Apports de la psychologie positive dans le contexte des changements climatiques

Professeur titulaire à l’École de counselling, de psychothérapie et de spiritualité de la Faculté des sciences humaines de l’Université Saint-Paul (Ottawa). Ses travaux portent sur la psychologie (positive et environnementale), l’imaginaire et la spiritualité.
La crise climatique est complexe, combinant des enjeux environnementaux et des défis sociaux : dégradation des écosystèmes, perte de biodiversité et catastrophes naturelles, mais aussi inégalités, migrations ou justice environnementale (Dubuisson-Quellier, 2025). Qui plus est, les conséquences néfastes, directes et indirectes, des changements climatiques sur la santé mentale et le bien-être individuel engendrent des enjeux majeurs de santé publique, particulièrement pour les jeunes qui s’imaginent leur avenir compromis (Heeren, 2024). Face aux enjeux climatiques, la psychologie positive -- qui étudie les facteurs favorisant le bien-être et la promotion de la santé mentale – suggère des points de repère pour éclairer et soutenir les personnes affectées (Lomas et al., 2020).
La prévalence de l’écoanxiété, plus marquée chez les jeunes, est à la hausse. Une étude internationale menée auprès de 10 000 jeunes de 16 à 25 ans révèle une anxiété climatique très élevée : 84 % se disent au moins modérément inquiets et 59 % très ou extrêmement inquiets (Hickman et al., 2021). Dans une étude récente sur la santé des jeunes Québécois au secondaire, 66 % des élèves déclarent éprouver de l’écoanxiété, dont 41 % à l’occasion, 17 % fréquemment et 8 % de façon constante (Traoré et al., 2024).
L’objectif de cet article est de résumer les apports des trois vagues de la psychologie positive dans le contexte des changements climatiques. D’emblée, précisons que la première vague de la psychologie positive s’est centrée sur la positivité (Seligman et Csikszentmihalyi, 2000). À la suite de la critique de la « tyrannie de la positivité1 », Wong (2011) a mis l’accent sur la polarité en développant la deuxième vague de la psychologie positive (PP 2.0), laquelle considère les aspects lumineux et sombres de l’expérience humaine. La troisième vague de la psychologie positive (PP 3.0) offre une perspective globale, systémique, pluridisciplinaire et ouverte à la complexité, tenant compte des contextes sociaux, culturels et écologiques qui influencent le bien-être des gens (Lomas et al., 2020).
Des contributions de la première vague
Parmi les contributions de la première vague, centrée sur la positivité, mentionnons les bienfaits du contact régulier avec la nature pour la santé mentale (Heeren, 2024) et le bien-être subjectif et psychologique, qui sont bien documentés en psychologie positive (Bellehumeur et al., 2022). L’immersion dans la nature dépasse la simple contemplation de sa beauté : elle nourrit à la fois le bien-être personnel et la responsabilité environnementale (Barragan Jason et al., 2023). Une revue systématique de 832 études distinctes réparties dans 16 méta-analyses (Barragan Jason et al., 2023) démontre que ce lien réciproque entre les humains et la nature favorise à la fois la durabilité et l’accroissement de l’état de bien-être. Burke et ses collaborateurs (2024) ont notamment proposé d’appliquer le modèle du bien-être psychologique (à six dimensions) de Ryff à l’appropriation de comportements proenvironnementaux : la cohérence interne, le contrôle contextuel (capacité à gérer efficacement son environnement), le sens d’une direction (projet de vie), une attitude constructive, l’ouverture aux autres et le développement continu favorisent l’adoption de pratiques durables et la coopération écologique (Fonte et Ferreira, 2024).
Le modèle Values in Action (VIA) de Peterson et Seligman (2004), autre contribution majeure de la première vague (Barnwell et al., 2022), identifie 24 forces de caractère fondamentales et distinctes, réparties dans six vertus : sagesse (et connaissance), courage, humanité, justice, modération et transcendance. Une vertu est une qualité humaine universellement valorisée, un idéal ou un principe moral global; elle représente un but général. La force de caractère se réfère plutôt à la manière concrète d’incarner une vertu particulière; c’est donc la manifestation observable et mesurable d’une vertu. Par exemple, la vertu de sagesse peut se manifester par des forces comme la créativité, la curiosité, l’ouverture d’esprit, etc. (Peterson et Selingman, 2024). Des recherches ont montré des liens significatifs entre l’intention d’adopter et/ou l’adoption de comportements proenvironnementaux et des forces personnelles telles que la créativité, l’autorégulation, l’espoir, la citoyenneté ainsi que plusieurs forces correspondant aux vertus de l’humanité, de la justice et de la transcendance (Barnwell et al., 2022). Ces associations s’expliquent par le fait qu’agir sur la base d’une force de caractère particulière favorise un sentiment de compétence permettant de surmonter l’apathie face aux enjeux climatiques (Barnwell et al., 2022).
Des apports de la deuxième vague
La deuxième vague intègre les aspects tant lumineux que sombres de l’expérience humaine. Deux exemples peuvent illustrer les apports de la PP 2.0 : l’écoanxiété et la croissance post-traumatique. En misant sur la polarité (et la dimension dialectique des émotions), la PP 2.0 offre un cadre plus pertinent pour aborder les enjeux climatiques et ses impacts psychologiques (Heeren, 2024). L’écoanxiété comporte une dimension dialectique opposant des aspects paralysants ou dysfonctionnels à des aspects lucides et adaptatifs, à portée morale (Pihkala, 2022). En d’autres mots, l’écoanxiété peut être par exemple débilitante (apathie, impuissance, désespoir), ce qui correspond à son pôle dysfonctionnel. Elle peut aussi supposer un attachement vital à la nature, un sentiment de responsabilité morale face à la dégradation écologique, ce qui correspond à son pôle fonctionnel. Dans sa dimension lumineuse, l’écoanxiété fait écho à une lucidité engagée, qui maintient cependant (sans la supprimer) l’anxiété comprise comme une vigilance éthique (Pihkala, 2022). C’est dans ce sens que l’écoanxiété peut susciter une prise de conscience écologique favorisant l’action engagée, animée par des valeurs altruistes ou d’engagement communautaire (Pihkala, 2022).
La croissance post-traumatique (CPT) relève aussi de la PP 2.0; elle illustre le principe dialectique selon lequel l’épanouissement résulte de l’interaction entre le positif et le négatif (Lomas et Ivtzan, 2016), car les changements positifs émergent directement d’expériences négatives (Riffle et al., 2020). Les personnes ayant vécu un traumatisme (y compris lié à des catastrophes naturelles) peuvent expérimenter un certain degré de CPT par l’entremise de diverses transformations (par exemple, valeurs prosociales renforcées, philosophie de vie modifiée, etc.) (Riffle et al., 2020).
Des enrichissements de la troisième vague
Un premier exemple attribuable à la troisième vague de la psychologie positive, caractérisée par la complexité, est le modèle holistique de bien-être nommé GENIAL. Ce modèle tente de relier la psychologie positive à la santé publique et à l’écologie en concevant le bien-être comme un phénomène d’interconnexion et un phénomène systémique, tant individuel que collectif, voire planétaire (Isham et al., 2023). Ce modèle transdisciplinaire lie le bien-être humain au renforcement des liens sociaux et écologiques, et à la réduction de nos impacts environnementaux néfastes (Isham et al., 2023). Des initiatives telles que l’entraînement à l’autocompassion, les pratiques prosociales et les activités liées tant à la protection des milieux naturels qu’à la jouissance de leurs bienfaits soutiennent divers aspects du bien-être des personnes (Isham et al., 2023).
La pandémie de COVID-19 nous a brutalement rappelé l’interdépendance de la santé humaine et de l’environnement naturel; de nouvelles zoonoses menacent constamment d’émerger en raison des activités humaines (par exemple l’agriculture, l’urbanisation ou l’industrie) (Heeren, 2024). Face à ces enjeux, l’Organisation mondiale de la santé, au début des années 2000, a développé l’approche One Health (Une seule santé), qui prône une vision écosystémique, interdépendante et intégrée de la santé humaine, animale et environnementale (Heeren, 2024). Cette approche exige une transformation du système de santé et l’engagement des acteurs publics et professionnels afin de renforcer la collaboration interdisciplinaire, la prévention, la protection des écosystèmes et la mise en place de politiques durables (Heeren, 2024).
Conclusion
La quête du bonheur et du bien-être dans le contexte de la crise environnementale mondiale présente des défis complexes, mais aussi des occasions de croissance que la psychologie positive est en mesure de favoriser, autant par l’atténuation (comportements proenvironnementaux) que par l’adaptation. Ce bref tour d’horizon des apports de la psychologie positive face aux changements climatiques met en lumière des déterminants (par exemple la connexion à la nature, le bien-être et l’examen des forces personnelles) de l’adoption de comportements proécologiques favorisant le sentiment d’agentivité, la perception d’un sens de la vie et l’atténuation de notre empreinte écologique. La croissance post-traumatique et l’écoanxiété, deux exemples s’inscrivant dans la deuxième vague de la psychologie positive, font notamment écho à la capacité humaine d’adaptation. Enfin, l’émergence d’une troisième vague de psychologie positive, intégrant la complexité et liant les individus aux divers contextes sociaux et environnementaux, favorise des perspectives holistiques du bien-être humain et de la santé globale.
Note et bibliographie
Note
- La « tyrannie de la positivité » désigne la pression sociale, culturelle ou institutionnelle à afficher des émotions positives, à rester optimiste et à éviter l’expression d’émotions négatives, même lorsque celles‑ci sont légitimes, adaptatives ou nécessaires. Elle implique que le négatif est perçu comme un échec personnel, ce qui peut mener à la culpabilisation, au déni émotionnel et à une forme de violence psychologique subtile envers soi ou les autres (Wong, 2011).