Dr Nicholas Pesant – Spiritualité et psychologie : une alliance est-elle possible?
André Lavoie, journaliste

Photo : Louis-Étienne Doré
Nicholas Pesant fait partie de ceux qui réalisent leurs rêves, et de plusieurs manières à la fois. Non seulement il a concrétisé celui de devenir psychologue clinicien, mais, pour y parvenir, il a rédigé une thèse de doctorat sur les rêves en contexte psychothérapeutique. Il cherchait alors à démontrer que le contenu onirique et les rêves peuvent refléter certains aspects du vécu émotionnel de la personne en éveil, de même que son niveau de bien-être, sans compter ce que pourrait lui apporter l’interprétation de ses rêves. D’ailleurs, il ne prend pas l’expérience humaine du rêve à la légère, citant nul autre que Fox Mulder, le héros de la célèbre série télé The X Files, en introduction de son doctorat : « Dreams are answers to questions we haven’t yet figured out how to ask. »
Diplômé de l’Université de Montréal, Nicholas Pesant y revient régulièrement à titre de chargé de cours et de superviseur clinique. Pour lui, des rêves à la spiritualité, il n’y avait qu’un pas. Au fil du temps et de sa pratique, il a constaté que la dimension spirituelle pouvait revêtir une dimension importante dans la vie de certains étudiants, mais aussi de ses clients, et ce, quelle que soit leur confession. Mais cette dimension spirituelle semblait aussi entourée de tabous et d’incompréhensions : les clients osent rarement soulever la question par crainte du jugement, alors que certains psychologues peuvent se sentir mal outillés pour aborder ce sujet.
Devant cet état de fait, Nicholas Pesant a décidé, selon ses propres mots, de « construire des ponts » entre la psychologie et la spiritualité. Tout cela au bénéfice de gens pour qui la dimension spirituelle peut devenir une force, et de psychologues qui pourraient y voir un outil de plus pour consolider la résilience de leurs clients, voire contribuer au processus thérapeutique. Sans être une panacée, pour certaines personnes, croire en quelque chose de plus grand et de plus transcendant que soi peut ajouter une dimension et servir de levier dans le cadre du processus thérapeutique. Au point où il a décidé de préparer une formation consacrée à la spiritualité et à la psychothérapie, qu’il présentera au prochain congrès de l’Ordre, en novembre prochain.
Dans la littérature scientifique, comment définit-on la spiritualité, et quelle place peut-elle occuper en clinique?
Plusieurs définitions de la spiritualité existent, mais les chercheurs n’arrivent pas à établir un consensus. On peut toutefois affirmer que la spiritualité est souvent associée à une quête de sens, de transcendance et de connexion au sacré qui se vit de façon plus personnelle, intime et intérieure. La religion réfère quant à elle à une institution organisée autour d’un système formel de croyances, symboles, valeurs, écrits, pratiques et rituels. Certaines personnes se considèrent spirituelles, mais non religieuses, alors que d'autres individus peuvent avoir une appartenance religieuse sans réel engagement spirituel.
En ce qui concerne la place que peut occuper la spiritualité en clinique, le psychologue a une grande responsabilité devant quelque chose d’aussi intangible et qui peut sembler en contradiction avec la discipline scientifique qu’est la psychologie. Cette ouverture doit se faire de manière prudente, éthique, rigoureuse et réflexive, le tout en respectant les normes et principes scientifiques reconnus au sein de notre profession.
Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la spiritualité dans le cadre de la psychothérapie?
J’ai grandi dans une famille catholique, mais peu pratiquante. Ma mère a néanmoins toujours eu un intérêt pour la spiritualité, sans attachement à la religion (mon père, quant à lui, voue davantage un culte aux Canadiens de Montréal !). Je n’ai pour ma part aucune appartenance religieuse particulière. C’est un intérêt de longue date, un peu difficile à expliquer, qui précède ma pratique clinique. À l’époque de mon doctorat, ces questions n’étaient pas abordées, mais, lorsque j’ai compris que je pouvais explorer le sujet des rêves, j’ai trouvé qu’il y avait un certain rapprochement à faire. Mon internat en soins palliatifs m’a ensuite confirmé mon attirance pour ce sujet. Après cela, j’ai commencé à donner un cours de doctorat sur les approches humanistes, et certains étudiants montraient un intérêt pour les questions spirituelles. Je me suis inspiré d’un ouvrage important, The Varieties of Religious Experience (1902), du philosophe et psychologue William James, qui propose une approche empirique, phénoménologique, établissant une distinction entre l’expérience spirituelle et l’interprétation que l’on peut en tirer. L’important est de créer un espace pour se rapprocher de l’expérience des gens pour qui la spiritualité fait partie de la vie, et pour y trouver du sens. Par exemple, lorsque des clients affirment qu’ils « croient », il peut s’agir là d’une occasion d’explorer les événements, les actions, qui les ont amenés à développer leur foi, leurs croyances, leur force intérieure.
Selon la littérature scientifique, en quoi la spiritualité peut-elle avoir un effet et des bénéfices sur le processus thérapeutique?
Il existe beaucoup d’études sur la spiritualité suggérant qu’elle peut, dans certains contextes, constituer un facteur de protection sur le plan de la santé autant mentale que physique. À titre d’exemple, elle pourrait, chez certaines personnes, être un facteur de protection à l’endroit de symptômes dépressifs ou anxieux. Des organisations comme l’American Psychological Association, la Société canadienne de psychologie de même que l’Ordre des psychologues du Québec reconnaissent également que la compétence culturelle est essentielle à la pratique de la psychothérapie. Et parmi les compétences culturelles, on trouve la dimension spirituelle. D’où l’importance pour les psychologues de développer une sensibilité face aux enjeux de diversité culturelle et d’adapter la psychothérapie aux besoins des clients, ce qui contribue à l’alliance et aux résultats thérapeutiques.
Certains enjeux méritent-ils une attention particulière lorsque l’on aborde la spiritualité en psychothérapie?
D’abord, l’humilité culturelle demeure centrale : le psychologue doit adopter une posture collaborative et non pas celle d’un expert qui tenterait de convaincre ses clients. Nous ne sommes surtout pas là pour imposer nos propres croyances. Il faut inclure cette pratique réflexive et éthique pour réfléchir à nos biais cognitifs face à la spiritualité et à nos manières d’intervenir, ceci dans le respect du cadre professionnel et déontologique des psychologues et des psychothérapeutes. Dans ce contexte, le défi est de trouver un équilibre qui s’avère délicat, soit celui de demeurer rationnel et rigoureux devant une dimension intangible, incertaine et mystérieuse. Surtout, il ne faut pas tomber dans une position de fermeture rigide ni afficher une ouverture qui dépasserait nos obligations professionnelles. Cet équilibre est aussi difficile à atteindre parce que l’intégration de la spiritualité en psychothérapie est un thème encore trop peu abordé : en somme, comment parvenir à réfléchir la spiritualité dans l’espace thérapeutique chez un patient pour qui la spiritualité est significative? Comment établir ses repères? Comment la mettre au service de la thérapie dans le respect des plus hauts standards scientifiques, et ce, peu importe ses convictions personnelles?
On sent une certaine résistance à aborder les questions spirituelles en psychothérapie. Croyez-vous qu’il existe un tabou à ce sujet au Québec?
Lorsque l’on consulte le recensement de 2021 de Statistique Canada, on constate que la pratique religieuse au Québec est l’une des plus faibles au pays ; 70 % des Québécois estiment que la pratique religieuse a peu ou pas d’importance pour eux. De plus, au Québec, depuis la Révolution tranquille, on sent une plus grande importance pour la question de la laïcité, et le besoin de s’affranchir de la religion a été beaucoup plus grand que dans le reste du Canada ou aux États-Unis. À cela s’ajoute le fait que, selon certaines études, les psychologues seraient moins religieux que la moyenne des gens. Ce phénomène pourrait tenir au fait que la psychologie a voulu se constituer comme une science, provoquant ainsi une distanciation avec la spiritualité et le phénomène religieux. Rappelons-nous que Sigmund Freud s’était en outre montré très critique envers la religion. En revanche, d’autres études démontrent que la majorité des psychologues reconnaissent l’importance de tenir compte de la spiritualité de leurs clients. Mais leur malaise tient au fait qu’ils sentent un manque dans leur formation à ce sujet et craignent d’être maladroits.
Comment concilier ouverture à la spiritualité et respect des fondements scientifiques de la profession?
La recherche d’un équilibre entre l’ouverture et la rigueur scientifique est une question complexe. Cette question évoque pour moi au moins deux positions à privilégier par les psychologues. D’une part, démontrer un intérêt réel et sincère envers la spiritualité des clients, dans un climat non jugeant et non pathologisant, semble important pour ceux qui évitent de parler de leur spiritualité en psychothérapie par peur d’être jugés. D’autre part, maintenir une posture humble et de « non-savoir » permet d’accueillir et de valider ce qui est important pour les clients quant à leur spiritualité, tout en maintenant une attitude prudente.
À quel moment ou dans quel contexte peut-il être opportun d'aborder la spiritualité?
Il est important de respecter le rythme des clients, tout en se donnant la possibilité de lancer une discussion sur le sujet lorsque le contexte s’y prête et selon notre jugement clinique. Si une possibilité d’explorer la spiritualité se présente, j’aurais tendance à le faire chez certains clients, mais sans jamais insister si la personne ne manifeste pas d’intérêt. Devant quelqu’un qui traverse une épreuve lui causant de grandes souffrances, il peut parfois être pertinent d’explorer le sens de cette souffrance pour lui, en fonction de ses croyances et de ses valeurs. Lorsque la religion occupe une place significative dans la vie d’un client, on peut vérifier en quoi elle est une source de soutien et de résilience, comment elle est vécue ou porteuse de sens, comment elle a évolué dans le temps, et si elle a parfois été source de conflits. Que l’on soit familier ou non avec certaines traditions spirituelles ou religieuses, ces questions invitent à l’écoute, au respect, à la rencontre et au partage.
Comment distinguer, sur le plan clinique, une expérience spirituelle d’un symptôme psychopathologique, ou encore la spiritualité de la manifestation d’un mécanisme de défense?
Le phénomène a été bien documenté : même si la spiritualité peut à certains égards constituer un facteur de protection, elle peut aussi s’avérer problématique. L’enjeu concerne souvent des questions de rigidité, de dogmatisme. Les croyances de certaines personnes sont parfois bien ancrées, ou peuvent avoir été fortement imposées dans leur vie. Elles peuvent aussi constituer une source de souffrances, de conflits ou de problèmes de santé mentale. Devant la maladie, la mort et d’autres enjeux de l’existence, nos positions et nos pensées évoluent tout au long de notre vie, et elles peuvent ébranler nos convictions spirituelles.
Néanmoins, les expériences spirituelles sont fréquemment vécues de manière positive, alors il est important de ne pas présumer qu’une expérience hors du commun d’un point de vue rationnel se révélera forcément psychopathologique… même si c’est parfois le cas. Pour cela, il faut à la fois faire preuve de jugement, de nuance, être bien attentif à la manière dont le client en parle (avec agitation, avec rigidité ou de façon posée ?), et examiner les conséquences de la spiritualité sur les décisions que prend le client et sur ses relations interpersonnelles. En somme, le psychologue doit être ouvert… tout en gardant les deux pieds sur terre.
Si vous aviez un élément de réflexion à transmettre aux psychologues concernant la spiritualité et la thérapie, quel serait-il?
La psychothérapie peut représenter un espace réflexif pour les clients afin qu’ils puissent parler de spiritualité, dans l’ouverture et le respect comme dans la rigueur, lorsque le sujet est important pour eux : cela m’apparaît bien plus important que d’avoir des réponses, des certitudes et une quelconque forme de vérité, tout particulièrement dans le cadre de notre rôle professionnel.
À traits levés
1. Un livre inspirant :
Après l’extase, la lessive. Comment la sagesse du coeur se développe sur la voie spirituelle, de Jack Kornfield
2. Un film mémorable :
Contact (1997), de Robert Zemeckis
3. Une série télé significative :
Six Feet Under (2001-2005)
4. Une pièce de théâtre marquante :
Le visiteur, d'Éric-Emmanuel Schmitt (1993).
5. Une phrase qui vous définit :
« Nous ne trouverons pas de notre vivant la vérité – mais qui sait si, en la cherchant malgré tout, elle ne s’approchera pas de nous, attendrie par nos efforts. » – Christian Bobbin, Ressusciter (2001, p. 163).