Introduction au dossier – Les fins de thérapie

Clinicienne depuis 1982, superviseure et formatrice, Line Girard est codirectrice clinique du Centre d’intégration gestaltiste (CIG). Au cours de sa carrière, elle a travaillé tant en bureau privé que dans le réseau public. Auteure de plusieurs articles et d’ouvrages en psychothérapie gestaltiste des relations d’objet (PGRO), elle s’intéresse à la posture relationnelle dans le travail des psychothérapeutes de première ligne ainsi qu’à la réflexion sur le processus thérapeutique et la formulation d’objectifs.
Comment notre patrimoine conceptuel et pratique balise-t-il, implicitement ou explicitement, nos pratiques en matière de fin de thérapie? Quelles en sont les lignes directrices? Dès que l’on s’y arrête, on se rend compte que le thème est complexe et doit conjuguer plusieurs variables et considérations, des plus déontologiques aux plus cliniques.
Or, comme d’autres auteurs avant moi ont pu le constater (Van Damme, 2025), au-delà des récits cliniques ou des histoires de cas, on semble avoir peu écrit en profondeur sur le sujet encore à ce jour. Il ne semble pas non plus y avoir de cours consacrés aux fins de thérapie dans les universités.
Sigmund Freud, bien sûr, a publié en 1937 un article historique, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin ». Encore aujourd’hui, plusieurs auteurs se réfèrent à cette réflexion sur le fait que la fin d’un traitement peut être appropriée, à la condition « que le patient ne souffre plus de ses symptômes et qu’il ait surmonté ses inhibitions comme ses angoisses », et « que l’analyste juge que l’on n’ait pas à craindre la répétition des processus pathologiques en question » (Brunschwig, 2002). Certains cliniciens conçoivent ce texte comme un guide pour penser nos interventions et mettre en lumière le fait que les perspectives d’une fin et d’un après sont indispensables à la juste conduite d’une psychothérapie. D’autres s’intéressent au fait qu’un traitement interminable pourrait ne pas être thérapeutique, mais avoir néanmoins une autre fonction à visée développementale, liée à la possibilité ou à l’impossibilité du deuil de l’espace thérapeutique ou du thérapeute (Quinodoz, 2004; Grout, 2022).
Dans le présent numéro de Psychologie Québec, divers auteurs nous offrent des réflexions issues de leur pratique et de leurs propres questionnements. Nous verrons plus loin le menu qui s’offre à nous à travers leurs écrits.
Le cadre clinique
Qu’il soit de court, moyen ou long terme, le traitement psychothérapeutique est aussi l’histoire d’une rencontre. Rencontre passagère ou de longue durée, mais qui a un début et doit avoir une fin.
En fouillant dans mes archives, j’ai retrouvé avec plaisir un texte de Michael Vincent Miller (2007) intitulé L’esthétisme du temps en Gestalt thérapie. En se basant sur l’image de la naissance de l’humanité avec Adam et Ève jusqu’à la fin du paradis terrestre, ainsi qu’en évoquant la fin du paradis utérin pour le bébé naissant, Miller nous fait entrevoir que l’expérience du temps présent semble toujours influencée par la réminiscence d’un début et la prescience d’une fin à venir, qu’il s’agisse d’une situation ou d’une époque. La présence latente de ces deux temps cruciaux dans la vie de l’être humain active chez la personne des désirs, des angoisses, des curiosités, et l’amène à considérer qu’un jour elle devra respirer seule. Au sens propre, bien sûr, mais aussi au sens figuré. Depuis ses origines, la Gestalt thérapie pose comme socle de la santé psychologique la nécessité de compléter ou de boucler les situations inachevées. C’est la condition pour pouvoir démarrer un nouveau cycle d’expérience. Sinon, l’inachevé du passé revient toujours hanter et interrompre l’expérience actuelle (Perls et al., 1979; Delisle, 1998).
Cette aventure, cette rencontre qu’est la thérapie dans laquelle un client s’engage peut donc, tout au long du processus, être colorée par une variété d’affects, de pensées et de réflexions issus d’un passé traumatique inachevé. Pour Allan Schore1 (2008), psychologue et auteur de référence en matière de construction interpersonnelle précoce de la régulation des émotions, la thérapie est ainsi une seconde chance développementale. Les dysrégulations affectives précoces sont vouées à réapparaître en thérapie si l’enfant n’a pas été régulé en bas âge. Le processus thérapeutique risque donc d’être plus ou moins coloré par ces déficits de régulation, a fortiori en ce qui concerne la fin de la thérapie et ses thèmes de séparation. Tout ce matériel se profile déjà en arrière-plan dès le début de la thérapie.
Le début pour mieux réfléchir la fin
Autant la phase finale est peu présente dans les écrits, autant la phase initiale est mise en lumière dans un foisonnement d’études, de recommandations, de meilleures pratiques. Nous pouvons utiliser ces connaissances pour comprendre, prévoir et encadrer le processus de la fin.
Dans les premiers temps de la thérapie, le thérapeute accède au monde du client, évalue ses difficultés selon les outils pertinents, que ce soit le DSM, le PDM ou l’Évaluation structurale de la personnalité (Delisle et Girard, 2018; Drouin et al., 2024). C’est aussi le moment où l’on installe le cadre, dont la durée appréhendée, l’approche, le mode de travail, les objectifs et, pour certains, très explicitement un cadre de fin. Tous ces gestes initiaux peuvent servir à créer l’alliance de travail (en lien avec les objectifs) et l’alliance relationnelle (en lien avec la relation thérapeute-client) (Greenson, 1965; Drouin, 2014). La qualité de ces alliances et de ces réparations de ruptures d’alliance se révélera plus tard un puissant soutien pour accompagner la terminaison et la séparation.
Plus le temps avance en psychothérapie, plus grande est l’importance de l’alliance relationnelle. Même si cette alliance et la capacité de présence du thérapeute (Lecomte, 2025) sont tout aussi importantes dans les démarches de courte durée, c’est davantage dans le moyen et le long terme que se dessine un travail sur les enjeux de personnalité, les enjeux développementaux et les enjeux relationnels. À n’importe quel moment du processus thérapeutique, les clients peuvent se servir de la thérapie comme d’une scène externe sur laquelle rejouer leurs conflits internes, incluant ceux qui concernent la fin, la finalité, la séparation. Ainsi, les objectifs peuvent être « bougeants », car, en plus des difficultés du monde interne du client, ils reflètent l’expérience relationnelle avec l’autre. Cela n’est pas une mince tâche pour le thérapeute, qui devient alors l’un de ces « autres ». Lui aussi se verra souvent bousculé tant dans ce qui se passe avec ses clients dans le quotidien de sa pratique que dans ce qui se passe pour lui-même sur sa propre scène interne. Le thérapeute, aussi entraîné soit-il, est également une personne en relation, qui résonne en fonction de ce qu’elle vit. Parfois, même quand il fait bien son travail… le client le quitte sans crier gare, trop pris par son monde interne. Ce paradoxe, le thérapeute doit le reconnaître et le connaître, autant pour préserver son fonctionnement optimal que pour mettre ses clients à l’abri d’agirs défensifs non conscients de sa part (Orlinski, 2018, 2022; Delisle, 2024). Or être quitté, délaissé, voire abandonné est un thème susceptible de remuer bien des affects contre-transférentiels.
Peu importe le modèle théorique auquel nous nous rapportons, si nous travaillons à court terme avec un échéancier détaillé, nous devrons rapidement créer une alliance de travail pour élaborer des objectifs aussi précis et réalistes que possible. De plus, dans ces processus de courte durée, les objectifs thérapeutiques doivent toujours rester à la vue des deux partenaires, thérapeute et client (Bolgert, 2004; Delisle, 2017).
Dès le début, la fin est présente en filigrane. Dans les deux sens du terme! Je parle du sens temporel et du sens de la finalité ou des objectifs. Au début, nous prenons l’entente de travailler ensemble dans un cadre précis. Et il n’y aura pas de magie. Les défis sont nombreux et tout aussi grands, et ce, quelle que soit notre approche thérapeutique. Théoriquement et instinctivement, lorsqu’on pense à la fin, on pense à faire un bilan, à parler de l’histoire de la relation thérapeutique, des périodes de changement, des acquis, de ce qui reste à faire. C’est le moment aussi des au revoir, même des adieux.
Parmi les éventualités auxquelles font face les thérapeutes, il se peut qu’une référence à d’autres professionnels de la santé soit nécessaire pendant le processus ou même après. Nous parlerons alors d’un « passage de témoin », comme dans une « marche » à relais.
Dans les différents cas de figure, lorsque le client partira, il devra poursuivre sa route avec tout ce que cela comporte de satisfaction ainsi que d’inachèvement, d’indécision, de retenue, de non-dits, d’ouverture, de regrets et de deuils. Nous souhaitons tous et toutes, comme psychologues et psychothérapeutes, que nos clients repartent satisfaits, avec des traces de ce qu’on a pu leur donner. Mais il ne faut pas oublier que le chemin se fait à deux, dans toutes ses complexités, ses répétitions relationnelles et ses ambivalences. Quels enjeux trouverons-nous ensemble sur la route et quelle sera notre destination finale?
Dans ce numéro
Les auteurs réunis dans ce dossier thématique proposent différents éclairages visant à nourrir et à enrichir la réflexion des cliniciens sur les divers enjeux et considérations liés à la fin de la thérapie.
Tout d’abord, la Dre Isabelle Tremblay, psychologue, nous parle de la fin de la thérapie de courte durée en groupe dans le réseau de la santé. Elle évoque la présence de cette fin tout au long du suivi. Ce passage psychothérapeutique peut avoir un effet percutant, dit-elle, et engendrer des prises de conscience importantes pour le client. La variable du thérapeute, avec ses capacités relationnelles et d’alliance, est aussi soulignée dans ce texte plein d’espoir.
Les Dres Marie-Laurence Paré et Leonor Lopez, psychologues, exercent auprès d’une clientèle qui se trouve à une étape développementale cruciale : celle de l’adolescence. Comment définir avec chaque jeune client les objectifs de suivi pour en arriver à une juste fin? Comment l'aider à mieux mentaliser, et à faire cohabiter un désir d’appui avec un désir d’autonomie? Elles nous parlent d’un travail de coconstruction entre la personne qui consulte et son thérapeute. Elles rendent compte aussi de la délicate complexité de ce processus parfois si court.
Mme Cyrielle Richard, psychologue, se penche pour sa part sur les arrêts prématurés en psychothérapie. Parfois, la thérapie s’arrête avant même d’avoir véritablement commencé. Que représente alors cette fin prématurée pour le client et le thérapeute? Comment la comprendre? Que nous en disent les recherches? Clairement, client et thérapeute peuvent être affectés par ce phénomène. Peut-on voir l’alliance comme un pivot de l’engagement?
Mme Fanie Fontaine-Zuchowski, psychologue, porte quant à elle une attention particulière à l’élaboration des enjeux relationnels des fins de thérapie. Ces moments de fin peuvent être empreints d’accordage comme de désaccordage de la part des deux partenaires thérapeutiques. Sensible aux expériences de chacun, elle propose la mise en mots de ces moments charnières pour élaborer la meilleure solution possible.
Enfin, le Dr Gilles Delisle, psychologue, s’est inspiré pour son article de la formation qu’il a élaborée sur le sujet. Après une brève évocation de diverses composantes des fins de thérapie de court, moyen ou long terme, il porte son attention sur la complexité psychique de la fin des thérapies à durée indéterminée et réfléchit à une fin dite « optimale ».
Conclusion
Chaque fin de thérapie s’inscrit dans une histoire qui, souvent, comporte plusieurs épisodes. En passant tantôt par l’éducation psychologique, tantôt par la thérapie de soutien ou la psychothérapie de transformation, et jusqu’à la séparation, définitive ou non, nous espérons que le client quitte d’anciennes routes expérientielles pour s’engager sur d’autres avenues plus satisfaisantes, moins souffrantes.
Au fil de mes quelques décennies de pratique, j’en suis venue, comme beaucoup d’entre nous, à considérer que, malgré les inévitables moments difficiles avec nos clients, nous sommes singulièrement privilégiés de croiser tous ces chemins de transformation et de partager ces parcours de vie jusqu’à une prochaine « escale ».
Note
- Pour la petite histoire, Allan Schore a prononcé la conférence d'ouverture dans le cadre du Congrès de l’Ordre des psychologues du Québec en 2008.
Bibliographie
- Bolgert, C. (2004). Quel cadre pour les fins de thérapie?. Revue Gestalt, 25.
- Brunschwig, H. (2002). La « séparation » à la fin de l’analyse, du côté du patient et du côté de l’analyste : témoignage. Imaginaire & Inconscient, 8(4), 37-43.
- Delisle, F. (2024). L’expérience de difficultés personnelles actuelles chez les thérapeutes et la gestion de leurs répercussions sur la pratique et le développement professionnel [thèse, Université du Québec à Montréal].
- Delisle, G. (1998). La psychothérapie gestaltiste des relations d’objet. Éditions du CIG.
- Delisle, G. (2017). La phase finale en psychothérapie [séminaire inédit]. CIG en ligne.
- Delisle, G. et Girard, L. (2018). Les troubles de la personnalité : perspectives gestaltistes (réédition révisée). Éditions du CIG.
- Drouin, M. S. (2014). L’alliance, ses ruptures et leurs réparations dans le processus thérapeutique. Revue québécoise de Gestalt, 14.
- Drouin, M. S., Girard, L. et Mercier, A. (2024). Les premières séances en psychothérapie [conférence inédite]. Congrès de l’Ordre des psychologues du Québec.
- Freud, S. (1937). « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin ». Dans Résultats, idées, problèmes, tome 2, Presses universitaires de France.
- Girard, L. et Delisle, G. (2012). La psychothérapie du lien, genèse et continuité. Éditions du CIG.
- Greenson, R. R. (1965). The working alliance and the transference neuroses. Psychoanalytic Quarterly, 34, 155-181.
- Grout, A. (2022, avril). Compte rendu de Les fins de traitement, sous la dir. de Jacques Angelergues, Sarah Bydlowski et Pierre Denis, In Press. Le Carnet Psy, 252, 10.
- Houde, D. (2016, mai). Mettre un terme à ses services avec professionnalisme. Psychologie Québec.
- Lecomte, C. (2025). La pratique des psychologues à l’ère des données probantes : état des lieux d’une crise paradigmatique. Annales médico-psychologiques.
- Miller, Michael Vincent. (2007). L’esthétisme du temps en Gestalt thérapie [conférence inédite]. Association québécoise de Gestalt.
- Orlinsky, D. E. (2018). How psychotherapists live : The personal self and private life of professional healers. Routledge.
- Orlinsky, D. E., Ronnesthad, M. H. et Jartmann, H. (2022). Professional and personal clinician characteristics as predictors of therapists’ work experience and professional development [panel], 49th SPR International Meeting, Amsterdam.
- Perls, F., Hefferline, R. F. et Goodman, P. (1979). Gestalt Thérapie, vers une théorie du Self : nouveau, excitation et croissance [Gestalt therapy : Excitement and Growth in the Human Personality]. Stanké. (Ouvrage original paru en 1951.)
- Quinodoz, J.-M. (2004). Lire Freud : découverte chronologique de l’oeuvre de Freud. Presses universitaires de France.
- Schore, A. (2008). La régulation affective. Éditions du CIG.
- Van Damme, P. (2025). Fin-s de thérapie. L’Harmattan.