir-là, un forcené tire sur une assemblée de fidèles au Centre culturel islamique de la ville de Québec, communément appelé la grande mosquée de Québec. Bilan : six morts et deux blessés graves. La quarantaine de personnes qui sont présentes au centre au moment de la tuerie et tous les proches des victimes reçoivent aussi un choc.

Résidant à moins de 10 km du lieu du drame, la Dre Kendil ressent le besoin d’agir. « Il faut que je m’engage », insiste-t-elle. Elle annule tous ses rendez-vous à sa clinique privée sur le chemin Sainte-Foy. « Je leur ai expliqué et mes clients ont tous compris. »

Son deuxième geste consiste à laisser un message sur la boîte vocale de l’Ordre des psychologues du Québec, dont elle est membre depuis 2010. L’OPQ passe le message et, le lendemain, l’Université Laval appelle la Dre Kendil. Elle répète son intention de se rendre utile. « Quels sont vos tarifs? » lui demande-t-on. Elle précise qu’elle ne veut pas être payée. « Je suis l’une des deux psychologues à parler arabe dans la région. Laissez-moi intervenir bénévolement. »

Sans attendre, elle se rend auprès des familles des six victimes. Un élan du cœur : « Dans ma culture, il y a cette notion de don de soi qui est très importante. Mon père m’a appris ces choses. Tu te portes au secours de tes voisins. J’ai baigné dans cette ambiance. Et comme psy, c’est le côté humain qui m’interpelle. »

Et puis elle partage la culture des victimes. Or, la façon dont on vit le deuil est fort différente selon qu’on est musulman, juif, bouddhiste ou chrétien. Ayant acquis ses compétences auprès de spécialistes défendant différentes approches, et ce, dans trois pays, sur autant de continents, la Dre Kendil est en mesure de s’adapter même aux circonstances les plus explosives. Dans un article à paraître, elle observe que « les personnes rencontrées suite à [sic] l’attentat de Québec pouvaient avoir un discours différent selon qu’elles étaient en présence d’un intervenant partageant leur culture ou d’un intervenant d’une autre culture ».

Une expérience acquise en Afrique du Nord

Sa première rencontre avec les névroses de guerre est brutale. Au début des années 1990, une terrible guerre civile fait rage en Algérie, son pays natal. À l’hôpital militaire d’Alger, jeune psychologue de 25 ans, Nadia Kendil met sur pied une cellule d’aide psychologique pour les traumatisés balistiques. Elle prend également en charge des familles sur le terrain parmi les plus touchées par le terrorisme.

Enfant unique, issue d’un milieu privilégié, elle habite encore chez ses parents. « Avec des collègues, je me rendais dans les villages tenus par les terroristes. On le faisait en cachette. C’était très dangereux. Mon père ignorait ce que je faisais. Sinon, il aurait été en colère. »

Durant cette période et jusqu’à son départ pour la France en 2001, elle doit apaiser des jeunes hommes qui arrivent devant elle en morceaux, physiquement. Elle rencontre des enfants dont les parents ont été tués par les terroristes, des femmes violées, complètement brisées. Toute cette violence finit par la miner. « À la suite de ça, je suis moi-même traumatisée », explique-t-elle.

En stage à Paris avec son mari chirurgien, elle rencontre le professeur Louis Crocq, qui accepte de la diriger pour son projet de mémoire portant sur le thérapeute face au trauma.

Psychiatre des armées, professeur de psychologie à Paris V et grand spécialiste en névroses de guerre, le médecin général aux armées françaises l’invite à assister à ses consultations à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce. Au moment de procéder, il lui sert cette mise en garde : « Certains de ces hommes ont fait [la guerre de] l’Algérie. Ils auraient pu tuer votre grand-père. »

Le professeur Crocq, dont le propre père fut blessé à Verdun durant la Grande Guerre (1914-1918), a aujourd’hui 88 ans. « Je le considère comme mon mentor, dit la Dre Kendil. Il m’a beaucoup influencée. »

Grâce à lui, elle rejoint la Direction générale de l’organisation Protection civile et opérations d’aide humanitaire européennes (ECHO). Elle intervient dans son pays natal lors du tremblement de terre en 2003. « ECHO mène des opérations d’aide à l’échelle de la planète, explique-t-elle. Si j’ai demandé qu’on me dépêche en Algérie, c’est parce que ma mère pouvait y garder mes enfants. »

Salam Alikoum (que la paix soit avec vous)

À Québec, au lendemain de l’attentat, sa responsabilité lui est apparue très clairement : « Comme si j’étais dans un avion, au moment où quelqu’un suffoque, et que j’étais médecin ». Elle multiplie alors les démarches. « Parfois on ne tombe pas sur la bonne personne », explique-t-elle. Mais elle s’acharne. Et, une fois reconnue, son expertise est très bien accueillie dans tous les milieux. L’ouverture se produit lorsque le directeur de la grande mosquée l’invite à rencontrer les intervenants et les victimes sur les lieux mêmes du drame.

Lors de cette séance d’information, elle fait la connaissance de Julie, travailleuse sociale au CIUSSS de Québec. « Julie s’est rendue au Centre culturel islamique avec un foulard. Il n’était peut-être pas nécessaire de le porter (moi-même je ne le portais pas), mais, par son geste, elle a tenu à exprimer son respect envers la communauté. Et cela m’a beaucoup touchée. »

Salam AlikoumNadia Kendil s’adresse spontanément à l’assemblée, ce jour-là. Elle n’a rien préparé, mais elle est enfin comprise. « Julie a fait passer l’information auprès des organismes impliqués et j’ai été invitée à rejoindre l’équipe de collaborateurs. » L’Ivac, le programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels, a également retenu ses services.

Tous les traumatisés se ressemblent. « Un militaire sous le choc, dit-elle, qu’il soit musulman, français ou asiatique, c’est la même chose. » Mais elle ajoute ceci : « Lors d’un trauma, les vieux cadres ne s’appliquent pas de la même façon. Il y a moins de neutralité et plus d’empathie. Comme thérapeute, l’émotion parfois nous submerge. Il peut arriver que l’on cède à ce trop-plein d’émotions, ce qui en retour valide le sentiment du patient. Et si ça le réconforte, on peut poser une main sur son épaule. »

Enfin, il y a ce besoin fondamental d’être compris dans sa souffrance. La Dre Nadia Kendil a pu le constater : « La solidarité exprimée par la population québécoise a été d’une grande aide pour les victimes. »