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Introduction au dossier – Psychologie positive : enjeux contemporains

Marine Miglianico, psychologue et experte invitée
Psychologue clinicienne, elle est titulaire d’un doctorat en psychologie (profil recherche) axé sur la psychologie du travail et des organisations. Fondatrice de la Clinique de Psychologie Positive de Montréal, elle s’est spécialisée dans l’accompagnement des personnes très performantes et des personnes neurodivergentes, notamment celles ayant un haut potentiel intellectuel (HPI) ou un très haut potentiel intellectuel (THPI) ou vivant avec un trouble du spectre de l’autisme (TSA). Ses publications scientifiques portent majoritairement sur les liens entre performance, bien-être et engagement en milieu professionnel. Plus récemment, son travail d’écriture – à la fois poétique et ancré – donne voix à une nouvelle psychologie : intuitive, sensible et autotélique.


Depuis son émergence en 1998, la psychologie positive s’est progressivement imposée comme un courant majeur de la psychologie contemporaine (Schui et Krampen, 2010). En réaction à une tradition historiquement centrée sur la psychopathologie, la souffrance et les difficultés existentielles, elle a proposé un déplacement épistémologique décisif : considérer l’être humain non seulement à partir de ce qui dysfonctionne, mais également à partir de ce qui soutient, oriente et structure une vie psychique satisfaisante (Ryff, 2022). Dans le prolongement de la psychologie humaniste (Seligman et Csikszentmihalyi, 2014), la psychologie positive étudie les conditions et processus favorisant le bien-être, le fonctionnement optimal et l’épanouissement des individus, des organisations et des sociétés (Gable et Haidt, 2005).

La psychologie positive a trop souvent été confondue avec la pensée positive ou encore avec certains courants du développement personnel (Seligman et Csikszentmihalyi, 2000). Fondée sur une démarche résolument ancrée dans les données probantes, elle se distingue clairement de ces discours et mouvements qui simplifient à outrance la complexité de la vie humaine (Zyl et al., 2024). Martin Seligman, fondateur de l’approche, a reconnu que, s’il le pouvait, il la renommerait « science de l’épanouissement humain », le terme positif étant particulièrement galvaudé et évoquant parfois – notamment chez le grand public – des conceptions simplistes du fonctionnement humain (Seligman, 2011).

En effet, la psychologie positive n’est ni une promesse de « bonheur » décontextualisé ni une substitution aux approches thérapeutiques éprouvées. C’est une grammaire scientifique du bon fonctionnement humain qui, utilisée avec discernement, enrichit nos pratiques (Johnson et Wood, 2017). Ce domaine de recherche nous aide à concevoir des trajectoires d’intervention où la réduction de la détresse cohabite avec la construction de ressources psychologiques durables – sens, liens, engagement, accomplissement – au service d’une santé mentale pleinement définie comme présence de bien-être (Bohlmeijer et Westerhof, 2021).

Champs d’étude et d’application

Les champs d’étude de ce domaine scientifique sont vastes (Ryff, 2022). Sur le plan individuel, les études en psychologie positive portent sur les forces de caractère (générosité, persévérance, prudence, honnêteté, etc.), les émotions positives (joie, émerveillement, gratitude, sérénité, intérêt, espoir, etc.), le bien-être psychologique, la résilience, l’optimisme, ou encore la croissance post-traumatique. Sur le plan organisationnel, la psychologie positive étudie entre autres la satisfaction et l’engagement au travail, la performance, la motivation, les comportements organisationnels citoyens ou encore le soutien organisationnel. Sur le plan sociétal, enfin, elle s’intéresse notamment au bien-être collectif, à la participation démocratique, à la justice sociale ou encore à la résilience collective. Ses champs d’application sont aussi vastes que ses champs d’étude, allant de la psychologie clinique aux sciences de l’éducation, du milieu professionnel aux initiatives communautaires.

La psychologie positive continue de se développer à l’échelle mondiale, ce qui témoigne de son essor au sein de la psychologie contemporaine. Ce développement s’appuie notamment sur des organisations internationales comme l’International Positive Psychology Association (IPPA), qui favorise les échanges scientifiques et professionnels à l’échelle globale, ainsi que sur des associations nationales telles que la Canadian Positive Psychology Association (CPPA), qui soutient la recherche, la formation et la diffusion des pratiques au Canada. Cette dynamique organisationnelle contribue à l’ancrage institutionnel et à la reconnaissance croissante du champ. Au Québec s’est développé à compter de 2016 le Regroupement Québécois de Psychologie Positive (RQPP). Le RQPP s’articule autour de six divisions thématiques : Intervention individuelle, Éducation, Travail et organisations, Communautés, Santé et Étudiante. Chaque division regroupe des praticiens et des chercheurs qui souhaitent faire rayonner la psychologie positive dans leur domaine (voir rqpp.org).

Panorama des champs d’application de la psychologie positive

Les articles composant ce dossier thématique illustrent la richesse et la diversité des champs d’application de la psychologie positive. Dans l’édition papier de ce numéro, Villeneuve et ses collègues retracent l’évolution en trois vagues de ce courant, et l’illustrent par des construits empiriquement solides tels que la théorie de l’autodétermination, la passion harmonieuse plutôt que destructrice ou encore l’autocompassion. Denis et Dufour proposent des stratégies concrètes (gratitude, actes de bonté, engagement) pour renforcer la résilience en pratique clinique. Gilbert, Bureau et Guay s’intéressent à la santé psychologique des jeunes adultes à travers la théorie de l’autodétermination, soulignant l’importance des besoins fondamentaux et de la motivation intrinsèque dans un contexte social précaire. Bellehumeur explore les apports de la psychologie positive face aux enjeux climatiques, depuis les bienfaits du contact avec la nature jusqu’à la prise en compte de l’écoanxiété et des modèles holistiques. Landry et ses collègues proposent une approche collective pour atténuer les effets des changements sociaux dramatiques, illustrée par des initiatives communautaires implantées au Québec.

Dans l’édition Web du dossier thématique, vous pourrez également lire trois articles supplémentaires. Forest et ses collègues présentent la psychologie positive appliquée aux organisations, soulignant l’importance de l’utilisation et du développement des forces pour la performance et le bien-être collectif. Hanck, Caouette et Mérineau mettent en lumière le rôle de la psychologie positive en éducation, notamment par l’entremise des interventions sur la mentalité de croissance (growth mindset), en articulant approches individuelles et systémiques. Enfin, Trudel-Fitzgerald examine le rôle des ressources psychologiques (bien-être, régulation émotionnelle) dans la santé physique et la longévité.

Réflexions, regard critique et perspectives

Aujourd’hui, la psychologie positive se trouve confrontée à des questions importantes d’ordre épistémologique et ontologique, qui touchent à la manière même dont le psychisme humain est pensé (ex. : Steger, 2025). Dans la réflexion clinique proposée ici, interroger le bien-être en tant que fonctionnement humain optimal implique non seulement de définir ce qui peut être mesuré et objectivé, mais aussi de clarifier ce que l’on reconnaît comme étant constitutif du vivant sur le plan psychique. Toute tentative d’opérationnalisation, aussi rigoureuse soit-elle, se heurte à la nature intrinsèquement complexe, dynamique et évolutive de l’expérience humaine. Le bien-être, suivant cette analyse, ne peut être réduit à un état ou à une somme de variables, mais doit être compris comme un phénomène émergent, inscrit dans une trame où interagissent de manière indissociable le corps, le milieu, l’histoire et les relations humaines du sujet.

Dans cette perspective, le psychisme ne peut être appréhendé comme un système linéaire ou mécaniquement ajustable, mais doit être vu comme une organisation vivante, autorégulée et continuellement en transformation. Le bon fonctionnement humain apparaît alors moins comme un idéal statique que comme un équilibre instable, sans cesse reconstruit, dépendant des capacités de l’organisme à établir ses propres normes face aux contraintes et aux possibilités de son environnement. Cette conception invite à reconnaître la dimension processuelle et située du fonctionnement psychique, telle qu’elle se manifeste quotidiennement dans la rencontre clinique.

À ce stade de son développement, la psychologie positive semble ainsi appelée, selon l’analyse présentée ici, à un travail d’approfondissement théorique et clinique. Il ne s’agit plus seulement d’identifier les conditions générales du fonctionnement optimal de l’être humain, mais de mieux comprendre comment celles-ci prennent forme dans des trajectoires singulières, parfois traversées par l’incertitude, les ruptures et les transformations identitaires. Une telle perspective suppose une pratique réflexive, attentive à la complexité des situations et aux temporalités propres à chaque personne.

En ce sens, la psychologie positive conserve une place pleinement légitime et nécessaire dans le paysage clinique contemporain. Lorsqu’elle est intégrée dans une démarche clinique nuancée, sensible au contexte et respectueuse de la singularité du sujet, elle peut contribuer non seulement à la réduction de la souffrance, mais aussi au développement d’une vie psychique plus cohérente, plus engagée et plus porteuse de sens.