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Le sommeil et le travail à horaire atypique

Dre Annie Vallières, psychologue 
Responsable de l’Unité des troubles du sommeil du Service de consultation de l’École de psychologie de l’Université Laval, elle est spécialisée en psychologie clinique de la santé, sur le sommeil et l’insomnie dans le cadre d’horaire de travail atypique.

 

Patricia Nolin 
Candidate au doctorat en psychologie, elle s’intéresse au traitement du trouble lié à l’horaire de travail (THT) chez les travailleurs à horaire atypique dans le cadre de son mémoire doctoral.


 

Julia Pizzamiglio Delage
Candidate à la maîtrise en psychologie, ses intérêts de recherche portent sur le sommeil et la santé mentale des pompiers suivant un horaire de travail atypique.


 

Tyna Paquette
Professionnelle de recherche au Centre d’études avancées en médecine du sommeil, elle assure la coordination des activités de l’équipe de recherche de Julie Carrier.


 

Célyne Bastien 
Détentrice d’un doctorat en recherche en psychologie et présidente de la Société canadienne du sommeil, elle est spécialisée en insomnie et en EEG, en état de sommeil et de veille, en traitement de l’insomnie et des rêves.

 

Julie Carrier
Détentrice d’un doctorat en recherche en psychologie et directrice scientifique du Réseau canadien sur le sommeil et les rythmes biologiques, elle se spécialise dans l’étude des effets du vieillissement sur les processus de régulation du sommeil et des rythmes biologiques. 

 

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déc. 2022

1.    Le travail à horaire atypique et ses conséquences
Au Québec, 26,5 % de la population active travaille selon un horaire atypique (Institut de la statistique du Québec, 2018). Le travail à horaire atypique, aussi appelé shift work, comprend tous les horaires de travail qui sortent du cadre de travail de jour, soit de 8 heures à 18 heures (American Psychiatric Association [APA], 2013). Les conséquences du travail à horaire atypique sur la santé et le sommeil sont nombreuses et bien documentées dans les écrits scientifiques. Entre autres, le travail à horaire atypique est associé à un plus grand risque de développer des troubles cardiovasculaires (Torquati et al., 2018), des troubles digestifs (Voigt et al., 2019), de l’obésité (Liu et al., 2018), divers troubles métaboliques (Yang et al., 2021), ainsi qu’un cancer (Gan et al., 2017). Il est également associé au risque de développer un trouble dépressif ou anxieux (D’Oliveira et Anagnostopoulos, 2021) ou un problème d’abus d’alcool (Richter et al., 2021) et à un risque plus élevé d’idéations suicidaires (Park et al., 2022). La qualité et l’efficacité du sommeil sont également réduites chez cette population en comparaison avec celle des travailleurs de jour (Chaiard et al., 2019; Hernandez et al., 2022).

2.    Le trouble lié à l’horaire de travail (THT) et son évaluation
Le travail à horaire atypique implique un mésalignement circadien amenant l’individu à dormir de jour au moment où son système physiologique l’appelle à être éveillé et à ressentir de la somnolence pendant son quart de travail de nuit (Chellappa et al., 2019). Dans ce contexte, les travailleurs et travailleuses à horaire atypique risquent de souffrir d’un trouble lié à l’horaire de travail (THT) (Cheng et Drake, 2019), caractérisé par la présence d’insomnie ou de somnolence excessive (American Academy of Sleep Medicine [AASM], 2014; APA, 2013). Pour qu’il s’agisse bel et bien d’un THT, ces symptômes doivent être liés à un horaire de travail atypique. Cela dit, ils peuvent se présenter seuls ou conjointement (AASM, 2014; APA, 2013). Le THT touche en moyenne 26,5 % des travailleurs à horaire atypique, ce qui est de deux à quatre fois plus élevé que la prévalence attendue de l’insomnie chez les personnes dormant la nuit (Pallesen et al., 2021). Il peut être difficile d’effectuer un diagnostic différentiel entre le THT, le trouble d’insomnie et le trouble dépressif, car plusieurs de leurs symptômes sont communs. Toutefois, en présence d’un horaire de travail atypique, il importe de se questionner en premier sur le rythme circadien et son possible mésalignement qui peut contribuer aux symptômes nommés. Le mésalignement circadien s’évalue principalement avec des mesures de mélatonine prises toutes les heures pendant 24 heures. Toutefois, cette procédure réalisée dans plusieurs recherches sur le sujet n’est actuellement pas disponible dans les établissements de santé québécois, de sorte qu’un psychologue ne peut référer son client pour qu’il puisse avoir accès à une telle procédure. Le psychologue doit donc se fier à une évaluation quotidienne du sommeil du client et de l’horaire de travail de ce dernier pour s’assurer que la période de sommeil survient pendant la journée. Pour ce faire, le psychologue peut demander au client de remplir quotidiennement un agenda de sommeil ou encore de porter un actigraphe afin d’évaluer l’ensemble de ses périodes de sommeil. Lorsqu’un client rapporte travailler selon un horaire atypique et qu’il présente des symptômes d’insomnie ou de somnolence excessive, le diagnostic de THT est probable et devrait être envisagé. Les interventions du psychologue devront être adaptées en conséquence.

3. Le traitement du trouble de l’horaire de travail
Comme psychologue, il est possible d’intervenir sur le sommeil des travailleurs et travailleuses à horaire atypique en tenant compte de leur horaire de travail et de leurs périodes de sommeil. Les traitements principaux pour le THT visent à réduire la sévérité de ces symptômes d’insomnie et de somnolence, leur impact sur le fonctionnement et la détresse qu’ils engendrent. La majorité des traitements non pharmacologiques visent également à adapter le rythme circadien du travailleur à son horaire de travail, par l’entremise des facteurs externes et internes qui régulent le rythme circadien. 
Parmi les traitements non pharmacologiques validés empiriquement pour le THT se trouve la luminothérapie (Boivin et James, 2002; Horowitz et al., 2001; Lammers-van der Holst et al., 2021), soit l’exposition à une lumière artificielle en soirée et pendant son quart de travail de nuit, et les traitements cognitifs et comportementaux. Ces derniers peuvent être constitués, entre autres, des composantes du traitement cognitif-comportemental pour l’insomnie (TCC-I), c’est-à-dire la restriction du sommeil, le contrôle du stimulus, la restructuration cognitive et la psychoéducation sur le sommeil. Vallières et Bastille-Denis (2012) et Cheng (2022) ont d’ailleurs publié des recommandations de traitements cognitifs et comportementaux pour le THT, qui peuvent servir de lignes directrices professionnelles pour les psychologues.

Plusieurs études ayant évalué l’efficacité des composantes du TCC-I chez des travailleurs à horaire atypique souffrant du THT concluent que ce type de traitement augmente l’efficacité et la qualité du sommeil diurne et nocturne et réduit la somnolence ressentie durant le quart de travail (Järnefelt et al., 2020; Vallières et al., 2015). Les composantes principales du TCC-I peuvent toutefois nécessiter des adaptations ou modifications pour s’arrimer au contexte particulier des travailleurs à horaire atypique, notamment le contrôle du stimulus et la restriction du sommeil (Vallières et Bastille-Denis, 2012).

La première adaptation au TCC-I à effectuer est d’appliquer les interventions comportementales à toutes les périodes de sommeil du travailleur ou de la travailleuse à horaire atypique. Il s’agit donc de changer et de stabiliser l’horaire de sommeil de jour et de nuit afin de favoriser une bonne récupération à chaque période de sommeil et de minimiser le temps d’éveil. Il est également indiqué de spécifier à la personne de contrôler et limiter son exposition à la lumière lors de chaque période de sommeil. Celles-ci doivent en effet s’effectuer dans l’obscurité, que ce soit le jour ou la nuit. Les consignes indiquant de sortir du lit lors des périodes d’éveil doivent également s’appliquer à toutes les périodes de sommeil. Il importe de préciser que la personne doit demeurer dans l’obscurité même si elle sort du lit. Par ailleurs, une courte sieste avant d’aller travailler de nuit ou sur le lieu de travail pendant la pause peut permettre de diminuer la somnolence excessive et favoriser la vigilance au travail. La longueur des siestes ne doit toutefois pas affecter la période de sommeil diurne. Les obligations sociales et familiales peuvent également entrer en conflit avec les périodes de sommeil. Il est alors important de reporter les obligations en dehors des périodes de sommeil.

4.    Conclusion
Le travail à horaire atypique est essentiel à la société. Il est donc nécessaire pour un psychologue de s’intéresser à l’horaire de travail de sa clientèle afin d’offrir des interventions psychologiques appropriées dans ce contexte. Le psychologue peut prendre en compte le mésalignement du rythme circadien lors du traitement du THT en appliquant des composantes de traitement pour améliorer le sommeil adapté à l’horaire de travail de la personne. Il peut ainsi intervenir auprès de cette clientèle et aider ces personnes à mieux vivre avec leur horaire de travail.


Bibliographie
American Academy of Sleep Medicine (AASM). (2014). International Classification of Sleep Disorders: Third Edition. Darien, IL American Academy of Sleep Medicine. 
American Psychiatric Association (APA). (2013). Sleep-Wake Disorders. Dans Diagnostic and statistical manual of mental disorders: DSM-5™ (5e édition). American Psychiatric Publishing, a division of American Psychiatric Association. 
Boivin, D. B. et James, F. O. (2002). Circadian adaptation to night-shift work by judicious light and darkness exposure. Journal of Biological Rhythms, 17(6), 556-567.
Chaiard, J., Deeluea, J., Suksatit, B., Songkham, W., Inta, N. et Stone, T. E. (2019). Sleep disturbances and related factors among nurses. Nursing & Health Sciences, 21(4), 470-478. 
Chellappa, S. L., Morris, C. J. et Scheer, F. A. J. L. (2019). Effects of circadian misalignment on cognition in chronic shift workers. Scientific Reports, 9(1), 699.
Cheng, P. (2022). CBT-I for patients with shift work disorder. Dans S. Nowakowski, S. N. Garland, M. A. Grandner et L. J. Cuddihy (dir.), Adapting Cognitive Behavioral Therapy for Insomnia (chapitre 4, p. 97-113). Academic Press.
Cheng, P. et Drake, C. (2019). Shift work disorder. Neurologic Clinics, 37(3), 563-577.
D’Oliveira, T. C. et Anagnostopoulos, A. (2021). The association between shift work and affective disorders: A systematic review. Chronobiology International, 38(2), 182-200.
Gan, Y., Li, L., Zhang, L., Yan, S., Gao, C., Hu, S., Qiao, Y., Tang, S., Wang, C. et Lu, Z. (2017). Association between shift work and risk of prostate cancer: A systematic review and meta-analysis of observational studies. Carcinogenesis, 39(2), 87-97.
Hernandez, A. F. J., Bautista, R. L. S. et Tan, C. C. (2022). Sleep disturbances during shift work. Sleep Medicine Clinic, 17(1), 1-10.
Institut de la statistique du Québec. (2018). Taux de présence de l’horaire atypique, résultats pour diverses caractéristiques de la main-d’œuvre et de l’emploi, Québec. Gouvernement du Québec. Repéré à : https://statistique.quebec.ca/fr/produit/tableau/taux-de-presence-de-lhoraire-atypique-resultats-pour-diverses-caracteristiques-de-la-main-doeuvre-et-de-lemploi-quebec#tri_tertr=50040000000000000
Järnefelt, H., Härmä, M., Sallinen, M., Virkkala, J., Paajanen, T., Martimo, K.-P. et Hublin, C. (2020). Cognitive behavioural therapy interventions for insomnia among shift workers: RCT in an occupational health setting. International Archives of Occupational and Environmental Health, 93(5), 535-550.
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Liu, Q., Shi, J., Duan, P., Liu, B., Li, T., Wang, C., Li, H., Yang, T., Gan, Y., Wang, X., Cao, S. et Lu, Z. (2018). Is shift work associated with a higher risk of overweight or obesity? A systematic review of observational studies with meta-analysis. International Journal of Epidemiology, 47(6), 1956-1971.
Pallesen, S., Bjorvatn, B., Waage, S., Harris, A. et Sagoe, D. (2021). Prevalence of shift work disorder: A systematic review and meta-analysis. Frontiers in Psychology, 12, 638252.
Park, H., Suh, B. S. et Lee, K. (2022). The difference of suicidal ideation between shift workers and day workers by gender. Archives of Suicide Research, 26(2), 928-936.
Richter, K., Peter, L., Rodenbeck, A., Weess, H. G., Riedel-Heller, S. G. et Hillemacher, T. (2021). Shiftwork and alcohol consumption: A systematic review of the literature. European Addiction Research, 27(1), 9-15.
Torquati, L., Mielke, G. I., Brown, W. J. et Kolbe-Alexander, T. (2018). Shift work and the risk of cardiovascular disease. A systematic review and meta-analysis including dose-response relationship. Scandinavian Journal of Work, Environment & Health, 44(3), 229-238.
Vallières, A. et Bastille-Denis, E. (2012). Circadian rhythm disorders II: Shift work. Dans C. M. Morin et C. A. Espie (dir.), The Oxford Handbook of Sleep and Sleep Disorders (p. 626-647). Oxford University Press.
Vallières, A., Roy, M., Bastille-Denis, E., Claveau, S. et Simon, T. (2015). Exploring a behavioural therapy for insomnia in shift workers. Journal of Sleep Disorders & Therapy, 4(3), 1-13. 
Voigt, R. M., Forsyth, C. B. et Keshavarzian, A. (2019). Circadian rhythms: A regulator of gastrointestinal health and dysfunction. Expert Review of Gastroenterology & Hepatology, 13(5), 411-424.
Yang, X., Di, W., Zeng, Y., Liu, D., Han, M., Qie, R., Huang, S., Zhao, Y., Feng, Y., Hu, D. et Sun, L. (2021). Association between shift work and risk of metabolic syndrome: A systematic review and meta-analysis. Nutrition, Metabolism and Cardiovascular Diseases, 31(10), 2792-2799.

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