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La lutte contre la maltraitance

La lutte contre la maltraitance

Pierre Desjardins, psychologue | Directeur de la qualité et du développement de la pratique

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mars 2017

La ministre responsable des Aînés et de la Lutte contre l’intimidation présentait à la fin de 2016 le projet de loi no 115, intitulé Loi visant à lutter contre la maltraitance envers les aînés et toute autre personne majeure en situation de vulnérabilité (ci-après le PL 115). C’est en janvier dernier qu’a eu lieu la commission parlementaire sur ce projet de loi et c’est dans le cadre de sa tenue que nous avons déposé notre mémoire. Celui-ci découle du mémoire qui l’a précédé et que nous avions remis en mai 2106 au Secrétariat aux aînés du ministère de la Famille du Québec en réponse à la consultation lancée par cette instance pour produire son Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées 2017-2022.

Le projet de loi no 115

Les notes explicatives du PL 115 précisent que : 

Ce projet de loi a pour objet de lutter contre la maltraitance envers les aînés et toute autre personne majeure en situation de vulnérabilité en édictant des mesures qui visent notamment à faciliter la dénonciation des cas de maltraitance et à favoriser la mise en œuvre d’un processus d’intervention concernant la maltraitance envers les aînés.

Elles indiquent qu’il prévoit également :

[…] l’obligation […] d’adopter et de mettre en œuvre une politique de lutte contre la maltraitance envers les personnes en situation de vulnérabilité qui reçoivent des services de santé et des services sociaux […].

Et qu’il vise à :

[…] lutter contre la maltraitance envers les aînés, notamment en favorisant la complémentarité et l’efficacité des interventions destinées à la prévenir, à la repérer et à lutter contre celle-ci.

On comprend aisément que nous nous soyons sentis interpellés au premier chef par un tel projet de loi alors que notre mission première est la protection du public, que les psychologues ont une expertise en matière de maltraitance psychologique et que, selon les données scientifiques, parmi les facteurs de risque les plus importants, il y a les troubles cognitifs chez les personnes aînées, les problèmes de santé mentale et ceux de consommation d’alcool et de drogues.

Un aperçu du mémoire

Nous vous présentons dans ce qui suit quelques faits saillants de notre mémoire. Nous vous invitons par ailleurs à en prendre connaissance. Vous pouvez y accéder en vous rendant dans la section « Avis, lettres et mémoires » du centre de documentation de notre site Web.

La maltraitance psychologique

Nous avons fait valoir que la maltraitance psychologique est une forme de maltraitance très répandue, mais méconnue et sous-estimée parce que subtile et insidieuse, comme permet de le comprendre entre autres cet extrait de Moulias et coll. (2010) :

Chacun, professionnel ou famille, ne peut se voir que bien-traitant : celui qui écrase l’autre d’un maternage et d’une assistance paralysante et étouffante; celui qui se lance dans un acharnement thérapeutique qu’aucune réflexion scientifique ni éthique ne justifie […] celui qui harcèle l’autre d’une façon intolérable “pour son bien”; celui qui déclare faire pour le bien de l’autre et qui en fait bétonne son emprise, etc. Une bientraitance trop floue dans sa définition et ses limites risque de provoquer les pires dérives. (p. 11-12)

La maltraitance psychologique porte atteinte au bien-être et à l’intégrité psychologique et elle se manifeste par des gestes, des paroles ou des attitudes comme :

agresser verbalement : crier ou parler à tue-tête, brusquer verbalement, user de sarcasmes, insulter, rabaisser, traiter l’autre de sobriquets ou de surnoms dégradants et humiliants, intimider et autres;
corrompre : renforcer des attitudes ou des comportements déviants;
ignorer : ne pas offrir de stimulations ou ne pas répondre quand c’est essentiel ou nécessaire;
isoler : interdire les contacts sociaux ou la participation aux activités normales ou usuelles;
opprimer : imposer des règles, l’obligation de conformité et prendre des mesures qui outrepassent les capacités et ressources de la personne;
rejeter : refuser d’accorder de l’importance, de la valeur ou de l’attention et refus de reconnaître la légitimité des besoins et désirs de l’autre.1

Nous avons par conséquent recommandé que soit ajoutée à la définition de la maltraitance que propose le PL 115 une définition de la maltraitance psychologique. Nous avons proposé de considérer à cet effet celle de l’Office des personnes handicapées du Québec :

Maltraitance psychologique ou émotionnelle : Porter atteinte à l’identité d’une personne, à sa dignité ou à son estime de soi, l’humilier, la menacer, l’agresser verbalement, l’infantiliser, l’ignorer, l’isoler, lui tenir des propos dégradants, porter atteinte à ses valeurs, croyances ou pratiques religieuses.

Comprendre la maltraitance psychologique

Nous soutenons dans notre mémoire qu’il est complexe de comprendre les causes de la maltraitance, celles-ci pouvant être multiples; que la maltraitance, notamment la maltraitance psychologique, s’inscrit dans la communication et que les personnes aînées ou vulnérables peuvent être à court de moyens sur ce plan. Or :

Quand on ne dispose plus de la parole pour communiquer, il reste les gestes […] les clients-patients, les proches et les intervenants sont liés dans un système interactionnel où les réactions de l’un ont un impact sur celles de l’autre […] les troubles de comportement […] sont porteurs de sens pour des personnes qui ne se sentent ni entendues ni reçues et qui, impuissantes, tentent de retrouver un certain pouvoir sur la situation, sur l’autre, sur leur vie. Et cela est vrai autant chez la personne maltraitée que chez la personne maltraitante.

La levée du secret professionnel

Le PL 115 a comme disposition d’autoriser les professionnels à signaler les situations de maltraitance, et ce, malgré leur obligation de garder le secret professionnel. Plusieurs se sont élevés en commission parlementaire contre le fait qu’on ne rende pas ce signalement obligatoire. Ce souhait de rendre le signalement obligatoire peut témoigner à notre avis d’une compréhension limitée de l’importance du secret professionnel en santé mentale, notamment pour les psychologues.

Nous avons fait valoir dans notre mémoire le fait que les personnes qui consultent sont souvent porteuses de secrets qui pèsent lourd et qui sont source de honte et de culpabilité. À telle enseigne que c’est parce qu’elles ont la garantie que leurs confidences seront tenues secrètes qu’elles se risquent à s’ouvrir. Et c’est cette ouverture, que seule une relation de confiance permet, qui facilite les confidences d’une personne maltraitée ou encore maltraitante.

Le secret professionnel est un important levier de changement, puisqu’il permet l’accès à des comportements problématiques sur lesquels il devient possible d’agir. Il ne faut pas trahir la confiance de la personne qui se confie. Il faut respecter sa volonté, son rythme et renforcer l’alliance de travail de sorte qu’il devienne possible d’agir avec la personne qui se confie sur la maltraitance. Procéder au signalement sans le consentement de la personne, c’est risquer que celle-ci se sente trahie, voire abusée, et qu’elle veuille mettre fin à une relation professionnelle qui aurait pu être porteuse en ce qui concerne notamment la maltraitance.

Pour une culture de bientraitance

Les moyens pris pour lutter contre la maltraitance pourraient donc, si on n’y fait pas attention, avoir pour effet paradoxal d’en causer. Notre mémoire insiste sur l’importance de développer une culture d’empathie, de bientraitance, celle-ci s’opposant à une culture de méfiance voire d’hostilité, d’oppression et de répression. Il faut penser à des incitatifs permettant aux personnes impliquées, autant les personnes maltraitées que celles qui les maltraitent, de se confier ou encore de demander de l’aide. Il ne faudrait pas susciter ou exacerber les sentiments de honte et de culpabilité. Il faut s’assurer que les règles dont la société veut se doter ne renforcent pas le repli sur soi ou le désir de se cacher. Il faut aussi prendre les moyens pour développer une culture d’empathie et de bientraitance, ce qui ne peut se faire sans disposer des ressources requises, sans se rendre pleinement disponible pour l’autre, sans prendre le temps d’écouter et de comprendre, sans reconnaître qu’il arrive qu’on soit poussé dans ses derniers retranchements et sans offrir des modèles comportementaux réalistes et accessibles.

Conclusion

C’est dans ses efforts pour protéger les individus les plus fragiles qu’on reconnaît la réelle valeur d’une société. Il faut en ce sens que reste intacte la capacité de s’indigner, notamment devant le fait que des personnes vulnérables puissent être des victimes impuissantes de maltraitance. La volonté de lutter contre cela ne doit toutefois pas être aveuglée par les émotions. Il ne faut pas que la lutte contre la maltraitance devienne une lutte contre les maltraitants. Il faut considérer l’importance, non pas de dénoncer à proprement parler, mais de signaler pour protéger les personnes vulnérables. Si les dispositions légales peuvent servir comme mesures de répression, il demeure qu’elles doivent s’inscrire dans un contexte qui favorise la bientraitance.

Enfin, il n’existe pas de solutions simples à des problèmes complexes. C’est quand on comprend bien qu’on peut envisager de justes solutions, et l’expertise des psychologues peut notamment servir à mieux saisir les multiples enjeux de la maltraitance chez les victimes, leurs proches et les intervenants impliqués auprès de ces derniers.

Références

Moulias, R et coll. (2010). La « bientraitance » : qu’est-ce que c’est? Gérontologie et société, vol. 2, n° 133, p. 10-21. DOI 10.3917/gs.133.0010

Office des personnes handicapées du Québec (2015). La maltraitance envers les personnes avec incapacité : recension des écrits et portrait statistique. ISBN : 978-2-550-73093-4 (version PDF), ISBN : 978-2-550-73094-1 (version texte électronique).

Ordre des psychologues du Québec (2016). Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées 2017-2022. Mémoire de l’Ordre des psychologues du Québec déposé au Secrétariat aux aînés, ministère de la Famille du Québec. (Accessible dans la section « Avis, lettres et mémoires » du centre de documentation du site Web de l’Ordre.)

Ordre des psychologues du Québec (2017). Projet de loi no 115 : Loi visant à lutter contre la maltraitance envers les aînés et toute autre personne majeure en situation de vulnérabilité. Mémoire de l’Ordre des psychologues du Québec déposé à la Commission des relations avec les citoyens. Accessible dans la section « Avis, lettres et mémoires » du centre de documentation du site Web de l’Ordre.)

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