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Comprendre les manifestations des hallucinations auditives : une voie vers le rétablissement

Dre Myreille St-Onge, psychologue
Professeure titulaire à la retraite et associée à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval, elle a contribué, entre autres, à l’émergence, au Québec, de groupes d’entraide consacrés aux personnes qui entendent des voix. Elle est détentrice d’un doctorat (Ph. D.) en psychologie communautaire.


Dans un nouveau paradigme, les hallucinations auditives (HA) ne sont plus considérées strictement comme des symptômes d’une psychose, mais comme des voix riches de sens à explorer, ce qui a pavé la voie au développement de thérapies psychologiques centrées exclusivement sur les voix (Hayward et al., 2015).

Plusieurs raisons militent en faveur de l’intervention des psychologues auprès des personnes vivant avec des HA. Premièrement, ce phénomène est très répandu au sein de la population clinique – de 67 à 91 % chez les personnes vivant avec la schizophrénie, variant selon l’origine culturelle (Bauer et al., 2011) –, mais aussi au sein de la population générale – une personne sur dix, avec une prévalence plus élevée chez les enfants (12,7 %) et les adolescents (12,4 %) (Maijer et al., 2018). Les HA se retrouvent également chez diverses populations cliniques qui expérimentent des symptômes psychotiques, par exemple le trouble bipolaire, l’état de stress post-traumatique, le trouble dépressif et le trouble de la personnalité limite (Merrett et al., 2022 ; Woods et al., 2015). Pour plusieurs, les voix ont débuté à l’enfance ou à l’adolescence dans un contexte négatif ou traumatique (Escher, 2012 ; Woods et al., 2015). Le lien entre le trauma et les voix fait de plus en plus consensus, et ce, tant chez la population clinique (Hayward et al., 2018 ; Longden et al., 2024 ; Romme, 2012 ; Strachan et al., 2025) que non clinique (Baumeister et al., 2017 ; Honig et al., 1998).

Concernant les enfants et les adolescents, des études épidémiologiques ont permis d'estimer que ces derniers présentent un risque 16 fois plus élevé de développer ultérieurement un trouble psychotique, bien que le nombre réel soit relativement petit (Escher, 2012). Sandra Escher, auteure et spécialiste de l’étude du phénomène chez les enfants, a mis en évidence, dans le cadre de son étude doctorale s’échelonnant sur trois ans auprès de 80 jeunes, que les éléments principaux touchant à leur rétablissement sont l’acceptation des voix comme réelles, l’exploration des problèmes à la base de leur expérience et la normalisation de ce qu’ils vivent. Ainsi, 60 % de ces jeunes n’entendaient plus de voix à la fin de son étude (Escher et al., 2002). Il faut dire que les voix étaient reliées à des circonstances rendant les jeunes vulnérables – 86 % d’entre eux avaient vécu un ou des traumas antérieurs aux voix. Le fait d’aider ces jeunes à envisager ces expériences comme ayant pu contribuer à l’apparition des voix, et à saisir comment cette possible origine influençait leurs réactions, a soutenu leur processus d’adaptation.

Plusieurs personnes qui entendent des voix affirment qu’elles entameraient une thérapie psychologique si cela leur était offert (Berry et al., 2022). En effet, sur les 335 personnes ayant participé à l’étude de Berry et ses collaborateurs, plusieurs ont exprimé le désir de suivre une thérapie psychologique (moy = 67,031), et plusieurs ont indiqué qu’il y avait une forte probabilité qu’elles y consentissent si la thérapie leur était proposée (moy = 74,4). Par ailleurs, étant donné les effets secondaires importants liés à la médication antipsychotique, les thérapies psychologiques sont généralement mieux accueillies par les personnes qui entendent des voix (Morrison, 2019), pourvu que l’on prenne en compte les objectifs personnels visés (Longden et al., 2024).

Parmi ces thérapies, notons la thérapie cognitive comportementale relationnelle, qui traite aussi bien de l’acceptation – ou l’accueil des voix – que des techniques pour surmonter les voix dérangeantes et changer les croyances que les personnes entretiennent à l’égard de leurs voix.

Les manifestations des voix

Les voix présentent plusieurs caractéristiques : la fréquence (d’une à plusieurs fois par jour), la durée (de quelques secondes à plusieurs heures), la clarté (de très claire à chuchotée), l’audibilité (d’une tonalité faible à très forte), le contenu (des ordres, des suggestions, des conseils, des compliments, des propos hostiles, des commentaires sur les pensées et les comportements de la personne), la source (externe ou interne), les éléments contextuels au déclenchement (en général dans des milieux où la personne perçoit une menace psychologique). Enfin, d’autres caractéristiques sont liées aux croyances de la personne : leur identité, leur visée, le pouvoir qu’on leur accorde ainsi que les conséquences de leur obéir ou de leur désobéir (Chadwick et al., 2003 ; McCarthy-Jones et al., 2014 ; Nayani et David, 1996 ; Woods et al., 2015).

L’identité renvoie à ce que les voix représentent pour la personne : une personne décédée, une entité spirituelle, un individu ayant abusé d’elle. Pour les personnes ayant vécu un trauma, il est fréquent que les voix prennent l’identité de personnes reliées à ce trauma (Hayward et al., 2018 ; Romme, 2012). Deux catégories distinguent la visée des voix : celles qui sont malveillantes (injurieuses, menaçantes, critiques, impératives) et celles considérées comme étant bienveillantes (conseillères, rassurantes). La croyance en la malveillance des voix provoque généralement une réponse négative ou hostile (Lawrence et al., 2010). D’autres personnes peuvent aussi tenter d’éviter leurs voix (Trower et al., 2010). Le pouvoir des voix s’appuie sur quatre indices : 1) d’autres manifestations que les voix renforcent ce sentiment d’omnipotence (par exemple : une femme entend une voix lui disant de se tuer et, au même moment, elle voit une corde dans une branche d’arbre) ; 2) une attribution aux HA des événements vécus qui seraient la preuve de leur pouvoir ; 3) l’incapacité de les faire cesser ou d’influencer leur contenu ; 4) plusieurs voix connaîtraient leur histoire, leurs pensées, leurs actions actuelles et leur avenir. Pour les personnes qui entendent des voix malveillantes, il y aurait des conséquences à obéir ou à désobéir à ces voix. La personne croit qu’il va lui arriver quelque chose de négatif si elle ne respecte pas les ordres qu’elle entend, ou encore, elle craint que les voix se fâchent et lui fassent du tort si elle les ignore (Chadwick et al., 2003)2.

L’acceptation des voix comme pilier du rétablissement

Ce sont les travaux pionniers du psychiatre hollandais Marius Romme et de la regrettée psychologue Sandra Escher qui ont mis l’accent sur l’importance d’accueillir les voix, et ce, à l’aide d’études comparant les stratégies des personnes qui composaient bien avec leurs voix et celles des personnes qui y arrivaient moins bien. Ils ont fait ressortir un processus dans l’acceptation des voix : une étape de stupéfaction, une autre d’organisation et enfin une étape de stabilisation (Romme et Escher, 1989 ; Romme et al., 1992). Une participante a résumé ces trois étapes comme suit : la première se caractérise par la peur, l’anxiété et l’évitement en réponse à un phénomène difficilement explicable. La deuxième est celle de la recherche du sens des voix en les acceptant – ou en les accueillant – comme indépendantes de soi. La troisième étape est l’acceptation de soi-même, en explorant ce à quoi on tente d’échapper, et en cessant l’affrontement avec les voix pour ne plus tenter d’éviter ce phénomène (Romme et Escher, 1989 ; 1993, cités en français dans St-Onge, 2017).

Cet évitement n’est pas l’apanage des personnes qui entendent des voix ; en effet, certains intervenants éviteraient de « travailler avec les voix » (Cameron et McGowan, 2013). Cet évitement peut avoir pour effet de renforcer la subordination aux voix et d’accentuer ainsi la détresse des entendeurs des voix3.

La thérapie cognitive comportementale relationnelle

Pour Mark Hayward et ses collègues, les relations que les personnes développent avec leurs voix partagent plusieurs caractéristiques des relations qu’elles entretiennent avec leur réseau familial et amical. Dans une revue systématique, ils ont montré qu’il est possible de changer une relation dominante avec ses voix vers une relation plus affirmée et bienveillante. Les voix peuvent remplir une fonction relationnelle – c’est-à-dire qu’elles peuvent être utiles pour briser l’isolement dans lequel plusieurs vivent lorsqu’ils n’ont pas accès à ces relations dans leur réseau (Hayward et al., 2011 ; Hayward et Paulik, 2015).

La thérapie qu’ils ont développée consiste en diverses étapes déclinées en dix séances ayant fait l’objet d’études évaluatives (Lincoln et al., 2024). La première étape consiste à comprendre les voix dérangeantes, leurs caractéristiques, les moments de leur déclenchement et la manière d’y répondre. La deuxième vise à mettre en lien les croyances négatives et fondamentales – c’est-à-dire auxquelles nous adhérons depuis notre enfance – et une faible estime de soi. Mais aussi comment ce sentiment peut être renforcé à la suite d’une expérience traumatisante. Il s’agit par la suite d’aider à surmonter cette faible estime de soi en déterminant une croyance positive (p. ex. : « Je suis talentueux »), de recueillir les preuves qui soutiennent ces croyances et de les mettre en pratique. La troisième étape consiste à changer les croyances vis-à-vis de ses voix. On se concentre sur une voix et sur les croyances qu’on y associe (p. ex. : « Je crois que ma voix est très dominante ! Elle me traque et m’épie »), on mesure sa force de conviction, on évalue les impacts de la croyance sur cette voix. On explore par la suite les preuves de sa véracité et on établit une croyance constructive pour la contrer : « Je crois que j’ai la capacité de reprendre le contrôle sur ma voix. » Pour la quatrième, on vise à changer les relations avec les voix et les autres. Il s’agit de s’affirmer davantage envers la voix (et les autres), d’avoir une conversation différente (remplacer l’hostilité par une réponse affirmée), de mesurer l’impact de ce changement de ton et de mettre en pratique, en dehors de la thérapie, cette nouvelle façon d’entrer en relation avec ses voix et les autres. Il importe d’accueillir les voix comme faisant partie des manifestations de l’esprit humain. Les entendeurs de voix peuvent apprendre à accepter la présence des voix – même s’ils ne peuvent les faire cesser –, mais à leur répondre différemment. Cette thérapie culmine en l’adoption d’un projet significatif qui aura un double objectif : augmenter l’estime de soi de la personne qui pourra ainsi s’exercer à adhérer aux nouvelles croyances que la thérapie lui aura permis d’adopter (Hayward et al., 2018).

Il faut par ailleurs mentionner que le fait d’entendre des voix n’est pas toujours relié à de la détresse, surtout chez les personnes ayant accepté cette expérience comme faisant partie de leur vie. On a relevé aussi que celles qui s’engagent envers leurs voix sont significativement moins en détresse que celles qui y résistent (Birchwood et Chadwick, 1997).

En plus des diverses thérapies psychologiques (par exemple des thérapies axées sur la compassion ou dérivées de la thérapie d’acceptation et d’engagement, ou encore une approche dialogique utilisant des représentations numériques de voix angoissantes, la thérapie AVATAR) qui existent dorénavant pour intervenir auprès des personnes qui entendent des voix, notons le développement d’un vaste réseau d’entraide à l’international (Intervoice) et au Québec (AQRP). Il ne faut pas hésiter à diriger les personnes vers ces groupes qui offrent plusieurs bénéfices (Nkouth et al., 2010). Enfin, il est capital d’intervenir précocement auprès des enfants et des adolescents en validant et en normalisant leur expérience pour éviter de compromettre leur développement (Escher et al., 2002 ; Escher, 2012).

Notes

1. Sur une échelle de 0 à 100.

2. Ces psychologues britanniques ont développé un canevas d’entrevue pour réaliser cette investigation cognitive, canevas qu’ils ont placé en annexe de leur livre.

3. Ce terme est de plus en plus utilisé tant par les personnes elles-mêmes que par les cliniciens et les chercheurs.

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