La santé psychologique des jeunes adultes selon la théorie de l’autodétermination

Professeur au Département de psychologie de l’Université de Sherbrooke, il s’intéresse à la motivation et à la santé psychologique, notamment dans les milieux scolaires et professionnels.

Titulaire d’un doctorat en psychologie (recherche) et professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, il travaille sur l’équité en évaluation et sur la motivation scolaire.

Titulaire d’un doctorat en psychologie (recherche) et professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval, il dirige la Chaire de recherche du Canada en motivation, persévérance et réussite scolaires.
L’étude de la santé psychologique des jeunes adultes soulève des constats préoccupants, au Canada comme dans plusieurs autres pays. Au-delà de l’augmentation des niveaux de détresse psychologique observée au cours des dernières années (Wiens et al., 2020), les indicateurs de bien-être, incluant la satisfaction envers la vie, la perception de sens, l’optimisme et la satisfaction relationnelle, sont en déclin chez cette population (Chen et al., 2022 ; Garriguet, 2021). Des données collectées aux États-Unis et au Canada indiquent que les jeunes adultes affichent aujourd’hui des niveaux de bien-être inférieurs à ceux des personnes plus âgées, ce qui n’a pas toujours été le cas. En effet, la relation entre le bien-être et l’âge suivait auparavant une courbe en U : les jeunes adultes âgés entre 18 et 29 ans et les personnes âgées de 60 ans et plus présentaient des niveaux supérieurs de bien-être comparativement aux adultes d’âge moyen (environ 35 à 59 ans) (VanderWeele, 2022). Le déclin de plusieurs indicateurs de bien-être chez les jeunes adultes suggère que cette relation a évolué de manière défavorable pour ce groupe d’âge. Pour mieux comprendre ce phénomène, il est essentiel de se pencher sur les déterminants du bien-être et d’identifier ce qui, dans le contexte social actuel, a le potentiel d’y nuire ou d’y contribuer. La psychologie positive constitue le cadre empirique idéal pour atteindre cet objectif.
Qu’est-ce qui prédit le bien-être? La théorie de l’autodétermination (TAD) permet de comprendre les mécanismes de base du bien-être et d’approfondir l’étude des facteurs individuels et sociaux qui le soutiennent (Ryan et Deci, 2017). Deux propositions faites par la TAD sont particulièrement pertinentes au regard du bien-être des jeunes adultes.
La première est que le bien-être, tout comme la prévention de nombreux troubles de santé mentale, repose sur la satisfaction de trois besoins psychologiques fondamentaux (BPF), soit l’autonomie, la compétence et l’appartenance sociale. L’autonomie fait référence au besoin de se sentir à l’origine de ses actions, de ses pensées et de ses comportements. La compétence correspond au besoin d’interagir efficacement avec son environnement et de se sentir capable d’atteindre par ses actions les résultats souhaités. Enfin, l’appartenance sociale reflète le besoin de se sentir connecté, accepté et valorisé par des personnes significatives (Ryan et Deci, 2017). Le terme fondamental renvoie au fait que, selon la TAD, ces besoins constituent des nutriments psychologiques élémentaires façonnés au fil de l’évolution pour soutenir l’adaptation, l’intégrité et l’épanouissement de l’être humain. En appui à cette proposition, des centaines d’études menées dans divers domaines (travail, éducation, etc.) et contextes culturels (Amérique, Europe, Asie) ont montré que la satisfaction des BPF est systématiquement associée à une meilleure santé psychologique (Vansteenkiste et al., 2023). Par exemple, la satisfaction de ces besoins est liée aux affects positifs, à la vitalité et à la satisfaction envers la vie, tandis que leur non-satisfaction répétée ou prolongée constitue un facteur de risque pour plusieurs psychopathologies.
La deuxième proposition renvoie au processus menant à la satisfaction de ces besoins et, par extension, au bien-être. Selon cette théorie, pour satisfaire ses BPF et s’épanouir, il importe d’ancrer ses objectifs de vie dans des valeurs dites intrinsèques plutôt qu’extrinsèques (Ryan et al., 2008). Poursuivre des aspirations intrinsèques implique de chercher à s’améliorer en tant que personne, d’établir des relations intimes et porteuses de sens, de contribuer à sa communauté et de maintenir une bonne santé. À l’inverse, les aspirations extrinsèques renvoient au désir d’atteindre des indicateurs de réussite fondés sur la comparaison sociale et associés à un statut social élevé. De telles aspirations englobent la quête de richesses matérielles et financières, d’influence, de popularité et de beauté. Les recherches indiquent que la poursuite d’aspirations extrinsèques est liée à une détresse accrue tandis que la prédominance d’aspirations intrinsèques favorise le bien-être (Bradshaw et al., 2023).
S’épanouir dans le contexte social actuel : un défi
Bien que les BPF et les aspirations renvoient à des dimensions individuelles du fonctionnement, la TAD stipule qu’ils sont influencés par des déterminants sociaux. En ce sens, afin de comprendre la baisse du bien-être psychologique chez les jeunes adultes, il est pertinent de mettre ces concepts en relation avec certaines réalités propres au contexte social actuel.
Contraintes systémiques
Les jeunes adultes évoluent aujourd’hui dans un contexte où l’anticipation de conditions de vie difficiles et insatisfaisantes a le potentiel d’engendrer des niveaux élevés de préoccupation. D’une part, la hausse du coût de la vie, principalement en matière d’alimentation et de logement, entraîne chez plusieurs une grande précarité (Statistique Canada, 2021). Celle-ci se fait sentir de manière disproportionnée chez les jeunes adultes qui, dans un marché de l’emploi qui se sature depuis quelques années, occupent généralement des emplois plus instables et avec des salaires plus faibles. D’autre part, cette précarité financière s’inscrit dans un contexte plus large d’incertitude, marqué par les conséquences anticipées des changements climatiques, des tensions géopolitiques et des transformations du marché du travail liées à l’essor technologique (Balogh et al., 2023; World Economic Forum, 2017, 2023).
En réduisant la sécurité économique et l’espoir en l’avenir, ces contraintes systémiques redéfinissent comment les jeunes adultes vivent le présent et se projettent dans le futur, notamment en matière de loisirs, d’accès à la propriété, de parentalité et de trajectoire professionnelle (Santos et al., 2025). Puisque répondre à ses besoins de subsistance devient l’impératif premier pour plusieurs, le sentiment que les choix de vie peuvent être librement endossés et guidés par ses intérêts et ses valeurs s’en trouve réduit, ce qui nuit au besoin d’autonomie.
L’injonction de la réussite
À ce manque de possibilités s’ajoute un climat général d’ultracompétitivité, dans lequel les jeunes adultes sont constamment exposés à des individus qui semblent mieux réussir qu’eux. Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans ce phénomène en véhiculant des standards non seulement irréalistes et inatteignables, mais aussi indésirables (Gill, 2023). Apparence physique, performance sportive, réussite scolaire ou professionnelle, situation financière ou mode de vie : les jeunes adultes sont quotidiennement confrontés à des représentations idéalisées de ce qu’ils devraient posséder, être ou accomplir. Ces contenus alimentent des processus de comparaison sociale, utilisés comme repères pour évaluer sa valeur personnelle et son avancement dans la vie, qui contribuent à réduire le bien-être (Verduyn et al., 2020).
Dans ce contexte, une augmentation de 32 % du perfectionnisme socialement prescrit a été observée chez les jeunes adultes entre 1989 et 2017 (Curran et Hill, 2019), ce qui suggère que les jeunes adultes s’imposent des standards de performance de plus en plus élevés. Cette situation affecte le besoin de compétence en nourrissant l’impression que seule l’excellence normative est acceptable et que l’échec ou la performance moyenne reflètent une faible valeur personnelle. Dans un tel contexte, l’idée même de persévérer peut paraître vaine lorsque le sentiment de ne jamais pouvoir être à la hauteur est omniprésent.
Essor technologique
L’essor technologique, accéléré par la pandémie de COVID-19, favorise des relations dans un cadre de plus en plus virtuel, autant dans la vie personnelle que dans les principaux secteurs d’activité (école, travail). Malgré certains bénéfices, cette nouvelle réalité comporte un risque important pour le tissu social. En effet, le temps passé devant les écrans est associé à une augmentation des conflits interpersonnels, ainsi qu’à une diminution de la satisfaction relationnelle et du soutien émotionnel perçu (Bouffard et al., 2022; Shensa et al., 2016). Certaines transformations numériques, comme la généralisation du télétravail, contribuent également à renforcer l’isolement social (Van Zoonen et Sivunen, 2022). Par ailleurs, une surutilisation des technologies dans la sphère relationnelle comporte le risque de nuire au développement socioaffectif des jeunes adultes. En fragilisant leur capacité à développer et à maintenir des relations satisfaisantes, l’essor technologique pourrait ainsi contribuer à une érosion chronique du sentiment d’appartenance chez cette population.
Briser le cercle vicieux
Pris ensemble, les éléments décrits précédemment contribuent à orienter les jeunes adultes vers la poursuite d’aspirations extrinsèques, comme la réussite financière ou la reconnaissance sociale. Dans un environnement où la sécurité matérielle est difficile à atteindre, où la performance est constamment évaluée et comparée, et où les repères sociaux sont fragilisés, ces aspirations orientent les jeunes adultes vers ce qu’ils perçoivent comme les seuls moyens de « s’en sortir ». Ils peuvent ainsi se retrouver engagés dans un cercle vicieux où les objectifs de vie qu’ils poursuivent compromettent à court et à long terme la satisfaction de leurs BPF et, ainsi, leur bien-être (Bradshaw et al., 2021).
Or, plusieurs jeunes adultes perçoivent le leurre derrière ces tendances et choisissent de cultiver des aspirations davantage intrinsèques. Par exemple, plusieurs rejettent les injonctions sociales associées à l’idéologie méritocratique — notamment l’exigence de travailler avec acharnement et la valorisation du succès financier — pour privilégier les petits bonheurs du quotidien, comme passer du temps entre amis ou s’engager dans des activités ludiques telles que la lecture (Keyser-Verreault, 2025). D’autres s’impliquent activement dans leur communauté, notamment par l’engagement civique et le partage, afin de lutter contre les inégalités et les changements climatiques, ce qui contribue à leur bien-être (Fenn et al., 2024).
Bien que les psychologues puissent contribuer à soutenir ces efforts, un travail doit également être mené à plus grande échelle. Les milieux scolaires et professionnels ainsi que les différents paliers de gouvernement représentent des exemples d’acteurs clés ayant un rôle à jouer pour créer des conditions favorables aux aspirations intrinsèques et à la satisfaction des BPF des jeunes adultes (Howard et al., 2025). De telles actions sont indispensables pour permettre à ces derniers de se développer de manière optimale, malgré les défis posés par le contexte social actuel.