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Les trajectoires socioprofessionnelles des personnes vivant avec un trouble psychotique

Dre Geneviève Sauvé, psychologue
Professeure à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et chercheuse au Centre de recherche Douglas, elle se spécialise dans le fonctionnement vocationnel des personnes vivant avec un trouble mental.


 

Marc Corbière
Conseiller d’orientation, professeur à l’UQAM et chercheur au Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (IUSMM), il est titulaire de la Chaire de recherche en santé mentale et travail.


L’accès à un emploi dans de bonnes conditions de travail constitue un déterminant social de la santé et un objectif de développement durable de l’Organisation des Nations Unies. Or, la majorité des personnes vivant avec un trouble psychotique se heurtent à de nombreux obstacles pour obtenir et maintenir un emploi. Au Québec, les données récentes sur les taux d’intégration en emploi de cette population sont limitées. Dans des pays dotés d’un système de protection sociale, les taux d’emploi oscillent autour de 15 % (Christensen et al., 2022).

Les barrières personnelles, systémiques et structurelles à l’emploi sont nombreuses et échappent souvent au contrôle des personnes. Les préjugés et la stigmatisation demeurent encore présents dans les processus d’embauche, malgré les dispositifs législatifs québécois interdisant toute discrimination fondée notamment sur le handicap, le sexe, l’origine ethnique ou nationale. Une méta-analyse a révélé qu’environ 75 % des employeurs entretiennent malheureusement des attitudes négatives à l’égard de l’embauche de personnes vivant avec un trouble psychotique (Crestois et al., 2025). Une étude examinant les perceptions d’employeurs et de collègues a montré que les craintes liées aux interactions sociales étaient la principale source de préjugés envers les personnes vivant avec un trouble psychotique (Fyhn et al., 2021).

Les symptômes liés à ce trouble mental, de même que les effets secondaires des traitements pharmacologiques, peuvent entraîner des limitations physiques et cognitives susceptibles de restreindre la capacité à accomplir certaines tâches, ce qui nécessite parfois la mise en œuvre d’aménagements de travail. L’obtention d’un emploi peut également occasionner la perte de prestations liées aux contraintes à l’emploi, réduisant les avantages financiers associés à une réinsertion sur le marché ordinaire du travail (c’est-à-dire le marché du travail accessible à l’ensemble de la population). Un accompagnement ajusté, offert par une personne conseillère en emploi spécialisée, peut contribuer à surmonter ces obstacles et faciliter les démarches administratives liées à l’insertion ou au retour sur le marché du travail.

Malgré tout, les personnes vivant avec un trouble psychotique sont capables et motivées d'intégrer le marché du travail (Gühne et al., 2021). L’exercice d’un emploi peut favoriser leur rétablissement, renforcer leur sentiment de contribution et d’appartenance à la société, tout en répondant à des besoins psychologiques et matériels (Subramaniam et al., 2022). Bien qu’elles soient confrontées à de nombreux défis, une proportion significative parvient à occuper un emploi à temps plein, notamment grâce à des programmes d’intégration et de maintien en emploi tels que ceux décrits ci-après. À ces ressources s’ajoutent également les programmes d’aide aux employés souvent disponibles en entreprise et pouvant inclure un certain nombre de rencontres avec un psychologue.

Ressources existantes

Les programmes de soutien à l’emploi (supported employment), reconnus comme des pratiques fondées sur les données probantes, offrent des services individualisés d’intégration et d’accompagnement vers et dans l’emploi à toute personne qui en fait la demande. Ces programmes gratuits sont dispensés à travers la province par des organismes dont plusieurs présentent une expertise en santé mentale. Bon nombre d’entre eux sont membres du Regroupement des organismes spécialisés pour l’emploi des personnes handicapées (ROSEPH)1. Parmi les programmes de soutien à l’emploi, certains adoptent le modèle standardisé de l’Individual Placement and Support (IPS), développé par Bond, Drake et Becker (Becker et Bond, 2020), qui préconise l’offre de services cliniques et d’intégration socioprofessionnelle. Selon plusieurs méta-analyses (Modini et al., 2016 ; Suijkerbuijk et al., 2017), les personnes participant aux programmes IPS présentent jusqu’à trois fois plus de chances d’obtenir un emploi sur le marché ordinaire du travail que celles n’y ayant pas accès.

Bien que les programmes de soutien à l’emploi aient fait leurs preuves, on observe un effet plafond de leur influence en matière d’intégration au travail des personnes vivant avec un trouble psychotique. Cela suggère qu’il est possible d’en faire plus pour améliorer la situation. Afin de dépasser ces résultats, la notion de soutien à l’emploi augmenté (augmented supported employment) a émergé, celle-ci proposant l’ajout d’interventions brèves complémentaires (Suijkerbuijk et al., 2017). Par exemple, l’intervention TCC-SE développée par Lecomte, Corbière et Lysaker (2020) utilise des stratégies cognitives et comportementales pour prendre du recul et défaire les croyances erronées liées au travail. De plus, elle soutient le développement de stratégies pour la mise en œuvre de techniques de gestion du stress et explore comment composer avec la stigmatisation et comment divulguer sa condition de santé mentale en milieu de travail (Lecomte et al., 2020). Les psychologues peuvent, dans ce contexte, animer des séances d’intervention offertes dans une modalité groupale, en collaboration avec les personnes spécialisées du programme de soutien à l’emploi. Cette intervention a aussi été testée en France dans divers milieux (Roussey et al., 2025). L’intervention Cerveaux@Travail développée par Sauvé et ses collaborateurs (2022) est un autre exemple qui vise à cibler simultanément une pluralité de facteurs influençant le maintien en emploi (par exemple la motivation, les capacités cognitives, les compétences sociales et émotionnelles) en intégrant des approches fondées sur les données probantes issues de la psychologie positive et des neurosciences (Sauvé et al., 2022).

Il existe d’autres possibilités d’intégration au travail. Le modèle des entreprises d’insertion sociale constitue un tremplin vers l’insertion socioprofessionnelle de personnes éloignées du marché du travail. La majorité de ces entreprises sont membres du Collectif des entreprises d’insertion du Québec (CEIQ)2. Le Conseil québécois des entreprises adaptées (CQEA)3, quant à lui, regroupe des organisations qui offrent un environnement de travail adapté aux personnes vivant avec des limitations physiques, psychologiques, motrices ou sensorielles. Un autre type de ressource relève de la pair-aidance, une pratique intégrée au cadre de référence québécois des programmes pour premiers épisodes psychotiques (Ministère de la Santé et des Services sociaux, 2025). Les pairs-aidants sont des personnes avec une expérience vécue ayant suivi une formation afin de mettre leur expertise expérientielle au service d’autres personnes dans le cadre d’une activité professionnelle de soutien à leurs parcours de rétablissement. La Société québécoise de la schizophrénie et des psychoses apparentées (SQS)4 a mis sur pied un programme de pair-aidance pour soutenir le retour vers l’emploi et la vie active. À travers une série d’ateliers, deux pairs-aidants contribuent à nourrir l’espoir de personnes vivant avec un trouble psychotique et souhaitant se réinvestir dans des activités significatives, comme le travail ou le bénévolat.

Perspectives d’avenir

La collaboration interdisciplinaire entre la psychologie et d’autres champs de la relation d’aide, notamment le counseling de carrière, l’ergothérapie et le travail social, représente une piste judicieuse pour offrir un accompagnement général et concerté aux personnes concernées et aux acteurs du milieu de travail. L’utilisation de programmes basés sur les données probantes ainsi que la clarté des rôles des différentes parties prenantes, incluant les acteurs du milieu de travail, les équipes de soutien ainsi que la personne concernée et son entourage, apparaissent comme des ingrédients essentiels pour favoriser l’inclusion socioprofessionnelle des personnes vivant avec un trouble psychotique.

Notes

1. https://roseph.ca

2. https://collectif.qc.ca

3. https://www.cqea.ca

4. https://www.schizophrenie.qc.ca/fr

Bibliographie

Beauregard, J.-P. (2022). Testing et discrimination ethnoraciale à Québec. Marc-Olivier et Maria seraient-ils plus employables que Mamadou et Abdellah? Dans A. Lechaume, C. Fleury et C. Prévost (dir.), Les diversités en emploi (p. 101-121). Québec, Presses de l’Université Laval.

Becker, D. R. et Bond, G. R. (2020). Commentary on special issue on individual placement and support (IPS) international. Psychiatric Rehabilitation Journal, 43(1), 79-82. https://doi.org/10.1037/prj0000402

Christensen, T. N., Wallstrøm, I. G., Eplov, L. F., Laursen, T. M. et Nordentoft, M. (2022). Incidence rates and employment trends in schizophrenia spectrum disorders, bipolar affective disorders and recurrent depression in the years 2000-2013: A Danish nationwide register-based study. Nordic Journal of Psychiatry, 76(3), 225-232. https://doi.org/10.1080/08039488.2021.1952304

Crestois, N., Kempton, M. J. et Twumasi, R. (2025). A systematic review and meta-analysis of employer discrimination towards people living with psychosis. Schizophrenia Research, 278, 35-46. https://doi.org/10.1016/j.schres.2025.03.018

Fyhn, T., Sveinsdottir, V., Reme, S. E. et Sandal, G. M. (2021). A mixed methods study of employers’ and employees’ evaluations of job seekers with a mental illness, disability, or of a cultural minority. Work, 70(1), 235-245. https://doi.org/10.3233/WOR-213568

Gühne, U., Pabst, A., Löbner, M., Breilmann, J., Hasan, A., Falkai, P., Kilian, R., Allgöwer, A., Ajayi, K., Baumgärtner, J., Brieger, P., Frasch, K., Heres, S., Jäger, M., Küthmann, A., Putzhammer, A., Schneeweiss, B., Schwarz, M., Becker, T., Kösters, M. et Riedel-Heller, S. G. (2021). Employment status and desire for work in severe mental illness: Results from an observational, cross-sectional study. Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology, 56(9), 1657-1667. https://doi.org/10.1007/s00127-021-02088-8

Lecomte, T., Corbière, M., Giguère, C.-E., Titone, D. et Lysaker, P. (2020). Group cognitive behaviour therapy for supported employment. Results of a randomized controlled cohort trial. Schizophrenia Research, 215, 126-133. https://doi.org/10.1016/j.schres.2019.10.063

Ministère de la Santé et des Services sociaux. (2025). Cadre de référence. Programmes pour premiers épisodes psychotiques (PPEP). https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/fichiers/2025/25-914-03W.pdf

Modini, M., Tan, L., Brinchmann, B., Wang, M.-J., Killackey, E., Glozier, N., Mykletun, A. et Harvey, S. B. (2016). Supported employment for people with severe mental illness: Systematic review and meta-analysis of the international evidence. The British Journal of Psychiatry, 209(1), 14-22. https://doi.org/10.1192/bjp.bp.115.165092

Roussey, S., Coulange, M., Pachoud, B., Giguère, C.-E., Lecomte, T. et Corbière, M. (2025). Les ateliers collectifs inspirés des TCC dans les dispositifs d’emploi accompagné français : résultats d’une étude quasi expérimentale. Revue canadienne de santé mentale communautaire, 44(2), 78-93.

Sauvé, G., Buck, G., Lepage, M. et Corbière, M. (2022). Minds@Work: A new manualized intervention to improve job tenure in psychosis based on scoping review and logic model. Journal of Occupational Rehabilitation, 32, 515-528. https://doi.org/10.1007/s10926-021-09995-2

Subramaniam, M., Zhang, Y., Shahwan, S., Vaingankar, J. A., Satghare, P., Teh, W. L., Roystonn, K., Goh, C. M. J., Maniam, Y., Tan, Z. L., Tay, B., Verma, S. et Chong, S. A. (2022). Employment of young people with mental health conditions: Making it work. Disability and Rehabilitation, 44(10), 2033-2043. https://doi.org/10.1080/09638288.2020.1822932

Suijkerbuijk, Y.-B., Schaafsma, F.-G., Van Mechelen, J., Ojajärvi, A., Corbière, M. et Anema, J.-R. (2017). Interventions for obtaining and maintaining employment in adults with severe mental illness, a network meta-analysis (review). Cochrane Review. http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/14651858.CD011867.pub2/full