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La phase finale en psychothérapie : la séparation, la finitude, la trace

Dr Gilles Delisle, psychologue
Directeur du Centre d’intégration gestaltiste (CIG) depuis 1981, le Dr Delisle a également été président du Conseil consultatif interdisciplinaire sur l’exercice de la psychothérapie entre 2010 et 2015. Ses travaux portent sur les pathologies développementales et sur le développement du psychothérapeute. Il a été lauréat du prix Noël-Mailloux 2010 de l’Ordre des psychologues du Québec.


 

 


Au-delà d’une simple étape dans un processus global, le processus thérapeutique de la fin de la thérapie mériterait une place qui lui est propre autant dans les programmes universitaires que dans la formation continue. Or, on sous-estime trop souvent l’importance de ce moment crucial de la démarche thérapeutique. Ainsi, au moment d’écrire ces lignes, on ne trouve qu’une seule formation traitant spécifiquement du sujet dans le répertoire de l’Ordre des psychologues. On peut donc se réjouir que Psychologie Québec ait décidé de consacrer un dossier à cette question.

Le fait est que la fin d’une psychothérapie n’est pas un moment, mais une phase thérapeutique en soi, qui recèle la possibilité de maximiser, de minimiser, voire de neutraliser l’effet d’une démarche. Cette conduite à bon port nécessite des connaissances et des compétences spécifiques chez le thérapeute, sous peine de fins esquivées, évitées ou traumatisantes. En outre, cette phase cruciale est de nature à activer des affects puissants et des représentations troublantes tant chez le thérapeute que chez le client.

Un portrait global de la problématique des fins de thérapie nécessiterait que l’on distingue bien les dynamiques propres aux thérapies de court terme, de moyen terme et de long terme, que j’appellerai ici « à durée indéterminée ». De plus, il conviendrait de rendre justice aux deux axes fondamentaux qui balisent ces fins : le projet thérapeutique et la relation thérapeutique. Dans les limites de la présente publication, je me concentrerai sur un survol de la complexité psychique de la fin des thérapies à durée indéterminée1.

La fin optimale ou… idéale?

Tant le thérapeute que le client espèrent plus ou moins clairement que la fin de la thérapie ne vienne pas comme une surprise, qu’elle soit planifiée, anticipée, mentalisée et nommée. Au-delà de cette expérience, il s’agira pour le client de fonctionner de manière autonome, donc sans la thérapie, sans le thérapeute. Cela implique d’être aussi conscient que possible du trajet parcouru eu égard à la destination, de ce qui a été vécu avec l’autre, ce compagnon de voyage, et de ce qui habite l’un et l’autre au moment de se séparer. Ainsi, là où l’enjeu central de la phase initiale est la création de l’alliance thérapeutique, celui de la phase finale est d’établir la confiance du client dans la durabilité des acquis.

La fin d’un processus à durée indéterminée

C’est dans la fin d’un processus thérapeutique de longue durée que la complexité psychique est à son zénith (Joyce et al., 2007; Kantrowitz, 2015). Elle est plus chargée symboliquement, elle est un thème thérapeutique en soi et elle est vulnérable aux collusions plus ou moins conscientes entre le client et le thérapeute.

La théorie générale concernant la fin des thérapies à durée indéterminée a relativement peu changé depuis L’analyse avec fin et l’analyse sans fin (Freud, 1937), ou du moins elle s’est élaborée dans la même direction. Pour l’essentiel, elle serait fondée sur l’expérience de la perte et du deuil. Il s’agirait pour l’analyste de permettre au patient d’élaborer et de métaboliser sa peine et son deuil en respectant l’intensité relative de l’une et de l’autre. Si ces réactions sont complètement absentes, on pourrait présumer que quelque chose ne va pas dans le processus, que quelque chose n’a pas été nommé dans le cours de la thérapie et qu’il est vraisemblable que la fin soit prématurée, qu’elle soit voulue ou non par le thérapeute et par le client (Chessick, 1991).

Il me semble quelque peu hasardeux de présumer de l’universalité de quelque affect que ce soit en matière de psychothérapie à durée indéterminée. Néanmoins, la direction qui sous-tend la plupart des pratiques contemporaines en la matière me semble largement indiquée. On pourrait la résumer en disant que le thérapeute doit veiller à transformer autant que possible les implicites en explicites, qu’ils concernent le projet ou la relation thérapeutique.

Pour ce faire, revenons aux deux axes évoqués plus haut, celui des objectifs et celui de la relation. En ce qui a trait aux objectifs, il est fréquent qu’ils aient en fait servi de billet de départ, de carte d’embarquement pour un voyage dont on ne connaissait que la direction générale. Toutefois, pour ce qui est du trajet, il se sera défini au gré de la météo, alors que la destination, elle, ne nous apparaît vraiment qu’à l’approche de la terre ferme. C’est dire que l’examen de l’atteinte des objectifs prend ici un sens tout relatif. Parlons plutôt d’un… carnet de voyage.

Les thérapies qui n’en finissent plus

Une psychothérapie interminable est caractérisée essentiellement par la reproduction non mentalisée, dans le contexte thérapeutique, des impasses qui font problème dans la vie du client. Certains auteurs de la tradition psychanalytique (notamment Freud, 1937; Lacan, 2017; De M’Uzan, 1977) et gestaltiste (Miller, 2017) ont fait l’hypothèse de profondes affinités thématiques entre la résistance durable en thérapie et les métaphores de la renaissance, la hantise de la mort à soi-même et la résistance – à naître pour le client, à accoucher pour le thérapeute.

Sous cet éclairage, la stagnation thérapeutique incarnerait la voie inconsciente qu’utilise le patient pour se défendre contre la réalité de la mort. Dans une tout autre approche, soit du point de vue de la psychologie existentielle, une psychothérapie à visée transformative ne saurait faire l’économie de la confrontation à la finitude (Yalom et Yalom, 2021; Bugental, 1984).

Les fins prématurées

Dans la problématique des fins prématurées, on peut dire que le client – et parfois le thérapeute – veut finir sans avoir terminé. Parfois même sans avoir commencé. Face à ces risques d’avortement, le thérapeute se doit d’être actif dans l’exploration des motifs sous-jacents du client et ne pas craindre d’avoir l’air d’insister. Trois rencontres de plus sont moins dommageables qu’une fin bâclée sur laquelle le client ne pourra pas revenir et qui va peut-être constituer une situation inachevée nocive à long terme.

Essentiellement, le thérapeute doit envisager et questionner avec bienveillance mais sans complaisance l’arrière-fond de la tentative ou de la tentation du client de finir avant terme. Qu’est-ce que le client nous demande à travers ce recul ou ce pas de côté? Quel commentaire fait-il sur l’évolution de la relation thérapeutique au moyen de ce faux départ? Qu’est-ce qu’il rejoue, espérant consciemment ou inconsciemment de notre part une réponse différente et transformative?

Les réponses à ces questions peuvent se décliner à l’infini. Le thérapeute attentif et vigilant envers son contre-transfert peut littéralement sauver un processus thérapeutique en écoutant, en ralentissant, bref en invitant son client et en se soumettant lui-même à un dialogue véritablement herméneutique2 (Bouchard et Guérette, 1991; Delisle, 2001). Cette modalité d’intervention – ralentissement, vigilance contre-transférentielle, explicitation des implicites – peut à tout moment servir d’action préventive ayant pour effet de limiter les fins prématurées.

Les contours d’une fin optimale

Au mieux, le thérapeute et le client sont à même de constater que les impasses qui minaient ou contaminaient l’expérience de vie du client n’apparaissent plus à la même fréquence, ni avec la même intensité. Lorsque malgré tout elles émergent, le client passe plus aisément et de manière plus autonome au mode de la mentalisation. Quant aux affects déstabilisants qui, jadis, brouillaient la capacité à mentaliser, lorsqu’ils s’activent, le client est soit à même de les réguler, soit capable de faire appel explicitement à une corégulation.

De ce qui précède, on aura compris que les impasses caractéristiques des personnes présentant un trouble de la personnalité se sont atténuées. Le client et le thérapeute sont à même de constater que les ressources affectivo-cognitives que sont l’autorégulation, la corégulation affective et la mentalisation sont accessibles tant dans la vie courante du client qu’au sein du processus et de la relation thérapeutique. Alors, le rivage approche, il est temps de faire ses bagages et de se préparer à la séparation.

La séparation, phase ultime de la thérapie arrivée à bon port, garde une certaine complexité psychique. S’y côtoient des affects de gratitude, de fierté légitime, de déception face à l’imperfection irréductible des choses, de tristesse et de deuil. Le thérapeute qui a réalisé une psychothérapie de fond avec un client a été pour lui un compagnon, un objet-soi majeur. Au fil du voyage, il aura été aimé, envié, contesté, détesté, avalé, recraché. Seul le client est en mesure de dire ce que nous avons été, ce que nous sommes devenus pour lui et en lui. Le thérapeute sensible s’ajuste à cette création originale, et s’il y participe, c’est à titre de second. Il peut tendre les pinceaux, mais il ne touche pas la toile…

En guise de conclusion…

Je termine ce texte en dépassant le nombre de mots prescrits et en ayant pourtant conscience qu’il y aurait beaucoup plus à dire. La fin est-elle nécessairement terminale? Quels sont les arguments en faveur ou en défaveur de l’espacement progressif des rencontres? Que penser des « tranches de thérapie » épisodiques?

Ces questions et combien d’autres font partie, il me semble, d’une sorte de réserve inépuisable de questionnements propre à notre profession. À mon sens, elles constituent une sorte d’« énergie renouvelable » qui tout à la fois nous garde en éveil et encourage la nécessaire tolérance à l’incertitude épistémique.

Notes

  1. Le présent texte est largement inspiré d’un séminaire que j’ai préparé à la demande des psychologues et de psychothérapeutes œuvrant aux prises avec les complexités du processus de la phase finale.

    Par ailleurs, le regard porté ici sur les fins de psychothérapie à durée indéterminée ne pourra échapper à une réalité qu’il me faut rappeler au lecteur. Je pratique et enseigne depuis longtemps une forme de psychothérapie appelée « psychothérapie gestaltiste des relations d’objet » ou PGRO (Delisle, 1998), aussi appelée « psychothérapie du lien » (Girard et Delisle 2011). Ce système thérapeutique est né d’une thèse doctorale portant sur l’intégration de la Gestalt thérapie et de la psychanalyse des relations d’objet. Son champ de pertinence est celui des troubles de la personnalité au sens du Manual diagnostique psychopathologique. Par ses racines expérientielles et psychodynamiques, cette approche privilégie un double focal : 1) l’expérience ressentie et 2) le sens construit de cette expérience. Le lecteur intéressé à en savoir davantage sur cette approche pourra à ailleurs consulter l’article intitulé « La PGRO, traiter le lien par le lien » dans le troisième numéro des Cahiers du savoir publié par l’Ordre des psychologues du Québec.

    Cela dit, dans le cadre de cet article, j’ai tout de même tenté de ne pas enfermer mon propos dans les seuls paramètres de l’approche que je pratique et enseigne. Je me suis plutôt efforcé de le situer dans le champ plus vaste des thérapies dites relationnelles.
     
  2. J’entends par « dialogue véritablement herméneutique » une construction du sens d’une expérience actuelle ou passée. Ce genre de dialogue où chacun tente de construire du sens sur et avec la parole de l’autre est lent par définition, parce qu’il nécessite une écoute attentive et une considération intégrale de ce qui est exprimé. Il suppose en outre que le thérapeute soit attentif à ne pas colorer indûment le dialogue à partir de ses réactions affectives à l’égard du client. Enfin, et par définition, sa fonction est de rendre accessible à la conscience explicite ce qui est sous-entendu, brouillé, ou non réalisé.

Bibliographie

  • Bouchard, M. A. et Guérette, L. (1991). Notes sur la composante herméneutique de la psychothérapie. Revue québécoise de psychologie, 12(2), 19-32.
  • Bugental, J. F. et Bugental, E. K. (1984). A fate worse than death: The fear of changing. Psychotherapy: Theory, Research, Practice, Training, 21(4), 535-549. 
  • Chessick, R. D. (1977). The Technique and Practice of Intensive Psychotherapy. Jason Aronson.
  • Delisle, G. (1998). La relation d’objet en Gestalt thérapie. Éditions du CIG.
  • Delisle, G. (2001). Le dialogue en psychothérapie [conférence d’ouverture]. Journées d’étude de 2001, Hôpital Dron, Lille, France. 
  • Delisle, G. et Girard, L. (2017 juin). Les troubles de la personnalité : traiter le lien par le lien. Psychologie Québec.
  • De M’Uzan, M. (1977). Le mort et la mort. Gallimard.
  • Freud, S. (1937). avec fin et l’analyse sans fin. Revue française de psychanalyse.
  • Girard, L. et Delisle, G. (2017). La psychothérapie du lien, genèse et continuité. Éditions du CIG.
  • Joyce, A. S., Piper, W. E., Ogrodniczuk, J. S. et Klein, R. H. (2001). Termination in Psychotherapy: A Psychodynamic Model of Processes and Outcomes. American Psychological Association.
  • Kantrowitz, J. L. (2015). Myths of Termination: What patients can teach psychoanalysts about endings. Routledge.
  • Lacan, J. (2011). Conférence de Louvain (13 octobre 1972). La Cause du désir, 16, 7-31.
  • Miller, M. V. (2007). L’esthétisme du temps en Gestalt thérapie [conférence inédite]. Association québécoise de Gestalt.
  • Yalom, I. D. (2008). Staring at the sun: Overcoming the terror of death. Jossey-Bass/Wiley.