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Introduction au dossier – Nouveaux regards sur les troubles psychotiques

Tania Lecompte, psychologue et experte invitée
Détentrice d’un doctorat en psychologie clinique, la Dre Lecomte est professeure titulaire au Département de psychologie de l’Université de Montréal et chercheuse au Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal et au Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles (CRIPCAS). Elle préside le Réseau canadien pour la recherche sur la schizophrénie et les psychoses. Elle est une sommité dans le développement et la recherche de traitements psychologiques et psychosociaux pour les personnes vivant avec un trouble psychotique. Elle forme aussi les futurs psychologues, ainsi que les intervenants en santé mentale, à mieux intervenir auprès des personnes qui ont un trouble psychotique, ainsi qu’auprès de leurs proches.


Nous vivons une période particulièrement prometteuse pour le traitement psychologique des troubles psychotiques. Une compréhension plus fine de la psychose et de l’étiologie des troubles, conjuguée à l’adoption d’une pratique orientée vers le rétablissement, font en sorte que les personnes ayant vécu une psychose bénéficient de manière beaucoup plus marquée aujourd’hui de la psychologie. En fait, plus de 75 % des personnes ayant vécu une psychose peuvent dorénavant poursuivre une vie active et épanouissante ; le quart d’entre elles auront toutefois besoin d’un soutien plus important de l’État et des services publics (Santesteban-Echarri et al., 2017). Nous savons aujourd’hui que la psychose n’est pas nécessairement le signe d’une schizophrénie, mais s’apparente plutôt à un signal non spécifique du cerveau que quelque chose ne va pas. Cela peut arriver à n’importe qui.

À titre d’exemple, chez certains, la psychose peut révéler une vulnérabilité à un trouble psychotique ou de l’humeur plus sévère ; chez d’autres, elle constitue plutôt un signal les invitant à mieux prendre soin d’eux-mêmes. D’ailleurs, la psychothérapie, qu’elle soit offerte en milieu public ou privé, débute souvent par le désir de comprendre les éléments déclencheurs de la psychose et par la volonté d’éviter une récidive. En outre, l’utilisation de cannabis ou de stimulants, ou encore une histoire de vie marquée par des traumatismes (notamment physiques ou sexuels, mais il peut s’agir aussi d’autre chose) peuvent contribuer à l’apparition ou à l’exacerbation des symptômes psychotiques. Les symptômes sont complexes et résultent en très vaste majorité de l’interaction de plusieurs facteurs de risque biopsychosociaux et de stresseurs environnementaux. Plusieurs facteurs de protection existent aussi ; parmi ceux-ci, notons les capacités métacognitives, le soutien social, amoureux ou familial, les habiletés sociales, l’estime de soi, la gestion du stress, la régulation émotionnelle et l’hygiène de vie (exercice physique, sommeil adéquat, saine alimentation), auxquels s’ajoute, pour certains, une médication appropriée (Lecomte et al., 2019).

Au-delà du traitement des symptômes, les buts et les objectifs de la personne

Issu du mouvement communautaire des personnes ayant une expérience vécue de la psychose, le modèle du rétablissement place les buts et les objectifs de la personne au coeur du traitement. Ce modèle rappelle que le traitement des symptômes psychotiques n’est qu’une cible parmi d’autres. Les personnes consultent pour des raisons variées : la réduction des difficultés cognitives, le désir d’obtenir ou de conserver un emploi, le besoin de retrouver ou de maintenir une vie la plus autonome possible, la recherche d’une réussite scolaire, ou encore la volonté de développer des liens amicaux ou amoureux. Plusieurs peuvent présenter aussi des comorbidités importantes qui motivent leur démarche : les comportements addictifs (alcool, drogues, mais aussi pornographie, jeu, utilisation excessive de l’IA générative), les troubles de stress post-traumatique (liés à des traumatismes vécus dans l’enfance, mais aussi à l’âge adulte, voire lors de l’hospitalisation pour la psychose elle-même), l’anxiété sociale, le trouble obsessionnel-compulsif, le trouble alimentaire, le trouble neurodéveloppemental ou le trouble de la personnalité. La recherche, d’ailleurs, montre que les thérapies efficaces pour ces troubles le sont généralement aussi pour les personnes qui présentent l’un de ces troubles en concomitance avec un trouble psychotique.

À découvrir dans ce dossier thématique

Ce numéro spécial offre justement un bel aperçu des traitements et services touchant plusieurs sphères thérapeutiques. Dans ce dossier, Livet décrit l’accompagnement psychologique de jeunes en contexte hospitalier à la suite d’un premier épisode psychotique, avec des interventions soutenues empiriquement, issues de la TCCp de groupe et individuelle adaptée à cette clientèle. Ensuite, la remédiation des difficultés neurocognitives ou liées à la cognition sociale, elle aussi fortement soutenue par la recherche, est décrite par Thibaudeau et ses collègues. Par ailleurs, comme le rappellent Sauvé et Corbière, l’accompagnement à l’insertion ou à la réinsertion socioprofessionnelle peut souvent être efficace auprès des personnes vivant avec des troubles psychotiques. Le rôle central de la famille dans le rétablissement, ainsi que ses besoins spécifiques, sont présentés par Thérien. L’importance d’aborder les hallucinations auditives, mais aussi de les concevoir autrement, est abordée par St-Onge. Enfin, Lepage et ses collègues présentent dans ce dossier une clinique unique en contexte public : un regroupement de psychologues œuvrant auprès de personnes vivant avec un trouble psychotique au sein d’une institution psychiatrique.

Un sujet à la fois vaste, riche et complexe

Si ce numéro spécial couvre plusieurs aspects importants du traitement, il reste encore beaucoup à dire sur le sujet. Les traitements psychologiques connaissent une évolution rapide, notamment grâce au développement de nouvelles approches et modalités d’intervention, alors que les avancées pharmacologiques majeures dans le traitement des troubles psychotiques demeurent plus limitées (Lecomte, 2023) ; pensons aux nouvelles technologies telles que les avatars, la réalité virtuelle, les applications mobiles et la téléthérapie (Orsolini et al., 2025). En contexte public, les psychologues ont aussi l’occasion de travailler aux côtés de pairs aidants ou de patients partenaires, ce qui favorise la confiance envers les services et apporte, en cothérapie lors d’interventions de groupe par exemple, une perspective d’expérience vécue très appréciée par les clients. D’ailleurs, accompagner les individus ayant vécu une psychose implique souvent de travailler en collaboration avec plusieurs personnes, dont les familles, l’équipe soignante, et les milieux communautaires, en plus des personnes œuvrant dans le réseau public de la santé ainsi qu’au privé.

Toutes les avancées nommées ici sont encourageantes, mais encore faut-il que les personnes concernées y aient accès (Lecomte et al., 2025). Une étude récente menée en Amérique du Nord révèle une offre minimale et de courte durée de services psychologiques au sein de cliniques de premiers épisodes (Eisen et al., 2026). Toutefois, on note une offre insuffisante pour les personnes avec un trouble plus persistant, avec à peine un psychologue pour 1000 personnes désirant recevoir une psychothérapie. Pour que cet accès à la psychothérapie s’améliore, il est essentiel que les psychologues soient davantage formés. Force est de constater que peu de programmes universitaires de psychologie au Québec offrent actuellement une formation à l’intervention soutenue empiriquement auprès de personnes vivant avec des troubles psychotiques (Livet et al., 2026). Les personnes qui consultent en raison de manifestations psychotiques, tant en pratique privée qu’en milieu public, peinent à trouver des psychologues en mesure de les recevoir. Plusieurs psychologues se sentent peu outillés devant cette clientèle et peuvent entretenir des représentations stigmatisantes qui contribuent, malgré eux, à limiter l’accès aux services. Et pourtant, la pratique psychologique auprès des personnes avec un trouble psychotique peut être gratifiante, car elle permet de faire une différence réelle et durable dans leur rétablissement.

Bibliographie