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Rendre les soins psychologiques accessibles en psychose: l’expérience du CI3P

Dr Martin Lepage, psychologue
Professeur de psychiatrie à l’Université McGill. Il est psychologue au Centre d’intervention psychologique personnalisée pour la psychose.


 

Dre Isabelle Royal, psychologue
Coordonnatrice clinique et neuropsychologue, elle est superviseure au Centre d’intervention psychologique personnalisée pour la psychose.


 

Dre Marie-Ève Desjardins, psychologue
Clinicienne et superviseure au Centre d’intervention psychologique personnalisée pour la psychose.

 


Avec la collaboration de la Dre Anne-Marie Emard, psychologue clinicienne et superviseure au Centre d'intervention psychologique personnalisée pour la psychose, également chargée de cours au Département de psychologie de l'Université du Québec à Montréal. 


Vivre avec un trouble psychotique ne se résume pas à la présence d’hallucinations ou d’idées délirantes. Même lorsque les symptômes psychotiques diminuent avec le traitement pharmacologique, plusieurs personnes continuent de composer avec des difficultés qui affectent profondément leur rétablissement : anxiété, humeur dépressive, symptômes négatifs (émoussement affectif, apathie), symptômes positifs persistants, atteintes cognitives, trauma, isolement social, stigmatisation, perte de confiance et obstacles au retour aux études, au travail ou à une vie relationnelle satisfaisante (Kahn et al., 2015). Ces dimensions sont souvent interreliées et exigent une compréhension clinique fine, de même qu’un accès à des interventions psychologiques spécialisées.

Au Québec, les services pour la psychose en début d’évolution se sont considérablement développés au cours des dernières décennies. Toutefois, l’accès à des soins psychologiques adaptés à la complexité des troubles psychotiques demeure un défi important dans le réseau public. Les psychologues qui interviennent auprès de cette clientèle doivent souvent composer avec des présentations cliniques complexes, un besoin de collaboration interdisciplinaire soutenue et une expertise spécialisée qui demeure encore trop peu disponible.

C’est dans ce contexte qu’a été créé le Centre d’intervention psychologique personnalisée pour la psychose (CI3P) de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas. Sa mission est de rendre accessibles des interventions psychologiques diversifiées, intégrées et fondées sur les données probantes à l’ensemble du Programme des troubles psychotiques, incluant la clinique du premier épisode psychotique, les suivis en clinique externe et les unités d’hospitalisation. Le CI3P vise également à développer un milieu de formation, de supervision et d’innovation clinique consacré aux besoins des personnes vivant avec une psychose.

Le CI3P : une réponse organisationnelle au défi de l’accès

Créé en 2016, le CI3P est intégré à la clinique externe des troubles psychotiques de l’Institut Douglas. Il propose une organisation des services différente de celle généralement observée en santé mentale de deuxième ligne. Plutôt que de répartir les psychologues entre différents programmes et cliniques, le CI3P regroupe psychologues, neuropsychologues et internes en psychologie au sein d’une même clinique spécialisée recevant les demandes provenant de l’ensemble du continuum de soins en psychose.

Ce regroupement favorise le développement d’une communauté de pratique et d’une expertise collective. Les échanges réguliers entre cliniciens soutiennent le partage des connaissances, la discussion de situations complexes et le maintien des compétences spécialisées, tout en réduisant l’isolement professionnel que peuvent vivre les psychologues œuvrant auprès de cette clientèle. Cette proximité permet aussi une meilleure coordination des services et facilite l’orientation des patients vers l’intervention la plus pertinente selon leurs besoins.

Le modèle du CI3P favorise également l’intégration de la supervision, de la formation continue et de l’accueil d’internes, contribuant ainsi au développement de la relève et au maintien d’une culture clinique commune. Enfin, la centralisation des services permet d’optimiser l’offre de soins, notamment les interventions de groupe, en limitant leur dédoublement. Le CI3P constitue ainsi un modèle organisationnel qui vise à améliorer à la fois la qualité, l’efficience et l’accessibilité des soins psychologiques spécialisés en psychose.

Une offre de services diversifiée

Le CI3P propose une offre de services organisée autour de trois grands volets : la psychothérapie individuelle, les interventions de groupe (TCC, remédiation cognitive, habiletés métacognitives) et l’évaluation neuropsychologique. Ces services peuvent être proposés de manière indépendante ou combinée, selon la trajectoire clinique, le niveau de rétablissement et les objectifs visés.

La psychothérapie individuelle constitue la principale modalité de suivi offerte au CI3P. Elle est dispensée par des psychologues et des internes spécialisés dans l’intervention auprès des personnes vivant avec un trouble psychotique. Les suivis intègrent des interventions cognitivo-comportementales ciblant les symptômes psychotiques (Morrison et Wood, 2023) ainsi que les difficultés fréquemment associées, telles que l’anxiété, l’humeur dépressive, le trauma, l’estime de soi, l’autostigmatisation et les relations interpersonnelles. Les psychologues peuvent également mobiliser différentes sensibilités cliniques, notamment issues d’approches psychodynamiques (Constantinides et Dauphin, 2023), lorsque celles-ci sont pertinentes à la compréhension de la personne et de ses difficultés. Le suivi repose sur une collaboration active, avec des objectifs définis conjointement, des exercices entre les séances ou des expérimentations thérapeutiques. La durée moyenne des suivis est d’environ six mois, avec une réévaluation interdisciplinaire aux trois mois afin d’ajuster les objectifs, de répondre aux besoins émergents et de valider la pertinence de poursuivre l’intervention.

Le CI3P offre également des interventions de groupe en français et en anglais, en présentiel ou en virtuel. Ces groupes fermés, habituellement composés de six à dix participants et animés par deux thérapeutes, permettent d’offrir des interventions structurées tout en favorisant les échanges entre personnes vivant des difficultés similaires. Un groupe de TCC aborde des thèmes liés aux symptômes psychotiques et aux difficultés associées, notamment l’anxiété, l’humeur, les hallucinations, la motivation, les émotions et la communication. Un second groupe porte sur les habiletés métacognitives et les biais cognitifs (Penney et al., 2022) pouvant influencer les émotions et les relations interpersonnelles, comme la pensée dichotomique ou les conclusions hâtives. Un troisième groupe vise la remédiation cognitive basée sur l’action (Bowie et al., 2017). Il cible l’attention, la mémoire, les fonctions exécutives et la cognition sociale, à travers des exercices informatiques et des jeux de rôle favorisant l’utilisation de stratégies compensatoires dans la vie quotidienne.

Enfin, le CI3P propose des services d’évaluation neuropsychologique spécialisés. Ce volet permet de mieux comprendre les forces et les difficultés cognitives présentes dans les troubles psychotiques, ainsi que leur impact sur le fonctionnement quotidien. L’évaluation est proposée lorsque des difficultés fonctionnelles suggèrent la présence d’atteintes cognitives, ou lorsque la présentation clinique est complexe ou atypique. Elle contribue à orienter les interventions, à soutenir le rétablissement fonctionnel et à faciliter, lorsque possible, le retour aux études ou au travail.

La personnalisation comme principe clinique central

Au CI3P, la personnalisation représente un principe clinique central. Elle ne se limite pas au choix d’une modalité thérapeutique parmi plusieurs. Elle repose plutôt sur une formulation clinique intégrée, évolutive et multidimensionnelle, qui tient compte non seulement des symptômes, mais aussi des dimensions cognitives, émotionnelles, relationnelles et fonctionnelles qui influencent la trajectoire de rétablissement.

Cette personnalisation s’appuie d’abord sur une évaluation fine de la phase de la maladie, de la nature des symptômes psychotiques et de leur impact dans la vie quotidienne. Elle intègre également une attention aux comorbidités, notamment l’anxiété, la dépression, les troubles de la personnalité ou le trauma complexe, ainsi qu’au fonctionnement cognitif et aux enjeux relationnels, comme la méfiance, le vécu de persécution ou la stigmatisation. Ces éléments permettent de proposer un cadre thérapeutique et des objectifs ajustés à la réalité clinique de la personne.

La personnalisation implique aussi de tenir compte des objectifs de rétablissement, des préférences, des capacités d’engagement et du contexte de vie familial, scolaire, professionnel et social. Ces facteurs orientent le choix des modalités d’intervention – individuelles ou de groupe – ainsi que l’intensité et le rythme du suivi. Cette approche permet d’éviter une vision uniforme de la psychose et de proposer des trajectoires de soins flexibles, cohérentes avec les besoins singuliers de chaque personne.

La recherche intégrée à la pratique clinique et aux technologies numériques

Une autre caractéristique centrale du CI3P est l’intégration étroite de la pratique clinique et de la recherche. Dans plusieurs contextes, ces deux univers demeurent séparés : les interventions sont développées et évaluées dans des protocoles de recherche, puis leur implantation dans les services publics se heurte à des réalités cliniques, organisationnelles et humaines plus complexes. Le CI3P vise à réduire cet écart en créant un espace où les questions de recherche émergent directement des besoins observés dans la pratique et sont codéveloppées avec des patients partenaires (Dupont et al., 2025). Ainsi, chaque personne référée au CI3P a l’occasion de contribuer aux projets de recherche et de devenir un acteur clé dans le développement, l’évaluation et l’amélioration des interventions offertes.

Cette proximité permet de développer, d’adapter et d’évaluer des interventions psychologiques qui répondent aux difficultés fréquemment rencontrées chez les personnes vivant avec des symptômes psychotiques. La réalité virtuelle en offre un exemple concret (Zeka et al., 2024). Dans un projet de recherche portant sur l’anxiété sociale après un premier épisode psychotique (Lepage et al., 2023), la réalité virtuelle est utilisée comme outil d’exposition graduée (Shahid et al., 2024). Elle permet de recréer des situations sociales de façon contrôlée, répétable et ajustable, tout en maintenant l’accompagnement du clinicien. Elle devient ainsi un espace intermédiaire entre la discussion en thérapie et l’exposition dans la vie réelle, permettant de travailler les croyances, les réactions émotionnelles et les stratégies d’adaptation associées aux situations sociales.

Le CI3P explore également l’offre de groupes psychologiques en modalité virtuelle dans le cadre de projets de recherche (Au-Yeung et al., 2025 ; Mendelson et al., 2022). Cette approche permet d’évaluer non seulement les effets cliniques des interventions, mais aussi leur faisabilité, leur acceptabilité, l’engagement des participants, la qualité de l’alliance thérapeutique et les conditions nécessaires à leur implantation dans le réseau public.

Les psychologues, les neuropsychologues et les stagiaires ne sont donc pas seulement des utilisateurs des connaissances scientifiques : ils contribuent à définir les besoins, à raffiner les interventions et à améliorer les services. En ce sens, le CI3P agit comme un incubateur clinique où les innovations psychologiques peuvent être développées, testées, ajustées et éventuellement intégrées aux soins réguliers.

Former la relève en psychologie de la psychose

Le CI3P constitue également un milieu de formation privilégié pour les futurs psychologues, dans un contexte où peu de formations offrent une exposition approfondie à la psychothérapie et à l'évaluation psychoaffective et cognitive de la psychose. En intégrant étroitement la supervision clinique à la pratique spécialisée, le CI3P contribue à la transmission d’une expertise encore relativement rare.

Les internes y sont exposés à des problématiques cliniques complexes et variées, notamment des symptômes psychotiques persistants, diverses comorbidités et des difficultés cognitives et fonctionnelles. Cette expérience est soutenue par un encadrement structuré, combinant supervisions individuelles et supervisions de groupe. Ces dernières incluent des présentations portant sur les interventions spécialisées en psychose et des discussions de cas. Les internes participent également à un séminaire de lectures cliniques, favorisant l’articulation entre repères théoriques et pratique clinique.

La formation vise aussi le développement d’une posture clinique adaptée à la psychose, marquée par l’adaptabilité, la tolérance à l’incertitude et la capacité à travailler à partir de formulations intégratives. En formant des cliniciens compétents et confiants, le CI3P contribue à renforcer la capacité du réseau à offrir des soins psychologiques spécialisés en psychose.

Défis et perspectives

Malgré ses retombées positives, le développement et la pérennisation d’un modèle comme le CI3P demeurent tributaires de plusieurs défis. Comme de nombreux services spécialisés du réseau public, le CI3P évolue dans un contexte où les besoins cliniques dépassent souvent la capacité des services disponibles. Le maintien d’une offre diversifiée exige des ressources suffisantes ainsi qu’un soutien organisationnel permettant de préserver les espaces consacrés à la supervision, à la formation et au développement des pratiques.

Un autre défi consiste à maintenir des mécanismes durables de collaboration entre cliniciens et chercheurs. Cette proximité est essentielle pour que les innovations développées en recherche puissent continuer à se traduire en bénéfices concrets pour les usagers, mais elle nécessite du temps, des structures de communication et une vision commune.

L’expérience du CI3P met également en lumière l’importance de reconnaître la contribution spécifique des psychologues et des neuropsychologues dans les trajectoires de soins en psychose. Les enjeux cliniques propres aux troubles psychotiques justifient l’accès à une expertise spécialisée, complémentaire aux autres interventions offertes dans le réseau.

Au-delà de son contexte d’implantation, le modèle du CI3P présente un potentiel de transfert vers d’autres milieux souhaitant mieux structurer leur offre de services. Bien que les services cliniques du CI3P soient destinés aux personnes suivies au sein du Programme des troubles psychotiques de l’Institut Douglas, certains principes qui le sous-tendent peuvent être adaptés à d’autres contextes. Il ne s’agit pas nécessairement de reproduire le CI3P, mais plutôt de s’inspirer de ses composantes centrales : regrouper les psychologues et les neuropsychologues qui interviennent auprès de cette clientèle, créer des espaces réguliers de supervision et de discussion clinique, développer une offre de groupe complémentaire aux suivis individuels, favoriser la formation continue et établir des liens plus étroits avec les activités de recherche et d’évaluation des pratiques. Pour des psychologues œuvrant ailleurs dans la province, ce modèle peut ainsi servir de repère pour réfléchir à la façon d’organiser localement les ressources disponibles, de réduire l’isolement clinique et de renforcer l’accès à une expertise spécialisée en psychose.

Dix ans après sa création, le CI3P illustre qu’un service psychologique spécialisé en psychose peut devenir bien plus qu’un lieu de traitement. Il peut constituer une communauté de pratique, un milieu de formation et un moteur d’innovation clinique, tout en contribuant à rendre les soins psychologiques plus accessibles aux personnes vivant avec une psychose.

Bibliographie

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