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Le rôle des ressources psychologiques dans le maintien de la santé physique [Exclusivité Web]

Dre Claudia Trudel-Fitzgerald, psychologue
Professeure régulière à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), chercheure à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal et au Lee Kum Sheung Center for Health and Happiness de l’université Harvard, coresponsable du Regroupement québécois de psychologie positive (division Santé) et titulaire de la Chaire de recherche sur les disparités sociales, l’adaptation au stress et la santé de l’UQTR.


Les déterminants sociaux de la santé, comme l’éducation et le revenu, sont bien documentés. Certains facteurs de risque psychologiques sont aussi reconnus, telle la dépression dans l’incidence de maladies cardiovasculaires (MCV) (Jain et al., 2022). Plus récemment, des experts ont commandé l’étude des « ressources psychologiques » comme déterminants prometteurs de la santé physique (Kubzansky et al., 2018; Larson et al., 2020). On y trouve le bien-être psychologique (par exemple le bonheur et l’optimisme), décrit ailleurs dans ce numéro, ainsi que l’adaptation au stress et la régulation émotionnelle, qui sont deux processus régulatoires favorisant la résilience à l’adversité (Troy et al., 2023). Les stratégies régulatoires sont typiquement qualifiées d’adaptées (par exemple la réévaluation cognitive ou la résolution de problèmes) ou mésadaptées (par exemple la suppression émotionnelle ou le désengagement) (Trudel-Fitzgerald, Boucher et al., 2024). Or, une utilisation flexible, c’est-à-dire le fait d’utiliser la ou les meilleures stratégies en fonction du contexte et indépendamment de leur qualificatif (adapté ou mésadapté), serait optimale (Bonanno et Burton, 2013). Cet article survole donc les données probantes ciblant le rôle de ces ressources psychologiques dans la santé physique, ainsi que leurs implications cliniques et publiques.

Les ressources psychologiques comme déterminants de la santé physique

Un nombre grandissant d’études observationnelles indique que les ressources psychologiques prédisent le risque de maladies physiques et de mortalité. La majorité est longitudinale, évaluant les ressources en début d’étude et la santé subséquemment, et contrôle rigoureusement les facteurs tiers pouvant expliquer l’association entre les ressources psychologiques et l’état de santé futur (par exemple des caractéristiques sociodémographiques).

Cette littérature révèle que des niveaux plus élevés de bien-être psychologique, tant hédonique (par exemple des émotions positives), eudémonique (par exemple avoir un but dans la vie) qu’évaluatif (par exemple la satisfaction de vie), prédisent un risque plus faible de mourir prématurément et de développer des maladies (Trudel-Fitzgerald et al., 2021). Par exemple, les résultats d’une méta-analyse récente démontrent que ressentir davantage de bien-être eudémonique prédirait un risque 22 % plus faible de mortalité (rapport de cotes = 0,78; intervalle de confiance [IC] de 95 % = 0,75 - 0,82) (Basterra-Gortari et al., 2025). Ces associations sont typiquement observées après ajustement statistique pour la détresse, ce qui signifie par exemple que peu importe le niveau de dépression vécu, entretenir un but dans la vie contribuerait à la santé et à la longévité.

Une revue de littérature sur l’adaptation au stress et la régulation émotionnelle suggère notamment qu’une utilisation plus fréquente de stratégies adaptées prédit un risque plus faible de développer une MCV, alors que ce risque est augmenté avec certaines stratégies mésadaptées (Trudel-Fitzgerald, Guimond et al., 2024). Aussi, chez des infirmières d’en moyenne 47 ans, celles qui avaient une meilleure flexibilité pour gérer leurs stresseurs et leurs émotions avaient une longévité jusqu’à 10 % plus longue (flexibilité modérée contre faible = 7,51 %, IC95 % = 1,62 - 13,75; flexibilité élevée contre faible = 9,86 %, IC95 % = 3,49 -16,61 %) (Trudel-Fitzgerald, Lee et al., 2024). Cette magnitude d’association a aussi été observée dans une étude similaire menée auprès d’une population générale d’adultes d’environ 56 ans (Trudel-Fitzgerald et al., 2022), et correspond à plusieurs années additionnelles de vie.

Les mécanismes sous-jacents

Deux mécanismes sont souvent évoqués pour expliquer ces associations. Comportementalement, les individus vivant davantage de bien-être psychologique sont plus actifs, s’alimentent et dorment mieux, et consomment moins d’alcool dans les années suivant l’évaluation de leur bien-être (Boehm et al., 2018; Trudel-Fitzgerald et al., 2021). De meilleures habitudes suivraient aussi l’utilisation de stratégies adaptées et une plus grande flexibilité régulatoire (Trudel-Fitzgerald, Smith et al., 2025). Il est possible qu’une gestion efficace des stresseurs et des émotions dégage certaines ressources (par exemple du temps ou de l’énergie) qui, ensuite, peuvent être consacrées aux habitudes de vie.

Biologiquement, les ressources psychologiques s’inscriraient dans des processus physiologiques pour influencer la santé physique. Ici, l’évidence scientifique est plus hétérogène. Notamment, des revues de littérature soulèvent qu’un bien-être psychologique élevé prédit des niveaux plus faibles de pression artérielle, de glucose, de cholestérol et d’inflammation (Trudel-Fitzgerald et al., 2021), mais que son association avec des marqueurs neuronaux (comme l’activation cervicale) (de Vries et al., 2023) et le microbiome (comme l’abondance bactérienne) (de Vries et al., 2022) demeure plus inconsistante d’une étude à l’autre. Parallèlement, la flexibilité régulatoire, plutôt que les stratégies spécifiques, prédirait moins de dérégulations physiologiques (par exemple l’augmentation de cortisol) (Ng et al., 2024).

Implications cliniques et publiques

L’intérêt empirique grandissant envers les ressources psychologiques et leur rôle quant à la santé s’observe aussi cliniquement. Plusieurs études ont évalué les interventions en psychologie positive, qui varient notamment en ce qui a trait à la cible (par exemple dans la population générale ou en clinique), au contenu (par exemple la gratitude, l’optimisme), à la durée (par exemple sur plusieurs jours ou semaines, voire sur quelques années) et au format (par exemple si le traitement est auto-administré, ou administré avec un professionnel). Malgré cette hétérogénéité, des revues de littérature et autres méta-analyses révèlent qu’elles peuvent améliorer les habitudes de vie, notamment en augmentant la fréquence d’activité physique (Feig et al., 2022), et réduire les niveaux d’inflammation, comme diminuer les niveaux d’interleukine 6 et de protéine C-réactive (Eilertsen et al., 2025). Or, ces interventions ne semblent pas améliorer les niveaux de cortisol (Eilertsen et al., 2025).

D’autres interventions encouragent les processus régulatoires favorables pour traiter diverses psychopathologies, par exemple la thérapie cognitive-comportementale (TCC) transdiagnostique « The Unified Protocol » (Barlow, 2018), qui a inclus, dernièrement, la régulation des émotions positives (Carl et al., 2018; Trudel-Fitzgerald et al., sous presse). Alors que l’impact sur la santé de ces psychothérapies demeure sous-étudié dans les populations non médicales, diverses méta-analyses et revues de la littérature ont été réalisées auprès d’individus ayant une MCV (Baourda et Panagiotakos, 2025; Maukel et al., sous presse). Les résultats sont mixtes pour les marqueurs biologiques, notamment avec la pression artérielle et le cholestérol, pour lesquels certaines études rapportent une amélioration à la suite d’une TCC alors que d’autres n’en rapportent pas. Cette incohérence peut être expliquée, du moins en partie, par l’hétérogénéité des populations étudiées (par exemple des patients vivant avec le diabète, ou d’autres patients atteints d’une maladie coronarienne). Or, les données probantes sur la réduction du nombre d’événements cardiovasculaires (par exemple le fait d’avoir moins de récidives cardiaques et de réhospitalisations) suivant la TCC sont plus constantes (Baourda et Panagiotakos, 2025; Maukel et al., sous presse).

Afin d’apprécier adéquatement l’intersection entre santé mentale et physique, il est essentiel de considérer le contexte. Sur le plan individuel, l’influence des ressources psychologiques sur la santé varie selon les maladies et les individus : elle est plus établie pour les MCV et la longévité que le cancer, et demeure plus ou moins déterminante que d’autres facteurs (comme la génétique) selon les individus (Basterra-Gortari et al., 2025; Trudel-Fitzgerald et al., 2021). Discuter en thérapie du modèle multifactoriel des maladies s’avère donc primordial. L’objectif n’est pas de blâmer un faible bien-être dans l’incidence d’une maladie, mais plutôt d’exposer les déterminants modifiables, à l’instar des habitudes de vie, pour soutenir le pouvoir d’agir des individus.

Sur le plan sociétal, les ressources psychologiques sont inégalement réparties dans la population. Certains individus, moins éduqués ou ayant de faibles revenus, rapportent moins de bien-être psychologique (Boehm et al., 2015) et d’adaptation favorable au stress (Trudel-Fitzgerald, O’Loughlin et al., 2025). Ces disparités soulignent l’importance d’investir publiquement pour promouvoir ces ressources équitablement. Considérant les coûts découlant des psychopathologies et autres maladies chroniques, des efforts de prévention favorisant ces déterminants psychologiques au sein de la population pourraient avoir un impact considérable.

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