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Quand les temporalités divergent : enjeux cliniques de la fin en psychothérapie

Fanie Fontaine-Zuchowski, psychologue
Clinicienne en pratique privée, elle est chargée de cours et superviseure clinique à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), où elle s’implique dans la formation et le développement des compétences cliniques.


 

 


« Je pense que je suis prête à arrêter. » Elle le dit calmement, avec une assurance qui pourrait presque convaincre. Pourtant, lors des dernières rencontres avec cette cliente, certains enjeux demeuraient actifs, voire souffrants, à peine effleurés. Son agitation, lorsque certains thèmes sont abordés, ne trompe pas. À l’inverse, un autre client, dont les objectifs thérapeutiques semblent largement atteints, repousse systématiquement toute évocation de la fin. Il annule, négocie, étire le suivi, comme si terminer était en soi le problème.

Qui décide que c’est fini?

Ces situations, fréquentes en pratique clinique, mettent en lumière une tension souvent implicite : celle du moment « juste » pour conclure une psychothérapie. Si l’atteinte des objectifs est généralement évoquée comme critère de fin, encore faut-il s’entendre sur ce que signifie « aller mieux ». Or, cette définition varie selon les approches (Davis, 2008 ; Rabinowitz et al., 2025). En thérapie cognitive-comportementale, une diminution significative des symptômes peut être jugée suffisante ; ou encore, la fin peut être considérée lorsque pensées et émotions difficiles n’entravent plus l’engagement dans une vie riche de sens. Dans une perspective psychodynamique, ces manifestations peuvent être envisagées comme la partie émergée d’enjeux plus profonds.

Ainsi, même lorsque les objectifs identifiés sont atteints, certains aspects plus sombres du vécu peuvent demeurer dans l’angle mort (Rabinowitz et al., 2025 ; Hardy et Woodhouse, 2008) et n’émerger que plus tard, une fois le lien de confiance complètement consolidé, comme si cette première phase était en fait un test. Également, ce qui apparaît suffisant pour l’un peut sembler prématuré pour l’autre. La fin du suivi ne peut donc se résumer à un indicateur technique, mais s’inscrit dans une temporalité subjective, relationnelle et négociée.

Que signifie alors ce décalage entre le client et le psychologue quant au moment de conclure ? Plutôt que de chercher à le résoudre impérativement, cet article propose d’en faire un objet d’exploration clinique.

Le décalage de temporalité : poser le problème

Le désaccord quant au moment de terminer une psychothérapie peut prendre au moins deux formes. Dans certains cas, le client souhaite arrêter alors que des enjeux cliniques demeurent présents. Dans d’autres, il manifeste une réticence à conclure malgré l’atteinte partielle ou satisfaisante des objectifs.

Ces situations peuvent être rapidement interprétées : manque de motivation, dépendance relationnelle, évitement. Pourtant, ces lectures risquent de réduire un phénomène plutôt complexe à une explication univoque. Le décalage de temporalité ne constitue pas nécessairement un problème à corriger, mais devrait être envisagé comme un indice clinique à explorer (Hardy et Woodhouse, 2008 ; Rabinowitz et al., 2025).

Il invite à déplacer la question du « bon moment » vers celle du sens : que vient dire ce désir de terminer, ou de ne pas terminer, dans le contexte du parcours du client, de la relation thérapeutique et de l’évolution de la demande ? Ce décalage devient alors un point d’entrée vers une compréhension plus fine du processus en cours.

Ce que révèle le « mauvais timing »

L’impression d’un « mauvais timing », trop tôt ou trop tard, peut être éclairée selon différents axes.

D’abord, la question de l’autonomie et de la dépendance se pose souvent en filigrane. Un arrêt jugé prématuré peut refléter une tentative d’affirmation ou de reprise de contrôle, mais aussi un évitement face à des contenus plus sensibles ou à une intensification du travail thérapeutique pour laquelle le client ne se sent pas prêt. À l’inverse, la difficulté à mettre fin au suivi peut traduire un sentiment de sécurité difficile à quitter, ou une appréhension face à l’autonomie retrouvée. Dans les deux cas, la fin devient un moment où se rejoue la tension entre se détacher et se maintenir dans le lien, souvent révélatrice de la manière dont la personne négocie ces transitions inévitables (Abramson, 2022 ; Hardy et Woodhouse, 2008).

L’ambivalence constitue un deuxième axe central. Le désir de changement coexiste fréquemment avec une crainte de perdre certains repères, identités ou bénéfices secondaires associés aux difficultés, ou même à la relation thérapeutique elle-même (Rabinowitz et al., 2008). Ainsi, le désir d’arrêter peut cohabiter avec un besoin implicite de préserver certains équilibres, tandis que prolonger le suivi peut permettre de différer des décisions ou des engagements redoutés, tout en apportant une forme de réassurance.

Enfin, les modalités relationnelles offrent un éclairage particulièrement fécond. La manière dont le client aborde la fin peut faire écho à des schémas relationnels plus larges : tendance à rompre abruptement, difficulté à se séparer, évitement des transitions ou des affects liés à la perte (Rabinowitz et al., 2008 ; Davis, 2008). La fin de la psychothérapie devient alors un révélateur des dynamiques relationnelles habituelles, une forme de « vérité relationnelle » où se condensent des enjeux déjà présents tout au long du processus.

Travailler le décalage en séance

Face à ce décalage, l’enjeu n’est pas de trancher rapidement, mais de créer un espace où cette divergence peut être pensée, et éventuellement transformée, en collaboration.

Une première étape consiste à nommer explicitement le désaccord. Mettre en mots le fait que le client et le psychologue n’ont pas la même appréciation du moment de conclure permet de transformer une tension implicite en objet de travail partagé.

Cette exploration gagne à se faire sans l’imposition d’une lecture unique. Il s’agit moins de convaincre que de comprendre : qu’est-ce qui rend l’idée de terminer attirante ou difficile ? Que représente-t-elle pour le client, ici et maintenant ? Cette posture de curiosité favorise l’émergence de significations souvent plus nuancées et parfois surprenantes.

La fin elle-même peut devenir un matériel thérapeutique à part entière (Abramson, 2022 ; Houde, 2016). Les réactions qu’elle suscite – soulagement, anxiété, tristesse, indifférence – offrent un accès privilégié aux dynamiques internes et relationnelles. Travailler la fin, ce n’est pas seulement préparer une sortie ; c’est aussi offrir au client une expérience de séparation qui puisse être pensée, vécue et intégrée de manière mieux ajustée, parfois réparatrice.

Dans certains cas, une négociation de la fin peut se révéler pertinente : espacement progressif des séances, planification de rencontres de clôture, possibilité d’un retour ultérieur, supports de transition. Ces ajustements confirment que la fin n’est pas un événement ponctuel, mais un processus qui s’inscrit dans le temps et qui gagne à être abordé dès le début du suivi (Davis, 2008 ; Houde, 2016 ; Younggren et al., 2011).

Le psychologue face à sa propre temporalité

Le décalage de temporalité engage également le psychologue. Le désir de voir le client aller mieux peut inciter à prolonger le suivi, tout comme l’attachement qui peut se développer dans ce contexte d’échange privilégié qu’est la psychothérapie. À l’inverse, un sentiment de stagnation ou de fatigue peut orienter vers une conclusion plus rapide. Ces mouvements, bien que souvent discrets, influencent la perception du « bon moment » (Younggren et al., 2011 ; Abramson, 2022).

S’ajoute à cela la crainte de « mal faire » : terminer trop tôt ou prolonger inutilement. Les idéaux de réussite thérapeutique, parfois implicites, peuvent également colorer le jugement clinique. Est-ce un constat d’échec thérapeutique que de mettre fin à un suivi qui stagne ? Jusqu’à quand doit-on ajuster le tir pour « faire mieux » ?

Dans ce contexte, une posture réflexive apparaît essentielle. Reconnaître ses propres biais, affects et attentes permet de mieux distinguer ce qui relève du processus du client de ce qui appartient au vécu du thérapeute. Il ne s’agit pas d’éliminer la subjectivité, mais de la rendre consciente et utilisable dans la compréhension clinique.

Conclusion : la fin comme processus, plus que comme moment

La fin d’une psychothérapie ne se réduit pas à un point précis déterminé par l’atteinte d’objectifs. Elle s’inscrit dans un processus dynamique, où se rencontrent des temporalités, et des sensibilités, parfois divergentes. Le fait d’aborder cette question dès le début du suivi peut d’ailleurs prévenir certaines impasses ultérieures.

Le décalage entre le client et le psychologue ne constitue pas nécessairement un problème à résoudre ; il peut aussi être une opportunité clinique. Il permet d’explorer les enjeux d’autonomie, d’ambivalence et de relation qui traversent le travail thérapeutique.

La fin n’est pas uniquement une étape à franchir, mais un moment à travailler. Elle se coconstruit dans le dialogue et l’ajustement. Plutôt que de chercher le « bon moment », il s’agit de soutenir un processus où la fin peut être pensée, ressentie et élaborée (Davis, 2008).

Une fin pensée ensemble reste, longtemps après, une trace de ce que peut faire le lien (Davis, 2008 ; Rabinowitz et al., 2025).

Bibliographie