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null Le rôle des psychologues face aux répercussions intergénérationnelles des traumas interpersonnels vécus durant l’enfance

Le rôle des psychologues face aux répercussions intergénérationnelles des traumas interpersonnels vécus durant l’enfance

Roxanne Lemieux, psychologue 
Professeure à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Ses recherches portent sur les trajectoires de risque et d’adaptation après l’exposition à des traumas interpersonnels. Elle co-dirige le projet intitulé Soutenir la transition et l’engagement dans la parentalité (STEP).

 

Dre Christine Drouin-Maziade, psychologue
Spécialisée en psychologie clinique infantile. Elle est professionnelle de recherche à l’Université du Québec à Trois-Rivières et a co-développé le projet STEP, une intervention destinée aux femmes enceintes ayant vécu des traumas interpersonnels. 

 

Dr Nicolas Berthelot, psychologue
Professeur titulaire à l’Université du Québec à Trois-Rivières et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en traumas développementaux, il co-dirige également le projet STEP.

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déc. 2020

Les traumas interpersonnels consistent en l’exposition ponctuelle, répétée ou chronique, à un ou plusieurs événements relationnels menaçant l’intégrité affective ou physique, la sécurité ou la vie d’un enfant, tels que la violence physique, sexuelle ou psychologique, la négligence, l’abandon, l’exposition à la violence conjugale ou encore les pratiques parentales coercitives (Van der Kolk, 2005). Une enquête menée auprès d’un large échantillon provenant de la population générale montre qu’environ le tiers des Canadiens a vécu ce type d’événement (Afifi et al., 2014). Les psychologues peuvent jouer un rôle primordial en diminuant les répercussions sur la vie des personnes qui y ont été exposées et en prévenant les conséquences intergénérationnelles associées à celle-ci.

Répercussions des traumas interpersonnels
Les effets dommageables des traumas subis durant l’enfance sont connus depuis plusieurs décennies (Berthelot, Garon-Bissonnette, Lemieux, Drouin-Maziade et Maziade, 2020). Environ 45 % des cas de troubles mentaux chez les enfants et 32 % des troubles mentaux survenant à l’âge adulte seraient attribuables à l’exposition à des traumas interpersonnels (Green et al., 2010). Les psychopathologies s’inscrivant dans une trajectoire traumatique seraient plus sévères, persistantes et réfractaires aux traitements que celles développées en l’absence d’antécédents traumatiques (Teicher et Samson, 2013). Les traumas interpersonnels sont aussi mis en cause dans le développement de problèmes de santé physique et de maladies chroniques (Norman et al., 2012) et affectent également la façon dont les gens sont en relation avec leur partenaire (Vaillancourt-Morel, Rellini, Godbout, Sabourin et Bergeron, 2019) et avec leurs enfants (Savage, Tarabulsy, Pearson, Collin-Vézina et Gagné, 2019). 

Répercussions intergénérationnelles des traumas interpersonnels
Nous savons aujourd’hui que les traumas interpersonnels vécus au cours de l’enfance risquent d’avoir des répercussions qui s’étendent sur plus d’une génération. Celles-ci s’observent de trois manières. Premièrement, les enfants nés de parents ayant vécu des traumas interpersonnels seraient trois fois plus à risque d’être exposés à de mauvais traitements que les enfants de parents sans histoire traumatique (Assink et al., 2018). Une récente métasynthèse de la littérature incluant plus d’un million et demi de participants suggère d’ailleurs que les antécédents de maltraitance chez un parent seraient le facteur de risque le plus important en ce qui concerne la maltraitance envers les enfants (Van IJzendoorn, Bakermans-Kranenburg, Coughlan et Reijma, 2020). Les cycles intergénérationnels de la maltraitance s’expliquent à notre avis par (1) un déficit des facteurs de protection pouvant mitiger les effets délétères des traumatismes vécus, (2) le déploiement inconscient de mécanismes visant à garder à distance les souvenirs traumatiques ou à faire face à un environnement perçu comme menaçant, et (3) des facteurs de risque environnementaux qui tendent à être surreprésentés chez les gens ayant vécu des traumas. Bien que les traumas parentaux représentent un important facteur de risque en ce qui concerne l’abus et la négligence envers les enfants, il importe toutefois de souligner que la majorité des parents ayant vécu des traumas interpersonnels ne perpétuent pas de mauvais traitements auprès de leurs enfants. 

Deuxièmement, il est maintenant clairement établi que les traumas sévères survenant au cours de l’enfance, alors que le cerveau est particulièrement malléable et réceptif, sont susceptibles de modifier le fonctionnement du système de régulation de stress et du système immunitaire. Ces altérations neurobiologiques sont souvent appelées à persister dans le temps et, lors d’une grossesse, peuvent exposer le fœtus à un environnement intra-utérin perturbé et avoir des répercussions sur le développement du fœtus et de l’enfant (Moog et al., 2018). Ceci suggère qu’une partie de la transmission intergénérationnelle du risque lié aux traumas surviendrait avant même la naissance de l’enfant et que des interventions psychothérapeutiques offertes en cours de grossesse ou encore plus tôt pourraient avoir un pouvoir préventif.

Troisièmement, les traumas interpersonnels risquent d’affecter la disposition des parents à bien interpréter les besoins de leurs enfants et à y répondre. D’abord, plusieurs études démontrent que les parents ayant vécu des traumas interpersonnels sont plus à risque de présenter des symptômes de dépression, d’anxiété ou de stress post-traumatique (Choi et Sikkema, 2016). Lorsqu’un parent éprouve de tels symptômes, les ressources psychiques dont il dispose afin d’être alerte aux besoins de son enfant, de comprendre ses comportements et d’y répondre de manière sensible sont amoindries. De plus, les sentiments normaux éprouvés par les parents, comme la culpabilité, la colère ou les sentiments d’incompétence, sont susceptibles de correspondre à des émotions troublantes déjà vécues lors des traumas de l’enfance. Ces sentiments représentent des zones émotionnelles sensibles et, lorsque les traumas ne sont pas résolus, peuvent agir comme déclencheurs de souvenirs traumatiques et devenir envahissants. Les parents peuvent alors tendre à s’éloigner physiquement de l’enfant dans des moments chargés émotionnellement, ne plus porter attention à ses signaux de détresse ou présenter des comportements intrusifs, atypiques ou hostiles afin de mettre un terme rapidement à l’expression de détresse ou au comportement dérangeant de l’enfant, et ce, avec la visée inconsciente de faire diminuer la peur et l’impuissance que cette interaction génère en eux. Ainsi, lorsqu’il est aux prises avec des émotions fortes, l’enfant risque d’être privé du soutien de son parent pour reconnaître ce qui se passe en lui et apprendre à réguler ses émotions, ce qui pourrait avoir d’importantes répercussions sur son développement. Cela pourrait mener à un style d’attachement insécurisé ou désorganisé (Berthelot et al., 2015) et à des difficultés intériorisées et extériorisées (Rijlaarsdam et al., 2014).

Facteurs de protection et pistes d’intervention
Nos travaux de recherche et notre connaissance des mécanismes impliqués dans les trajectoires intergénérationnelles de risque et d’adaptation à la suite des traumas nous permettent d’entrevoir des pistes d’intervention préventives et thérapeutiques potentielles pour les psychologues. Les interventions psychologiques qui suivent pourraient contribuer à amoindrir la transmission du risque associé aux traumatismes interpersonnels. 

Premièrement, nous suggérons que les psychologues travaillant auprès d’une clientèle adulte s’enquièrent des enfants de leurs clients et soient particulièrement sensibles, dans leurs évaluations psychologiques et leurs interventions, au fait que les difficultés de leurs clients peuvent avoir des retentissements sur l’ensemble du système familial. Lorsque pertinents, des services appropriés pourraient être mis en place en concertation avec d’autres intervenants, et dans le respect de la déontologie professionnelle, afin que tous les intervenants impliqués au sein de la famille aient une visée globale et cohérente.

Deuxièmement, nous croyons que la psychothérapie peut avoir un effet significatif non seulement sur les clients adultes, mais bien sur l’ensemble de leur famille. Ces interventions devraient permettre aux clients de bénéficier d’un espace sécuritaire où il est possible d’explorer et de nommer leurs préoccupations en lien avec la parentalité ainsi que les répercussions de leur vécu traumatique sur leur fonctionnement. Plus précisément, nous suggérons de soutenir la capacité des clients à mentaliser, c’est-à-dire d’encourager leur habileté à comprendre les comportements et les relations en ce qui a trait aux états mentaux (émotions, pensées, motivations) (Fonagy, Gergely, Jurist et Target, 2002). L’aptitude à mentaliser est associée à une meilleure régulation des affects et, chez les parents, au maintien d’une attitude sensible envers l’enfant, même dans des contextes émotionnellement chargés (Katznelson, 2014). Les interventions psychothérapeutiques devraient notamment favoriser la mentalisation à propos de soi comme personne et comme parent, la mentalisation à propos de l’enfant et la mentalisation à l’égard des traumas. Afin de favoriser la mentalisation parentale, on peut intervenir, par exemple, en aidant la personne à reconnaître les émotions engendrées par la parentalité et en lui permettant de réfléchir aux conséquences de ces émotions sur sa façon d’interagir avec son enfant. Soutenir la curiosité des parents à propos des motivations derrière les réactions de leur enfant est aussi une autre intervention possible.

Afin de favoriser la mentalisation des traumas, les psychologues peuvent aider les parents à nommer les répercussions de leurs traumas sur les représentations qu’ils ont d’eux et de leur enfant, ainsi qu’à prendre conscience des moments dans la relation avec l’enfant qui éveillent des souvenirs traumatiques ou des conflits intrapsychiques propres à leur histoire. Les interventions visant la mentalisation des traumas pourraient, par exemple, permettre à un adulte de prendre conscience que le fait d’avoir vécu dans un environnement familial qui était abusif ou négligent l’a amené à développer des mécanismes plus ou moins conscients lui permettant de survivre et de s’adapter. Ces mécanismes pourraient, par exemple, prendre la forme d’une tendance à garder les autres à distance et à ne pas se permettre de ressentir de la vulnérabilité. Une telle approche permet notamment de situer les difficultés de la personne dans une trajectoire développementale, ce qui peut avoir un effet normalisant et apaisant. Avec des parents, nous croyons que de telles interventions devraient inévitablement être soutenues par une réflexion sur l’impact de ces enjeux traumatiques sur leur rôle de parent et potentiellement sur l’enfant. Ces interventions sont susceptibles de favoriser une meilleure régulation des émotions lors d’interactions familiales chargées émotionnellement et de soutenir les parents dans leur désir d’offrir à leurs enfants ce qu’ils n’ont pas eux-mêmes reçu comme enfants. 

Conclusion
Comme illustré dans ce texte, les traumas interpersonnels représentent un important facteur de risque pour le bien-être psychologique des parents et le développement de leurs enfants. Or, comme le dit Boris Cyrulnik, « notre histoire n’est pas un destin », et plusieurs éléments, dont la psychothérapie, peuvent agir comme de puissants vecteurs de résilience contribuant à interrompre la trajectoire de risque. Nous sommes d’avis que, pour que les parents puissent être à l’écoute de leurs enfants, il faut d’abord qu’ils fassent l’expérience d’une relation où une autre personne significative est sensible à leur histoire et à leurs besoins. Les psychologues peuvent être cette personne significative, et ils peuvent soutenir une meilleure mentalisation des expériences traumatiques chez ces parents.
 

Bibliographie
Afifi, T. O., MacMillan, H. L., Boyle, M., Taillieu, T., Cheung, K. et Sareen, J. (2014). Child abuse and mental disorders in Canada. Canadian Medical Association Journal, 186(9), E324-E332. 
Assink, M., Spruit, A., Schuts, M., Lindauer, R., Van der Put, C. E. et Stams, G.-J. J. M. (2018). The intergenerational transmission of child maltreatment: A three-level meta-analysis. Child Abuse & Neglect, 84, 131-145.
Berthelot, N., Ensink, K., Bernazzani, O., Normandin, L., Luyten, P. et Fonagy, P. (2015). Intergenerational transmission of attachment in abused and neglected mothers: The role of trauma‐specific reflective functioning. Infant Mental Health Journal, 36(2), 200-212.
Berthelot, N., Garon-Bissonnette, J., Lemieux, R., Drouin-Maziade, C. et Maziade, M. (2020). Paucity of intervention research in childhood trauma contrasts with the long known relation with negative outcomes: Is trauma research translational enough? Mental Health & Prevention, 19, 200189.
Choi, K. W., et Sikkema, K. J. (2016). Childhood maltreatment and perinatal mood and anxiety disorders: A systematic review. Trauma, Violence, & Abuse, 17(5), 427-253.
Fonagy, P., Gergely, G., Jurist, E. L. et Target, M. (2002). Affect Regulation, Mentalization, and the Development of the Self. New York, NY : Other Press.
Green, J. G., McLaughlin, K. A., Berglund, P. A., Gruber, M. J., Sampson, N. A., Zaslavsky, A. M. et Kessler, R. C. (2010). Childhood adversities and adult psychiatric disorders in the national comorbidity survey replication I. Archives of General Psychiatry, 67(2), 113-123.
Katznelson, H. (2014). Reflective functioning: A review. Clinical Psychology Review, 34, 107-117.
Moog, N. K., Entringer, S., Rasmussen, J. M., Styner, M., Gilmore, J. H., Kathmann, N., Heim, C. M., Wadhwa, P. D. et Buss, C. (2018). Intergenerational effect of maternal exposure to childhood maltreatment on newborn brain anatomy. Biological Psychiatry, 83(2), 120-127. 
Norman, R. E., Byambaa, M., De, R., Butchart, A., Scott, J. et Vos, T. (2012). The long-term health consequences of child physical abuse, emotional abuse, and neglect: A systematic review and meta-analysis. PLoS Medicine, 9(11), e1001349.
Rijlaarsdam, J., Stevens, G. W., Jansen, P. W., Ringoot, A. P., Jaddoe, V. W., Hofman, A., Ayer, L., Verhulst, F. C., Hudziak, J. J. et Tiemeier, H. (2014, mai). Maternal childhood maltreatment and offspring emotional and behavioral problems: Maternal and paternal mechanisms of risk transmission. Child Maltreatment, 19(2), 67-78.
Savage, L. E., Tarabulsy, G. M., Pearson, J., Collin-Vézina, D. et Gagné, L.-M. (2019). Maternal antecedents of childhood maltreatment and later parenting outcome: A meta-analysis. Development and Psychopathology, 31, 9-21.
Teicher, M. H. et Samson, J. A. (2013). Childhood maltreatment and psychopathology: A case for ecophenotypic variants as clinically and neurobiologically distinct subtypes. American Journal of Psychiatry, 170(10), 1114-1133.
Vaillancourt-Morel, M.-P., Rellini, A. H., Godbout, N., Sabourin, S. et Bergeron, S. (2019). Intimacy mediates the relation between childhood maltreatment and sexual and relationship satisfaction: A dyadic longitudinal analysis. Archives of Sexual Behavior, 48(3), 803-814.
Van der Kolk, B. A. (2005). Developmental trauma disorder: Toward a rational diagnosis for children with complex trauma histories. Psychiatric Annals, 35(5), 401-408.
Van IJzendoorn, M. H., Bakermans-Kranenburg, M. J., Coughlan, B. et Reijma, S. (2020). Annual research review: Umbrella synthesis of meta-analyses on child maltreatment antecedents and interventions: Differential susceptibility perspective on risk and resilience. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 61(3), 272-290.

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