La remédiation cognitive pour les troubles psychotiques : efficacité et implantation

Neuropsychologue, elle est professeure adjointe à l’Université Laval et chercheure au Centre de recherche CERVO.

Neuropsychologue, elle est professeure titulaire à l’Université Laval et directrice scientifique du Centre de recherche universitaire sur les jeunes et les familles (CRUJeF).

Titulaire du professorat James-McGill de psychiatrie, il est directeur scientifique délégué au Centre de recherche Douglas.
Les troubles psychotiques sont caractérisés par des difficultés cognitives pouvant être modulées par la remédiation cognitive (RC). Cet article décrit les difficultés cognitives dans les troubles psychotiques, documente l’efficacité et les défis liés à l’implantation de la RC, puis discute d’innovations psychologiques permettant de soutenir la cognition des personnes avec un trouble psychotique.
Santé cognitive et troubles psychotiques
Les difficultés cognitives constituent une caractéristique relativement stable des troubles psychotiques. Elles sont observées dès les phases précoces et persistent généralement à travers la maladie (Ghanem et al., 2025), représentant un obstacle majeur au fonctionnement et au rétablissement (Lepage et al., 2025 ; Thibaudeau et al., 2021).
Les difficultés cognitives sont regroupées en deux domaines : la neurocognition et la cognition sociale. La neurocognition comprend les processus permettant de porter attention, d’apprendre, de mémoriser et de raisonner. La cognition sociale désigne les processus permettant de comprendre les autres, d’interpréter les situations sociales et d’adapter ses comportements (Achim et al., 2020). Elle inclut notamment le traitement des informations émotionnelles, la perception sociale, la théorie de l’esprit et le style, ou biais, d’attribution (Achim et al., 2020). Les difficultés les plus fréquemment observées concernent la vitesse de traitement de l’information, la mémoire épisodique et la cognition sociale (Catalan et al., 2024 ; Savla et al., 2013 ; Schaefer et al., 2013), bien qu’une hétérogénéité interindividuelle soit observée.
Figure 1. Témoignage d’une patiente partenaire sur la santé et les interventions cognitives1
« Dans ma vingtaine, j'ai vécu trois épisodes psychotiques. À la suite de cette épreuve, j'ai constaté une diminution de mes capacités cognitives : difficulté à effectuer des calculs, à mémoriser de nouvelles informations, etc. Je trouvais également que la médication ralentissait ma pensée et nuisait à ma cognition
J’ai demandé une évaluation en neuropsychologie afin de mieux comprendre les séquelles de la maladie. Les résultats ont révélé une atteinte importante de ma mémoire de travail. Cette nouvelle a été difficile à accepter, car le cerveau est un outil essentiel pour apprendre, travailler et entretenir des relations.
Je débutais ma vie d’adulte avec peu d’espoir. Souhaitant mettre toutes les chances de mon côté, j’ai demandé à bénéficier de la remédiation cognitive (RC), mais ma demande a été refusée.
J’ai alors décidé de prendre en main mon rétablissement en adoptant un mode de vie actif et équilibré : alimentation saine, sommeil, méditation, activité physique, réduction de la médication et vie sociale. J’ai aussi pris l’habitude de toujours garder un carnet avec moi afin de compenser mes difficultés de mémoire.
Aujourd’hui, j’ai une vie qui me comble : un travail, un conjoint, un enfant et une maison. J’ai constaté que le travail a largement contribué à l’amélioration de mes capacités cognitives. Malgré cela, je vis avec un syndrome de l’imposteur. Je crains souvent d’être jugée moins compétente ou intelligente, même si je n’ai jamais reçu de commentaires négatifs. Ce manque de confiance m’a parfois isolée, mais la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) m’aide à transformer ces perceptions. Vingt ans plus tard, une nouvelle évaluation en neuropsychologie a révélé que, à l’exception d’un seul aspect, toutes mes fonctions cognitives s’étaient considérablement améliorées. Je crois que les efforts investis dans mon rétablissement y ont contribué. Cette expérience me donne espoir : le cerveau peut évoluer lorsqu’on lui offre les conditions favorables pour se rétablir.
Aujourd’hui, plusieurs outils de RC existent. Il serait essentiel que les personnes vivant avec un trouble psychotique puissent y avoir accès, car ces outils peuvent contribuer de façon importante à leur rétablissement. »
- Marie-Eve Côté, patiente partenaire
Remédiation cognitive et troubles psychotiques
À ce jour, aucun traitement pharmacologique n’est recommandé précisément pour améliorer de façon substantielle les difficultés cognitives associées aux troubles psychotiques (Lepage et al., 2025). Alors que certaines molécules ou combinaisons pharmacologiques peuvent être associées à des effets susceptibles de nuire au fonctionnement cognitif, notamment la sédation ou une charge anticholinergique accrue, la méta-analyse d’envergure de Vita et ses collaborateurs (2021) ne révèle aucun effet modérateur de la dose d’antipsychotique sur la RC. Par ailleurs, la stabilisation des symptômes psychotiques apparaît importante afin de favoriser une plus grande disponibilité aux soins et une meilleure capacité d’engagement dans les interventions cognitives et psychologiques. La RC est un entraînement comportemental visant les difficultés cognitives dans le but d’améliorer le fonctionnement, utilisant des principes d’apprentissage basés sur la neuroplasticité (Bowie et al., 2020). Les approches de RC peuvent être compensatoires, en adaptant l’environnement aux difficultés cognitives, ou restauratrices, en ciblant directement l’amélioration des capacités cognitives par le biais d’exercices répétés combinés à l’apprentissage de stratégies (Bowie et al., 2020).
Une méta-analyse de 130 études soutient l’efficacité de la RC, avec des effets faibles à modérés sur la cognition, les symptômes cliniques et le fonctionnement (Vita et al., 2021). Son efficacité est d’autant plus favorisée lorsque l’intervention inclut le développement de stratégies, l’accompagnement actif d’un thérapeute et des occasions de mettre en pratique les acquis dans la vie quotidienne, par exemple en contexte scolaire ou lors d’une insertion professionnelle (Vita et al., 2024). Concernant la cognition sociale, la RC inclut également des techniques issues de la thérapie cognitive-comportementale et de l’entraînement aux habiletés sociales. Une méta-analyse de 46 études révèle des effets modérés à larges sur la cognition sociale et le fonctionnement (Nijman et al., 2020).
Défis et innovations liés à la RC
Malgré son efficacité, la RC demeure peu accessible aux personnes avec un trouble psychotique pour diverses raisons. D’abord, un récent sondage auprès de neuropsychologues québécois révèle que 68,9 % des répondants consacrent 10 % ou moins de leur temps à la RC, invoquant un manque de formation, de temps et de ressources organisationnelles (Cellard et al., 2026). Pourtant, 58,9 % rapportent avoir reçu des demandes de leurs clients pour obtenir de la RC. Les expériences fructueuses d’implantation de la RC dans d’autres pays soulignent l’importance de développer des communautés de pratique favorisant le partage des connaissances et la formation continue (Wykes et al., 2024). Ensuite, il est important de mentionner que les personnes composant avec un trouble psychotique présentent souvent des symptômes négatifs (par exemple des difficultés à ressentir de la motivation ou du plaisir) pouvant limiter la motivation et entraver l’engagement en RC. Également, la RC est intensive, elle nécessite plusieurs séances de traitement et amène des défis logistiques pour les personnes qui travaillent ou vivent loin des établissements offrant des services cliniques. Finalement, des défis sont notés concernant le transfert des acquis vers le quotidien.
Des innovations québécoises mettent de l’avant des outils concrets pour soutenir l’implantation de la RC. D’une part, la plateforme E-Cog offre une formation asynchrone sur la cognition et les interventions cognitives (Sousa et al., 2025). Actuellement, la formation pour deux programmes est disponible, un portant sur la remédiation cognitive axée sur l’action (ABCR) et l’autre sur la stimulation cognitive dite Metacognitive Training (MCT). Une étude pilote a évalué l’offre de ces interventions groupales en ligne, soulignant les hauts niveaux de faisabilité et d’acceptabilité (Mendelson et al., 2022). Une vaste étude pancanadienne évalue l’implantation de ces interventions dans divers milieux de soins, et la plateforme E-Cog a été mise à profit pour former les professionnels (Au-Yeung et al., 2025).
D’autre part, certaines approches individuelles sont disponibles pour favoriser un traitement personnalisé et le transfert au quotidien. Le programme RC2S, récemment adapté en ligne et au contexte canadien, propose des simulations relationnelles avec avatars afin de favoriser l’engagement et l’application de stratégies dans des situations plus écologiques (Thibaudeau et al., 2024).
Les personnes composant avec un trouble psychotique présentent des difficultés cognitives diversifiées sur le plan des fonctions atteintes, de l’intensité des difficultés, mais également du retentissement fonctionnel. La prise en charge personnalisée de ces difficultés requiert une compréhension individuelle des profils de chaque personne afin d’offrir des interventions ciblées soutenant à la fois les objectifs et la motivation des individus. Ainsi, les difficultés neurocognitives et de cognition sociale associées aux troubles psychotiques ne sont pas immuables ; elles peuvent être améliorées grâce à la RC afin de soutenir un meilleur fonctionnement quotidien et le rétablissement personnel.
Note
1. Ce témoignage provient de Marie-Eve Côté, une patiente partenaire membre de l’équipe de recherche CAP Rétablissement (comprendre, agir, partager) visant à favoriser l’excellence des soins dans les troubles psychotiques.
Bibliographie
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