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EXCLUSIVITÉ WEB | Troubles cognitifs et cancer

EXCLUSIVITÉ WEB | Troubles cognitifs et cancer

Dre Marika Audet-Lapointe, psychologue, neuropsychologue

La Dre Audet-Lapointe est fondatrice de la Clinique PSYmedicis, qui offre des services spécialisés en onco-psychologie et en psychologie de la santé. Elle est chargée de cours au Département de psychologie de l’Université de Montréal. Ses intérêts cliniques et de recherche portent sur les effets neurocognitifs du cancer et des traitements associés en vue de contribuer au développement de traitements novateurs et intégrés en oncologie. 

Dre Isabelle Rouleau, psychologue, neuropsychologue

La Dre Rouleau est professeure titulaire au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal et directrice de la clinique universitaire de psychologie. Ses projets de recherche concernent principalement les profils d’atteinte de la mémoire épisodique et sémantique dans diverses atteintes cérébrales, dont la sclérose en plaques, l’épilepsie et les atteintes associées au vieillissement.

 

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mai 2016

Vivre en présence du cancer est un défi pour chaque personne touchée par le cancer et pour son entourage. Ce défi est, certes, présent sur les plans physique, émotionnel et psychologique. Et si celui-ci se trouvait aussi sur le plan cognitif? Voici les propos d’une patiente : « C’est bien beau, que la médecine soit parvenue à faire disparaître le cancer, que ma vie ne soit plus menacée, mais je perds la tête, j’ai perdu mes capacités cognitives. Je suis quoi, moi, maintenant? Je fais quoi? Je suis censée vivre ma vie comment? » Peut-être y reconnaissez-vous les propos de l’un de vos patients présentement en traitement oncologique ou en période post-traitement. 

Effectivement, en dépit des avancées constantes en oncologie, en 2016, les traitements demeurent associés à différents effets secondaires, dont certains sont peu reconnus et, par conséquent, peu évalués et pris en charge. L’un de ces effets concerne le fonctionnement cognitif, antérieurement nommé chemobrain ou chemofog, il est actuellement nommé cancer-related cognitive dysfunction, ou troubles cognitifs associés au cancer (TCAC) (Sleight, 2016) 

Au cours des dernières années, la littérature scientifique a mis en évidence des effets secondaires négatifs directs et indirects des traitements oncologiques (chimiothérapie, hormonothérapie, thérapie ciblée et radiothérapie) sur les fonctions cognitives, et ce, en dépit de la protection offerte par la barrière hémato-encéphalique (Janelsins, Kesler, Ahles et Morrow, 2014; Mettner, 2012; Mitchell et Turton, 2011; Myers, 2012; Taillia, 2013; Vardy et Dhillon, 2010). Dans le cancer du sein, cette complication a été documentée à maintes et maintes reprises (Mettner, 2012; Mitchell et Turton, 2011; Myers, 2012; Taillia, 2013; Vardy et Dhillon, 2010). Des études récentes en neuro-imagerie ont permis d’objectiver les bases cérébrales sous-jacentes à ce trouble. Sur le plan structurel, on note une réduction de la densité de la substance grise dans les régions frontales, temporales, cérébelleuses (McDonald, Conroy, Ahles, West et Saykin, 2010), ainsi qu’une diminution du volume de la matière blanche (Simo, Rifa-Ros, Rodriguez-Fornells et Bruna, 2013). En imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, on note une activation anormale des régions frontales et sous-corticales durant des tâches de mémoire de travail chez des patientes présentant un cancer du sein et traitées avec chimiothérapie ou hormonothérapie (McDonald, Conroy, Ahles, West et Saykin, 2012). 
D’une façon objective, les études actuelles en neuropsychologie indiquent une prévalence des troubles cognitifs chez les patientes touchées par le cancer du sein de 15 à 25 %, et celle-ci pourrait atteindre jusqu’à 60 % dans certaines études (Ahles, Root et Ryan, 2012; Vardy et Tannock, 2007). Cet écart pourrait, en partie, être le résultat des méthodes employées pour évaluer la présence de troubles cognitifs. En effet, la prévalence des troubles rapportés à l’aide de questionnaires d’auto-évaluation est parfois plus importante que la prévalence des troubles objectivés à l’évaluation neuropsychologique (Hutchinson, Hosking, Kichenadasse, Mattiske et Wilson, 2012). Heureusement, pour la majorité des patientes, ces symptômes cognitifs sont généralement passagers et disparaissent quelques mois après la fin des traitements oncologiques. Néanmoins, plusieurs études ont mis en évidence la persistance de ces symptômes dans le temps chez certaines patientes, d’où l’importance de la prise en charge de cette condition dans le parcours de soins (Le Fel et coll., 2013). 

Les difficultés cognitives documentées révèlent principalement une diminution de la mémoire de travail (la capacité de manipuler mentalement une nouvelle information présentée récemment) et de la vitesse de traitement de l’information ainsi qu’une altération des processus attentionnels et des capacités de concentration. Des troubles exécutifs ont également été mis en évidence. Ces derniers se manifestent principalement par une difficulté à exécuter plusieurs tâches simultanément, par des troubles d’alternance et par une réduction de la flexibilité cognitive. Enfin, des troubles de mémoire sont aussi rapportés, mais ces derniers apparaissent plus liés à un déficit d’encodage qu’à un trouble de consolidation ou de récupération de l’information (Ahles, Root et Ryan, 2012; Joly, Rigal, Noal et Giffard, 2011; Root et coll., 2014). Concrètement, la personne vous rapporte une difficulté à retrouver des noms ou des dates ou à apprendre une nouvelle information, une impression de devoir redoubler d’efforts pour accomplir une même tâche, une fatigabilité cognitive, une incapacité à accomplir deux tâches à la fois, une difficulté à suivre une conversation entre plusieurs personnes. 

Bien sûr, la présence de ces symptômes cognitifs a un impact direct sur la qualité de vie et sur le délai de la reprise des activités quotidiennes (professionnelles, sociales, familiales). Dans le cadre de sa pratique, il est fréquent que le psychologue travaillant en oncologie rencontre des patients déstabilisés par l’apparition de difficultés cognitives. Certains s’inquiètent que ces difficultés soient l’amorce d’une maladie dégénérative, comme la maladie d’Alzheimer, ou le signe d’une progression métastatique du cancer sur le plan cérébral, ce qui contribue à exacerber le stress psychologique. Ceux qui tentent de retrouver une vie dite « normale » en reprenant les études, le travail ou leurs activités sociales sont confrontés à l’impression de ne plus avoir les mêmes capacités et se retrouvent démunis, faute d’avoir été informés des effets secondaires possibles du traitement sur le fonctionnement cognitif. Par conséquent, certains perdent confiance dans leurs capacités professionnelles et remettent en question leur choix de carrière, optant pour un emploi à moindre responsabilité, ce qui engendre souvent une perte de salaire et une baisse de la qualité de vie. 

Il est aussi bien sûr fréquent que les TCAC soient associés à des problèmes connexes tels que le stress, la baisse de l’estime de soi, la dépression, l’anxiété, la fatigue, et la perception d’une plus faible aptitude à travailler (Escure, Bouillet, Morére et Zelek, 2010). Cette constellation de symptômes cognitifs, comportementaux et psychoaffectifs engendre inévitablement des répercussions sur le plan du fonctionnement et des relations, tant au travail qu’à la maison. 

Récemment, différentes études avec un devis longitudinal ont révélé qu’une fragilité cognitive était déjà présente antérieurement aux traitements oncologiques. Or, tel que le précisent les travaux de Meyers (2011), il demeure que les performances aux évaluations cognitives diminuent après les traitements oncologiques, en dépit de l’effet de pratique attendu lors de la répétition des mêmes tests neuropsychologiques dans un court laps de temps. 
Ainsi, l’expérience clinique, les plaintes subjectives des patients, les appuis scientifiques et la demande manifeste des patients requièrent que les TCAC soient évalués et pris en charge dans le parcours de soin. Effectivement, s’il demeure certes capital de soigner la maladie oncologique, il est tout aussi primordial et prioritaire de préserver la santé cognitive et psychologique des individus touchés par le cancer. 

Actuellement, les lignes directrices de l’International Cognition and Cancer Task Force ne proposent aucun outil standardisé et fiable de dépistage des troubles cognitifs associés au cancer. Par contre, une échelle autorapportée est proposée et permet de documenter la plainte subjective du patient (Joly et coll., 2012). Sur le plan clinique, les lignes directrices recommandent l’intégration d’une évaluation neuropsychologique objective lorsque cela est jugé pertinent par le médecin traitant ou lorsque les troubles cognitifs rapportés altèrent de manière importante le fonctionnement du patient. Sur le plan de la recherche, les lignes directrices encouragent la mise en commun de l’expertise des neuropsychologues et de la neuro-imagerie fonctionnelle afin de contribuer au développement de méthodes d’évaluation et de traitements efficaces. 

Nous souhaitons que cette information sur les TCAC vous permette de mieux accompagner vos patients et de les guider vers les ressources appropriées. 

Bibliographie

Ahles, T. A., Root, J. C. et Ryan, E. L. (2012). Cancer- and cancer treatment-associated cognitive change: an update on the state of the science. Journal of Clinical Oncology, 30(30), 3675-3686. 
Escure, P., Bouillet, T., Morére, J.-F. et Zelek, L. (2010). Prise en charge des troubles cognitifs postchimiothérapie. Dans Aider à vivre après un cancer (p. 107-114). Paris : Springer.
Hutchinson, A. D., Hosking, J. R., Kichenadasse, G., Mattiske, J. K. et Wilson, C. (2012). Objective and subjective cognitive impairment following chemotherapy for cancer: a systematic review. Cancer Treatment Reviews, 38(7), 926-934. http://dx.doi.org/10.1016/j.ctrv.2012.05.002
Janelsins, M. C., Kesler, S. R., Ahles, T. A. et Morrow, G. R. (2014). Prevalence, mechanisms, and management of cancer-related cognitive impairment. International Review of Psychiatry, 26(1), 102-113. doi:10.3109/09540261.2013.864260
Joly, F., Lange, M., Rigal, O., Correia, H., Giffard, B., Beaumont, J. L., . . . Wagner, L. (2012). French version of the Functional Assessment of Cancer Therapy-Cognitive Function (FACT-Cog) version 3. Supportive Care in Cancer, 20(12), 3297-3305. doi: 10.1007/s00520-012-1439-2
Joly, F., Rigal, O., Noal, S. et Giffard, B. (2011). Cognitive dysfunction and cancer: which consequences in terms of disease management? Psycho-Oncology, 20(12), 1251-1258. 
Le Fel, J., Daireaux, A., Vandenbosshe, S., Heutte, N., Rigal, O., Rovira, K., . . . Roy, V. (2013). Impact of cancer treatments on cognitive functions: the patients’ view, their expectation and their interest in participating to cognitive rehabilitation workshops. Bulletin du cancer, 100(3), 223-229. http://dx.doi.org/10.1684/bdc.2013.1710
McDonald, B. C., Conroy, S. K., Ahles, T. A., West, J. D. et Saykin, A. J. (2010). Gray matter reduction associated with systemic chemotherapy for breast cancer: a prospective MRI study. Breast Cancer Research & Treatment, 123(3), 819-828. http://dx.doi.org/10.1007/s10549-010-1088-4
McDonald, B. C., Conroy, S. K., Ahles, T. A., West, J. D. et Saykin, A. J. (2012). Alterations in brain activation during working memory processing associated with breast cancer and treatment: a prospective functional magnetic resonance imaging study. Journal of Clinical Oncology, 30(20), 2500-2508. http://dx.doi.org/10.1200/JCO.2011.38.5674
Mettner, J. (2012). The chemobrain controversy. Minnesota Medicine, 95(1), 12-13. 
Meyers, C. (2011). Cognitive Function of Cancer Survivors Video Transcript. Repéré à https://www.mdanderson.org/transcripts/POE-Cognitive-Function-Meyers.htm
Mitchell, T. et Turton, P. (2011). 'Chemobrain': concentration and memory effects in people receiving chemotherapy – a descriptive phenomenological study. European Journal of Cancer Care, 20(4), 539-548. http://dx.doi.org/10.1111/j.1365-2354.2011.01244.x
Myers, J. S. (2012). Chemotherapy-related cognitive impairment: the breast cancer experience. Oncology Nursing Forum, 39(1), E31-40. 
Root, J. C., Ryan, E., Barnett, G., Andreotti, C., Bolutayo, K. et Ahles, T. (2014). Learning and memory performance in a cohort of clinically referred breast cancer survivors: The role of attention versus forgetting in patient-reported memory complaints. Psycho Oncology, Jul(5), 548-555. http://dx.doi.org/10.1002/pon.3615
Simo, M., Rifa-Ros, X., Rodriguez-Fornells, A. et Bruna, J. (2013). Chemobrain: a systematic review of structural and functional neuroimaging studies. Neurosci Biobehav Rev, 37(8), 1311-1321. doi: 10.1016/j.neubiorev.2013.04.015
Sleight, A. (2016). Coping with cancer-related cognitive dysfunction: a scoping review of the literature. Disabil Rehabil, 38(4), 400-408. doi: 10.3109/09638288.2015.1038364
Taillia, H. (2013). Qu’en est-il du chemobrain? Revue neurologique, 169(3), 216-222. http://dx.doi.org/10.1016/j.neurol.2012.06.020
Vardy, J. et Dhillon, H. (2010). The fog hasn’t lifted on “chemobrain” yet: ongoing uncertainty regarding the effects of chemotherapy and breast cancer on cognition. Breast Cancer Research & Treatment, 123(1), 35-37. 
Vardy, J. et Tannock, I. (2007). Cognitive function after chemotherapy in adults with solid tumours. Critical Reviews in Oncology / Hematology, 63(3), 183-202.   

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