Saut au contenu
  MENU
Retour

Violence conjugale : mieux prévoir la tempête

Violence conjugale : mieux prévoir la tempête

Dre Fanny-Maude Urfer | Psychologue au CIUSSS de l'Est de Montréal et en pratique privée

Imprimer Partager par courriel
juin 2019

Un psychologue a pour mandat d’animer un groupe de thérapie offert à des couples en difficulté. Il se questionne quant aux variables à considérer afin d’estimer le risque de violence conjugale lors d’une première évaluation auprès des couples souhaitant se joindre au groupe.

En se basant sur la théorie de la «tempête parfaite», des chercheurs tentent de déterminer si des facteurs de risque reconnus comme étant individuellement associés aux «agressions sur les partenaires intimes» (API) peuvent interagir de manière à créer des conditions susceptibles de prédire des API. Ces facteurs individuels, au nombre de trois, concernent une situation de provocation, un trait de colère élevé et une déficience sur le plan de la capacité de régulation émotionnelle. Afin de mener cette étude, les chercheurs ont recours à un modèle théorique I3, à savoir un modèle métathéorique centré sur le processus qui ouvre la porte à la prédiction d’un comportement, soit une agression à la suite d’un échange entre deux partenaires.

Le modèle I3 considère la balance entre, d’un côté, les forces pouvant déclencher une agression et, de l’autre, les influences pouvant l’inhiber. Le premier processus en jeu dans ce modèle concerne les facteurs d’instigation, qui renvoient à des influences situationnelles pouvant amplifier l’envie d’agresser, par exemple la provocation. Ensuite, les incitateurs renvoient aux facteurs situationnels ou aux dispositions pouvant interagir avec les facteurs d’instigation pour augmenter le risque d’agression, par exemple la colère. Finalement, les facteurs d’inhibition renvoient à la possibilité que l’individu oppose une résistance à l’envie d’agresser, par exemple en régulant ses émotions. Le modèle I3 soutient que des facteurs d’instigation et des incitateurs forts, combinés à des facteurs d’inhibition faibles, sont associés aux API les plus probables – il s’agit là de la théorie de la « tempête parfaite ». Le facteur de l’inhibition est considéré plus attentivement par l’évaluation des stratégies de régulation émotionnelle centrées sur l’attention portée à la situation (capacité de l’individu à se distraire) et l'évaluation de la corrélation entre la régulation émotionnelle et les API selon le niveau de disposition à la colère et le degré de provocation présent dans la relation de couple.

L’étude se déroule comme suit. Les participants, au nombre de 180, sont des étudiants âgés en moyenne de 19 ans se trouvant dans une relation de couple ou l’ayant été au cours des six mois précédant l’étude. Ils ont tous commis, au cours de la dernière année, un acte d’API de nature psychologique ou physique. Les mesures d’intérêt en cours d’étude concernent : (a) le trait de colère, mesurant la tendance à la disposition à la colère dans différents contextes ; (b) le facteur d’instigation, à savoir l’écoute d’un scénario déterminé au hasard parmi deux et exposant un échange entre les deux partenaires d’un couple ; (c) l’humeur, en mesure pré- et post-exposition au scénario ; (d) les pensées automatiques de nature hostile.

Assignés à l’une des quatre stratégies de régulation émotionnelle proposées, les participants doivent suivre certaines instructions avant d’être exposés à l’un des deux scénarios. Le premier est conçu pour susciter la colère (susciter un sentiment de jalousie éveillant un désir de répondre agressivement) et le deuxième sert de condition neutre sur le plan affectif (aucune instigation, à savoir un scénario contrôle). Les quatre stratégies de régulation émotionnelle sont : (1) la réévaluation cognitive, c’est-à-dire que le participant doit réviser la situation de manière moins négative ; (2) la distraction, c’est-à-dire que le participant doit penser à son trajet quotidien pour se rendre en classe ; (3) la suppression, où on invite le participant à n’exprimer aucune émotion tout en maintenant une expression faciale neutre ; (4) aucune instruction particulière donnée au participant. Suivant les instructions reçues, les participants appliquent une stratégie de régulation émotionnelle particulière dans un scénario de pratique, bénéficient d’une rétroaction, puis se trouvent exposés à l’un des scénarios (jalousie ou contrôle) pour ensuite articuler leurs pensées et leurs affects. On mesure enfin l’humeur et les pensées automatiques hostiles avant de procéder à un bilan.

Les résultats de l’étude montrent que, pour les individus présentant un haut niveau de trait de colère et répondant aux situations de provocation sans stratégie de régulation émotionnelle efficace, les conditions de «tempête parfaite» s’avèrent effectivement adéquates pour prédire les API. Les participants soumis à une provocation et présentant des traits de colère marqués ont rapporté plus d’API que ceux présentant des traits de colère légers.

Certaines hypothèses ne sont pas validées par l’étude, notamment quant à l’idée voulant qu’une façon de réguler les émotions soit plus efficace qu’une autre pour éviter les API. Le fait d’imposer une stratégie de régulation émotionnelle soulève certains questionnements étant donné la demande cognitive associée à cette directive. La généralisation des résultats s’avère également limitée. Les chercheurs soutiennent la pertinence de mener une étude similaire auprès d’un échantillon de participants rapportant des API plus fréquentes et sévères, et de considérer de nouvelles variables, dont le recours aux API dans le passé.

 

Bibliographie 

Birkley, E.L., & Eckhardt, C.I. (2018). Effects of instigation, anger, and emotion regulation on intimate partner aggression: examination of "perfect storm" theory. Psychology of Violence. Advance online publication. http://dx.doi.org/10.1037/vio0000190

Imprimer Partager par courriel