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Entre demande et terminaison : enjeux développementaux dans la thérapie à l’adolescence

Dre Marie-Laurence Paré, psychologue
Clinicienne en santé mentale jeunesse au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.


 

Dre Leonor Lopez, psychologue
Clinicienne, elle est également spécialiste en activités cliniques en santé mentale jeunesse au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal et superviseure au Centre de services psychologiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).


Au Québec, la volonté d’assurer l’accessibilité aux soins a mené à organiser les services publics de santé mentale, y compris la psychothérapie, en épisodes circonscrits exigeant des objectifs précis et une fin de traitement planifiée. Ces objectifs découlent idéalement d’un travail de coconstruction entre la personne qui consulte et le thérapeute. Or, cette élaboration peut s’avérer complexe avec la clientèle adolescente, notamment en raison des enjeux développementaux. Comment, alors, élaborer des objectifs ainsi que des critères de fin de thérapie ajustés à cette population, tout en répondant aux conditions d’une pratique imposant des limites par rapport à la durée des processus thérapeutiques?

Établir un objectif thérapeutique : un premier défi développemental

Chez l’adolescent, la question de la demande thérapeutique s’inscrit d’emblée dans une dynamique paradoxale (Jeammet, 2008, 2009). Le jeune fait face à une tension entre son besoin d’appui sur l’autre, nécessaire à ses processus de transformation, et la crainte que cette dépendance ne menace son autonomie. De plus, les remaniements identitaires à l’adolescence rendent souvent difficiles la reconnaissance et l’exposition de la vulnérabilité. Dans ce contexte, la demande est fréquemment portée par des tiers, tels que les parents ou un intervenant, et s’exprime indirectement à travers des conduites ou des symptômes, plutôt que sous la forme d’une requête explicite. Le refus, l’opposition ou le retrait pourraient ainsi être compris non comme une absence de demande, mais comme des modalités défensives face à une dépendance vécue comme potentiellement envahissante (Jeammet, 2008). Cette difficulté à formuler une demande peut également être pensée, dans une perspective plus large, comme étant liée à des entraves dans les processus de symbolisation (Roussillon, 2012), particulièrement à l’adolescence, où la détresse peut être diffuse.

Dès lors, la première étape du travail thérapeutique consiste à transformer la demande en une démarche progressivement appropriée par l’adolescent. Les objectifs thérapeutiques sont ainsi conçus non pas comme des finalités fixées a priori, mais comme des repères évolutifs, coconstruits au fil du processus. Cette coconstruction peut être soutenue par des stratégies adaptées aux adolescents et à leur réalité (Wells et McCaig, 2016 ; Stige et al., 2021). Ainsi, le travail initial consiste moins à définir « ce que le jeune veut changer » qu’à créer les conditions permettant l’émergence d’un espace psychique où quelque chose de son expérience puisse être reconnu, investi et progressivement élaboré. Cette orientation s’inscrit dans une conception du cadre thérapeutique comme un espace de soutien à la symbolisation et à la mise en forme de l’expérience (Roussillon, 2012), et comme un environnement suffisamment sécurisant pour permettre un engagement relationnel tolérable (Winnicott, 1971, 1975). Les premiers objectifs peuvent ainsi porter sur des dimensions transversales telles que la capacité à investir la relation thérapeutique, la tolérance à l’exploration de certains affects ou la possibilité de maintenir un engagement minimal dans le suivi. Ces objectifs, parfois implicites, constituent en eux-mêmes des avancées significatives dans un contexte où le lien à l’autre peut être vécu comme menaçant (Jeammet, 2008).

Dans un second temps, à mesure que la relation se stabilise, il devient possible de travailler à une appropriation progressive des objectifs. Cela implique de soutenir les moments, même discrets, où le jeune formule une préoccupation, exprime un inconfort ou manifeste un désir de changement. Le rôle du thérapeute consiste ici à repérer, à contenir et à mettre en forme ces émergences, afin qu’elles puissent progressivement s’inscrire dans une continuité (Fonagy et al., 2002 ; Cahn, 1998). À cette étape, certains objectifs demeurent au moins partiellement portés par l’environnement, par exemple la fréquentation scolaire, la diminution des comportements d’opposition ou de retrait en contexte scolaire ou familial, ou encore l’encadrement des routines (sommeil, devoirs), tandis que d’autres commencent à être investis subjectivement par l’adolescent.

Entre demande et terminaison : enjeux développementaux dans la thérapie à l’adolescence

Cette évolution progressive des objectifs, entre exigences de l’environnement et appropriation subjective par l’adolescent, amène à réfléchir à des repères permettant d’envisager la fin du suivi.

La fin du suivi : des repères cliniques

Dans les services publics, la notion de rétablissement est utilisée pour orienter les interventions et la fin d’un suivi. Tout comme les adultes, les jeunes percevraient le rétablissement comme un parcours individuel, non linéaire et continu visant à atteindre une plus grande stabilité (Law et al., 2020). Toutefois, cette conception peut entrer en tension avec les attentes de l’entourage, certains jeunes associant le rétablissement à un « retour à la normale » qu’ils perçoivent comme étant en décalage avec leurs propres objectifs thérapeutiques. Le « retour à la normale » peut en effet apparaître comme un objectif peu souhaitable, l’état antérieur étant lui-même souvent marqué par des difficultés. De plus, cela peut se révéler inatteignable : les adolescents sont en constante transformation et ne disposent pas toujours d’une identité suffisamment stable à laquelle revenir (Law et al., 2020). Ainsi, chez les jeunes, la notion de rétablissement doit être comprise à la lumière du dynamisme développemental et des interactions du jeune avec son entourage (Di Schiena et al., 2026).

À cet égard, Delgado et Strawn (2012) proposent que la fin d’une thérapie chez l’adolescent réfère au moment où celui-ci reprend le cours de son développement, et où ses parents et lui mettent fin à la relation thérapeutique. Cette reprise du développement renvoie à la remise en mouvement d’une trajectoire auparavant entravée, les manifestations symptomatiques et les difficultés de fonctionnement pouvant être comprises comme l’expression de ces points de blocage ou de discontinuité. Cela ne suppose pas nécessairement une disparition complète des difficultés, mais plutôt une meilleure capacité d’adaptation, permettant au jeune de faire face aux défis à venir avec des ressources accrues.

Dans la continuité du travail d’élaboration de la demande et des objectifs, la question de l’évaluation du changement et de la décision de mettre fin au suivi s’inscrit dans une logique clinique cohérente avec la conceptualisation du cas. Comme le souligne Thurin (2009), l’appréciation des effets d’une psychothérapie ne peut être dissociée des modèles explicatifs du clinicien. Les objectifs se construisent et se réajustent ainsi tout au long du processus, en parallèle de l’évolution de la compréhension clinique. La fin de la thérapie chez l’adolescent peut être envisagée lorsque les changements sont suffisamment significatifs et stables, et que le jeune est en mesure de mobiliser ses acquis dans son quotidien sans soutien thérapeutique intensif. Dans cette perspective, il apparaît pertinent de s’appuyer sur des indicateurs de changement permettant de suivre l’évolution du jeune dans différents registres.

Chez les adolescents, ces indicateurs peuvent être envisagés selon trois dimensions complémentaires : symptomatique, fonctionnelle et développementale (Thurin, 2009). Sur le plan symptomatique, on s’attend à une diminution de la fréquence, de l’intensité ou de l’impact des manifestations ayant motivé la consultation. Sur le plan fonctionnel, l’évaluation porte sur la reprise ou la stabilisation du fonctionnement dans les différents milieux de vie, notamment à l’école (fréquentation, engagement, performance adaptée au potentiel), dans les relations sociales (développement de liens d’amitié ou de relations significatives, participation à des activités sociales et de loisirs) et au sein de la famille (qualité de la communication avec les membres de la famille).

Enfin, le registre développemental, qui est central dans le travail auprès des adolescents, concerne l’évolution des capacités psychiques et relationnelles du jeune : possibilité accrue de mettre en mots son expérience, amélioration de la régulation des affects, développement de la compréhension de ses propres états mentaux et de ceux d’autrui, ainsi que progression vers une plus grande autonomie (capacité à prendre des initiatives dans la vie quotidienne, à résoudre certains problèmes par soi-même, à demander de l’aide) et engagement dans des activités ou des projets significatifs. Selon Delgado et Strawn (2012), l’évolution de ces différents critères permet au thérapeute d’envisager la fin de la thérapie.

Conclusion

En conclusion, le travail thérapeutique auprès des adolescents ne consiste pas uniquement à faire disparaître des symptômes, mais plutôt à soutenir la reprise de la trajectoire développementale du jeune, dans un contexte de souffrance psychique ou de crise. Malgré la complexité d’établir des objectifs qui soient coconstruits avec cette clientèle, ce travail est nécessaire afin de guider la démarche et d’évaluer la progression de la thérapie vers sa terminaison.

Les services psychothérapeutiques auprès d’adolescents dans le réseau public imposent un cadre temporel limité. Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas tant de « résoudre » les problèmes identifiés que de soutenir des processus permettant au jeune de mieux comprendre et organiser son expérience, de mieux tolérer ses affects et de mobiliser ses ressources dans différents contextes de vie, tout en favorisant une diminution des manifestations symptomatiques.

Des objectifs réalistes peuvent ainsi inclure l’amélioration de la capacité de mentalisation, la diminution du recours exclusif à l’agir comme mode de réponse aux tensions internes ou relationnelles, ou encore l’amorce d’une différenciation plus tolérable par rapport aux figures d’attachement. Il s’agit ainsi de viser des transformations partielles mais significatives pour l’adolescent, susceptibles d’avoir un effet structurant et d’ouvrir sur une continuité du travail psychologique, que ce soit dans un suivi ultérieur ou dans les différentes sphères du quotidien du jeune.

Bibliographie