Intégrer la psychologie positive dans la pratique clinique

Professeure à l’École de psychologie de l’Université Laval, elle s’intéresse à l’application de la psychologie positive auprès des familles.

Candidate au doctorat en psychologie de l’Université Laval, elle s’intéresse à l’intégration de la psychologie positive à la thérapie chez les jeunes et les adultes.
Qu’est-ce que le bonheur et pourquoi s’y intéresser? Selon Seligman (2002), le bonheur est caractérisé par trois composantes : le plaisir, l’engagement et le sens de la vie. Le plaisir fait référence à la recherche d’émotions et de sensations positives, alors que l’engagement reflète la capacité d’une personne à participer pleinement à des activités qui mobilisent ses forces personnelles ou qui favorisent le flow (pour plus de détail sur le flow, voir Csikszentmihalyi et Bouffard, 2017). Le sens de la vie, quant à lui, est le sentiment d’appartenance à un groupe social, une communauté, une tradition ou une valeur. À cet égard, certaines qualités ou valeurs sont particulièrement associées au bonheur, notamment la famille (biologique ou choisie), le partage, la gratitude, la curiosité, l’amour et l’espoir (Park et al., 2004; Peterson et Seligman, 2004). Ces trois composantes seraient étroitement liées au bonheur, mais l’engagement et le sens de la vie y contribueraient de manière particulièrement importante (Vella-Brodrick et al., 2009).
Les études montrent que le bonheur comporte de nombreux bienfaits pour la santé physique (par exemple un meilleur système immunitaire, plus d’énergie, une diminution de la douleur), mais également pour la santé mentale et le fonctionnement quotidien. Le bonheur est notamment associé à une réduction de l’anxiété, à de meilleures capacités d’adaptation, à une plus grande confiance en soi, à une satisfaction maritale accrue, à des interactions sociales significatives et plus nombreuses, ainsi qu’à une plus grande propension à la générosité (Helliwell et al., 2025; Lyubomirsky, 2008). Au-delà de ces effets, plusieurs facteurs reconnus pour favoriser la résilience entretiennent un lien étroit avec le bonheur, notamment les habiletés de résolution de problèmes, le sens de l’humour, l’empathie et d’autres compétences interpersonnelles, le soutien social, la capacité à donner du sens à un événement et l’optimisme (Levine, 2003). Ultimement, il s’agit de facteurs de protection contre l’adversité, tout comme les stratégies visant à accroître le bonheur.
La psychologie positive s’intéresse notamment à l’étude du fonctionnement optimal (Seligman et Csikszentmihalyi, 2000). Contrairement à certaines idées reçues, elle n’est pas liée à la pensée positive ni à la négation des émotions dites négatives, celles-ci étant toutes importantes et légitimes. L’objectif est plutôt de contrebalancer le biais de négativité afin d’augmenter la présence des émotions positives (Fredrickson, 1998), et ce, tout en valorisant les forces et les ressources personnelles, ainsi qu’en portant attention aux autres composantes du bonheur.
Stratégies pour cultiver ou améliorer le bonheur
D’emblée, notons l’importance d’une bonne hygiène de vie (notamment avoir un bon sommeil et favoriser une utilisation saine des écrans), de bouger et de profiter de la nature. Par exemple, le fait d’être en nature permet d’augmenter les émotions positives, de se ressourcer émotionnellement et cognitivement, mais également de se mettre en action en contribuant à quelque chose de plus grand que soi, grâce à un sentiment de connexion (McMahan et Estes, 2015; Weir, 2020). Cela peut être très simple, comme marcher ou pique-niquer dans un parc urbain ou encore jardiner dans sa cour.
Ensuite, la psychologie positive propose d’augmenter les émotions positives en profitant du moment présent (par exemple le constater, se sentir chanceux) et en investissant dans des expériences plutôt que dans des objets matériels (Jose et al., 2012). Le fait que l’expérience puisse se prolonger dans le temps et la difficulté de la comparer avec l’expérience de l’autre sont particulièrement bénéfiques pour le bonheur. Par exemple, quand on anticipe une expérience, qu’on la vit et qu’on la raconte, les émotions positives qu’elle procure perdurent dans le temps (Van Boven et Gilovich, 2003). Le simple fait de sortir boire un café constitue une expérience en soi.
Cultiver la gratitude et l’exprimer (par exemple dans un journal de gratitude ou une lettre à un proche) est aussi associé au bonheur, car cela permet d’apprécier les expériences positives et leur provenance (Emmons, 2013; Emmons et McCullough, 2003). Selon ces mêmes études, la gratitude permet effectivement de savourer les bons moments, mais également de contrebalancer les émotions dites négatives, de mieux résister au stress et d’avoir une meilleure estime de soi. La recherche montre que l’exercice du journal de gratitude a tendance à être plus efficace lorsqu’il est réalisé à l’écrit, chaque jour, et ce, pendant au moins deux semaines (Emmons, 2013; Emmons et McCullough, 2003).
Les relations sociales positives ou significatives, par exemple caractérisées par la satisfaction et l’épanouissement qu’elles procurent, de même que le soutien social, agissent également sur le bonheur (Diener et Seligman, 2002). Il est toutefois moins connu que les interactions sociales du quotidien (par exemple avec des personnes inconnues, comme offrir un sourire dans un ascenseur ou saluer un employé à l’épicerie) contribuent elles aussi au bonheur (Epley et al., 2023; Epley et Schroeder, 2014). Ces interactions, même brèves, peuvent aider à briser la solitude et créer ou renforcer le sentiment d’appartenance à la communauté. Toutefois, il semble que les gens préfèrent généralement s’isoler en présence d’étrangers en raison de certaines normes sociales (par exemple la peur de s’imposer à l’autre, la peur du rejet ou d’une interaction négative), ces biais n’étant pourtant pas appuyés par la littérature (Epley et Schroeder, 2014; Milgram et Savini, 1978).
Poser des actes de bonté peut aussi contribuer à cultiver ou à augmenter le bonheur, tant celui de la personne qui reçoit que celui de la personne qui donne (Kumar et Epley, 2023), et contribuer à donner du sens à la vie. Il peut s’agir de gestes très simples, comme payer un café, céder sa place en file d’attente ou dans l’autobus ou encore faire un don matériel. Les gens peuvent hésiter à poser des actes de bonté, entre autres parce qu’ils peuvent sous-estimer l’impact positif que ce geste aura sur l’autre et peuvent tendre à minimiser son importance (Epley et al., 2023; Kumar et Epley, 2023). Il importe de souligner que ce n’est pas la nature du geste qui compte, mais bien la connexion humaine qu’il permet d’établir (Kumar et Epley, 2023).
Il a été question, au début du texte, de valeurs ou de qualités particulièrement associées au bonheur. Les travaux de Peterson et Seligman (2004) ont permis de répertorier six vertus (sagesse, courage, humanité, justice, tempérance et transcendance) et 24 principaux traits positifs des individus, qu’ils nomment « forces de caractère1 ». Les mettre à profit (par exemple au travail, dans les relations sociales, dans le rôle de parent) contribue à améliorer le bonheur. Il peut s’agir de faire preuve de curiosité par rapport au point de vue différent d’un proche ou encore de travailler en équipe avec des collègues.
Enfin, trouver un sens à sa vie, avoir des objectifs ou des buts, ou encore avoir l’impression que son existence est significative ou porteuse de valeur sont autant d’éléments qui contribuent également au bonheur. Le fait de croire que des changements sont possibles y participe aussi (George et Park, 2016).
Intégrer les stratégies dans la pratique clinique
La plupart des stratégies mentionnées peuvent être intégrées à la pratique clinique et sont assez faciles à adapter aux besoins spécifiques de chaque personne ainsi qu’aux objectifs thérapeutiques. Ainsi, cultiver et accroître le bonheur repose sur une série de petits gestes posés consciemment chaque jour. Il peut également être pertinent d’examiner certaines croyances ou certains biais des clients, comme ceux mentionnés dans le texte. De plus, certaines personnes peuvent entretenir des idées préconçues quant à ce qui les rendra heureux : l’argent, la beauté physique, les biens matériels, un emploi prestigieux ou le pouvoir. Par exemple, l’argent peut favoriser le bonheur s’il permet de répondre aux besoins de base ou encore s’il est partagé (Dunn et al., 2008). Les points de comparaison jouent aussi un rôle déterminant. Une étude a montré que les médaillés de bronze se disent souvent plus heureux que les médaillés d’argent, ces derniers comparant leur médaille à l’or qu’ils ont manqué de peu, tandis que les médaillés de bronze se réjouissent d’être montés sur le podium (Medvec et al., 1995). Dans la pratique, il peut être bénéfique d’inviter les clients à se comparer davantage à eux-mêmes qu’aux autres.
Conclusion
En somme, il apparaît pertinent de favoriser une pratique intégrative, où les stratégies issues de la psychologie positive s’ajoutent aux approches psychologiques axées sur la réduction des symptômes, et ce, afin de soutenir la résilience et le bonheur des clients tout en les aidant à faire face à leurs difficultés (Magyar-Moe et al., 2015). Par ailleurs, les stratégies issues de la psychologie positive peuvent être adaptées à différentes clientèles, incluant des jeunes, des adultes, des familles et des couples, ce qui souligne leur grande applicabilité clinique.
Note et bibliographie
Note
- Voir www.viacharacter.org/character-strengths pour plus d’information à ce sujet (en anglais).