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L’évolution de la psychologie positive : histoire, constats et applications cliniques

Dr Jean-François Villeneuve, psychologue
Titulaire d’un doctorat en psychologie, il est clinicien et l’un des fondateurs du Regroupement québécois de psychologie positive.


 

Catherine Cimon-Paquet
Titulaire d’un doctorat en psychologie, elle est professeure régulière à l’Université du Québec en Outaouais et vice-présidente du Regroupement québécois de psychologie positive.
 

Sylvie Boucher, psychologue
Psychologue en pratique privée, elle est trésorière du Regroupement québécois de psychologie positive.


 

Martin Benny
Titulaire d’un doctorat en psychologie et professeur au Collège Montmorency.



 

Robert J. Vallerand
Titulaire d’un doctorat en psychologie, professeur titulaire à l’Université du Québec à Montréal, directeur du Laboratoire de recherche sur le comportement social et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les processus motivationnels et le fonctionnement optimal


De nombreux psychologues souhaitent favoriser le bien-être, le développement de soi et la santé des individus et des communautés. Cet objectif est au coeur de la psychologie positive (Seligman et Csikszentmihalyi, 2000). Ce courant de recherche et de pratique jouit d’un intérêt significatif, autant parmi les médias que dans la communauté scientifique. Néanmoins, la psychologie positive fait aussi face à certaines critiques depuis son émergence (Van Zyl et al., 2023). Ces critiques ont permis d’orienter la recherche et les applications pratiques en psychologie positive afin qu’elles deviennent plus inclusives et plus accessibles, et qu’elles demeurent basées sur des données probantes.

La psychologie positive a plusieurs points en commun avec d’autres approches en psychologie, dont la psychologie humaniste. Ces deux approches partagent notamment un intérêt pour le fonctionnement optimal, l’épanouissement humain, le bien-être et le sens de la vie. Les théories issues de la psychologie positive sont étudiées et mises en pratique dans plusieurs domaines de la psychologie, dont la psychologie clinique, la psychologie du travail et des organisations, la psychologie sociale, la psychologie de la santé, la psychologie communautaire et la psychologie sportive. Au-delà de la psychologie, les domaines reliés à la gestion, aux sciences politiques, à la santé publique et à l’éducation bénéficient également des connaissances scientifiques qui s’inscrivent dans la psychologie positive (Donaldson, 2020). Ces nombreuses applications soutiennent l’importance de la psychologie positive dans la vie des individus et la nécessité d’approfondir les connaissances dans ce domaine. Afin de mieux comprendre la raison d’être de la psychologie positive et sa contribution, il apparaît nécessaire de se pencher d’abord sur son histoire, puis sur certains modèles théoriques soutenus par des données probantes et, enfin, sur certaines applications cliniques prometteuses.

L’émergence de la psychologie positive : la première vague

À la fin du XXe siècle, la psychologie clinique porte surtout sur les psychopathologies et leurs traitements. Martin Seligman, alors président de l’American Psychological Association, et son collègue Mihaly Csikszentmihalyi désirent transformer le domaine de la psychologie afin de rassembler les psychologues et la communauté scientifique dans le but d’étudier ce qui va bien chez les humains et ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue (Seligman, 2019). En 2000, plusieurs acteurs importants de la communauté scientifique se regroupent afin de publier une édition spéciale de la revue American Psychologist. Cette parution officialise dès lors l’émergence de la première vague de la psychologie positive (1998-2010) et aborde entre autres l’importance des émotions positives, les forces de caractère, l’autodétermination, le bien-être, la créativité, l’optimisme et l’espoir (p. ex. : Fredrickson, 2001; Ryan et Deci, 2000; Seligman et Csikszentmihalyi, 2000).

La psychologie positive est définie comme l’étude scientifique des processus et des conditions favorisant le bien-être et le fonctionnement optimal chez les individus, les groupes et les communautés (Gable et Haidt, 2005). Dès sa création, les critiques prédominantes envers la psychologie positive soulignent entre autres le fait qu’elle se penche exclusivement sur des concepts « positifs », étudiés principalement de manière empirique, et qu’elle se désintéresse de la psychologie clinique. Ces critiques donneront lieu aux deux vagues subséquentes de la psychologie positive, qui témoignent du désir de la communauté scientifique d’orienter les recherches futures afin de bâtir une science plus complexe et plus nuancée.

Pas seulement positive : la deuxième vague

La deuxième vague, parfois nommée « psychologie positive 2.0 » (2010-2015; Wissing, 2022), se distingue de la première en considérant que les aspects positifs et négatifs de la vie sont interreliés et en reconnaissant le potentiel de l’adversité comme source d’enrichissement et levier de transformation. Contrairement à la première vague, qui se basait quasi exclusivement sur des méthodes empiriques et quantitatives, découlant d’une approche épistémique positiviste, la deuxième vague intègre une plus grande diversité d’approches méthodologiques dans la conceptualisation du bien-être psychologique. De plus, la deuxième vague accorde davantage d’importance aux prédicteurs des facteurs promouvant le bien-être, comme la passion et les émotions agréables, plutôt que d’étudier uniquement leurs conséquences.

Certains chercheurs et cliniciens affirment toutefois que la psychologie positive peut être perçue comme étant individualiste et majoritairement occidentale. La communauté scientifique doit donc intégrer davantage le contexte de vie des individus ainsi que les déterminants sociaux de la santé et du bien-être psychologique dans la prochaine vague, en plus de diversifier leurs échantillons. De surcroît, plusieurs chercheurs et cliniciens soulignent que la psychologie positive peut être l’objet d’une dérive capitaliste visant un objectif irréaliste : celui d’être parfaitement heureux (Van Zyl et al., 2023). Ces attentes irréalistes, qui nourrissent l’appétit du public pour des solutions simplistes, illustrent l’importance de communiquer les connaissances scientifiques avec rigueur et nuance et de sensibiliser les psychologues aux pratiques de psychologie positive soutenues par des données probantes.

Agir aux niveaux individuel et systémique : la troisième vague

Depuis 2015, la psychologie positive est dans sa troisième vague, et elle se complexifie (Lomas et al., 2021). Une attention croissante est portée aux systèmes (familiaux, professionnels, etc.) et aux cultures dans lesquelles les individus évoluent. Plusieurs nouveaux modèles théoriques intègrent explicitement les concepts et les méthodes de l’approche systémique afin d’optimiser les systèmes sociaux humains, le bien-être et l’épanouissement des individus qui en font partie.

Les modèles théoriques et pratiques issus de la troisième vague de la psychologie positive varient considérablement quant à leur robustesse, à leur caractère innovant et à leur soutien empirique (Van Zyl et al., 2023). Cependant, plusieurs domaines de recherche se démarquent par leurs fondements théoriques solides, dont les exemples présentés dans les paragraphes suivants, qui ont un appui scientifique fort et plusieurs applications pratiques.

Au coeur de la motivation humaine : l’autodétermination

Une théorie importante est celle de l’autodétermination (Ryan et Deci, 2017). Cette théorie a permis de constater que la qualité de la motivation est plus importante que la quantité. En effet, la motivation autonome (activité effectuée par plaisir, par intérêt ou par choix) se distingue de la motivation contrôlée (activité effectuée pour obtenir une récompense ou pour éviter une punition). Les recherches montrent que la motivation autonome est reliée au bien-être psychologique et à la persévérance, tandis que la motivation contrôlée est plutôt associée à des problématiques de santé mentale et au désengagement (Pelletier et Rocchi, 2023). De plus, la théorie de l’autodétermination tient compte des relations qui permettent ou qui empêchent de satisfaire les besoins psychologiques fondamentaux d’un individu. Elle met donc de l’avant la nature sociale de l’être humain, dont la motivation ne dépend pas seulement de ressources internes. Au Québec, plusieurs interventions basées sur la théorie de l’autodétermination ont été développées et évaluées dans les milieux scolaires, familiaux, sportifs et de la santé, notamment afin d’agir sur les systèmes et de favoriser le bien-être des communautés (Guay, 2022; Lemelin et al., 2023; Mageau et al., 2022; Ntoumanis et al., 2021).

Distinguer les passions harmonieuses des passions obsessives

Le modèle dualiste de la passion (Vallerand, 2015) conceptualise la passion comme une activité que la personne aime et qui est significative pour elle, à laquelle elle accorde beaucoup de temps et d’énergie et qui la définit. La passion peut être harmonieuse, lorsqu’elle est pratiquée de manière libre et en harmonie avec les autres sphères de la vie. À l’inverse, la passion peut être obsessive, si la personne pratique l’activité qu’elle aime en raison de pressions ressenties (ex. : éviter la culpabilité) et que l’activité entre en conflit avec les autres sphères de sa vie. Dans une passion obsessive, l’identité et l’estime de soi de la personne reposent en partie sur sa performance dans son activité. Ainsi, l’étude de la passion obsessive permet d’approfondir notre compréhension du développement de diverses dépendances (Holding et al., 2021). Les études sur la passion montrent que la passion harmonieuse entraîne des émotions positives, de la résilience et de la persévérance, et favorise un fonctionnement optimal en société. À l’inverse, la passion obsessive est associée à des symptômes dépressifs et anxieux, à l’épuisement professionnel et à des conflits interpersonnels. En se penchant sur la passion obsessive, les études montrent qu’un concept présumé positif peut provoquer des effets négatifs sur la santé mentale d’un individu. Globalement, des milliers d’études ont été réalisées dans plus de 12 langues et cultures différentes et montrent un niveau élevé de réplicabilité, ce qui confirme la robustesse des résultats (Cimon-Paquet et al., 2025).

Apprivoiser sa souffrance grâce à l’autocompassion

Enfin, la théorie de l’autocompassion a permis de mieux comprendre comment les individus peuvent vivre leur souffrance (Neff, 2023). En Occident, l’intérêt envers l’autocompassion peut être amplifié par le contexte social qui valorise énormément la performance individuelle, ce qui laisse peu de place aux échecs. L’autocompassion est considérée comme un antidote au perfectionnisme, et elle se distingue de l’estime de soi puisqu’elle ne varie pas selon les succès et les échecs. En effet, les pratiques d’autocompassion amènent à considérer que les échecs font partie de l’expérience humaine. L’autocompassion comprend trois composantes : la présence attentive, la bienveillance envers soi et l’humanité commune. Ces composantes peuvent être mesurées en contexte de recherche, mais également en clinique, grâce à un questionnaire autorapporté validé scientifiquement (Toth-Kiraly et Neff, 2021). Par ailleurs, plusieurs équipes de recherche québécoises étudient l’autocompassion (Carbonneau et al., 2020; Hontoy et al., 2025; Wollast et al., 2023). En pratique clinique, plusieurs interventions ont été développées, dont le programme d’autocompassion en pleine conscience offert en groupe. Plusieurs méta-analyses montrent des résultats prometteurs, car ces interventions augmentent l’autocompassion et diminuent les symptômes dépressifs et anxieux ainsi que le stress chez des populations cliniques, des populations non cliniques, les parents et les professionnels de la santé (Ferrari et al., 2019; Jefferson et al., 2020; Wasson et al., 2020).

Exemple d’une application de la psychologie positive en contexte clinique

Sur le plan de l’intervention, plusieurs méta- analyses ont permis de recenser des études montrant l’efficacité d’interventions générales en psychologie positive, qui intègrent par exemple la fixation de buts, l’utilisation des forces signatures, la croissance post-traumatique, la gratitude et l’optimisme (Carr et al., 2021 ; Hendriks et al., 2020). Afin d’illustrer comment la psychologie positive peut être concrètement appliquée en contexte d’intervention individuelle, prenons l’exemple d’un client qui consulte pour épuisement professionnel. Dans son évaluation, le psychologue confirme la présence d’une dépression ainsi qu’une présence très élevée des schémas suivants : sacrifice de soi, exigences élevées et critiques excessives, recherche d’approbation et de reconnaissance.

Le psychologue décide d’évaluer le type de passion envers le travail qu’entretient son client ainsi que son niveau d’autocompassion. Les résultats montrent un niveau élevé de passion obsessive envers son travail et peu de bienveillance envers soi, ce qui est cohérent avec le schéma « exigences élevées et critiques excessives ». La passion obsessive et le surengagement envers le travail peuvent alors être vus comme une stratégie compensatoire pour répondre à la non-satisfaction des besoins psychologiques dans d’autres sphères de la vie, comme la vie familiale et les loisirs (Lalande et al., 2017).

Le développement de la passion harmonieuse et la satisfaction des besoins psychologiques fondamentaux favorisent la résilience, là où la passion obsessive la compromet (Jiatong et al., 2024). Conséquemment, afin de favoriser un rétablissement durable, les objectifs du plan d’intervention incluront de modifier les schémas afin de soutenir la transition du client de la passion obsessive à la passion harmonieuse. Le développement d’une passion harmonieuse, en encourageant notamment l’individu à s’investir aussi dans des activités autres que le travail, pourrait également lui permettre de satisfaire ses besoins psychologiques dans d’autres sphères de sa vie. Enfin, le psychologue pourrait amener la personne à développer l’écoute d’elle-même et à intégrer un discours bienveillant envers elle-même par la pratique de l’autocompassion (Neff, 2023). Des études cliniques démontrent que les interventions qui intègrent la pratique de l’autocompassion diminuent l’épuisement professionnel (Gerber et Anaki, 2020). Dans ce plan de traitement, le psychologue vise l’épanouissement du client afin qu’il agisse comme un bouclier protecteur ayant une forte incidence sur la prévention de la rechute (Carr et al., 2021).

Avancer ensemble pour favoriser l’épanouissement individuel et collectif

La psychologie positive est un domaine encore récent. Nous constatons, en tant que chercheurs, enseignants et cliniciens, qu’elle permet de rassembler la communauté scientifique, les psychologues et les praticiens de tous horizons. Des domaines variés de la psychologie appliquée peuvent en bénéficier ; il est donc important de poursuivre la recherche et de se montrer proactifs et vigilants quant au transfert de connaissances et aux applications afin d’optimiser sa contribution.

La psychologie positive peut être vue comme complémentaire à d’autres approches en psychologie. Développant rigoureusement une vision de la santé psychologique qui favorise la potentialisation individuelle et collective, elle a des effets préventifs et promoteurs significatifs sur la santé mentale. De plus, elle offre des ressources pour cultiver la résilience et la capacité de faire face à un monde de plus en plus complexe.

Dans ce cadre, il nous apparaît essentiel de rendre la psychologie positive la plus accessible possible, afin que les individus et les communautés du Québec puissent y puiser des outils favorisant la prévention de nombreuses difficultés, le bien-être et l’épanouissement humain.

Les deux premiers auteurs ont contribué de manière équivalente à l’écriture de cet article.

Bibliographie