Vers une psychologie positive collective en temps de changement social dramatique : deux initiatives québécoises

Psychologue en éducation aux services à la réussite et à la vie étudiante de l’UQAM, elle est chercheure associée au laboratoire de la professeure Roxane de la Sablonnière de l’Université de Montréal et responsable du contenu clinique des ateliers du Projet InterCom.

Étudiante au doctorat à l’Université de Montréal. Ses travaux portent sur la traduction des données probantes issues de la psychologie sociale en interventions appliquées.

Titulaire d’une maîtrise en psychologie positive appliquée, elle enseigne et elle accompagne les adultes pour les aider à cultiver résilience et équilibre grâce à des outils scientifiques et pratiques.

Étudiante au doctorat en administration à l’Université du Québec à Trois-Rivières, elle est cofondatrice du Projet InterCom.

Professeure titulaire au Département de psychologie de l’Université de Montréal et directrice du Laboratoire sur les changements sociaux, l’adaptation et le bien-être, elle est cofondatrice du Projet InterCom.
Le changement social dramatique (pandémie, guerre, crise climatique) se définit comme un événement rapide qui génère des ruptures profondes au sein des structures sociales (institutions) et normatives (comportements) et qui menace l’identité des groupes (de la Sablonnière, 2017). Selon des études, on assisterait actuellement à une accélération des changements sociaux dramatiques (Lawrence et al., 2024). L’Organisation des Nations unies prévoit une augmentation de plus de 40 % de leur prévalence d’ici 2030 (United Nations Office for Disaster Risk Reduction, 2022).
La psychologie positive est une approche prometteuse pour atténuer les conséquences des changements sociaux dramatiques sur la santé psychologique des individus et des communautés. Il s’agit d’une discipline scientifique qui mise sur les forces de la personne plutôt que sur ses difficultés (Pattanaik et Pandey, 2025; Miglianico et al., 2020). Des chercheurs et chercheuses affirment que cette science doit se tourner davantage vers une approche qui tienne compte du contexte global, notamment l’injustice liée à l’accès aux ressources dans le changement social dramatique (Villalobos et Cabrera, 2025). Nous soutenons cet argument en mettant de l’avant l’interdisciplinarité entre la psychologie positive et la psychologie sociale, une discipline qui lie l’individu à sa collectivité (Vallerand, 2021). Cette interdisciplinarité est centrale afin de proposer de bonnes pratiques en intervention communautaire lorsque toute une collectivité se trouve dans un contexte de crise.
Les fondements de la psychologie sociale et de la psychologie positive
Depuis Aristote jusqu’aux approches anthropologiques et sociologiques contemporaines, on conçoit l’être humain comme étant fondamentalement social. Cette vision traverse plusieurs disciplines, notamment la psychologie sociale, qui a démontré à quel point les groupes façonnent notre manière de penser, de ressentir et même de percevoir. Tajfel et ses collègues (1971) montrent que l’identité sociale influence les comportements, ce qui est aussi cohérent avec les théories de la motivation, qui stipulent que le besoin d’appartenance est l’un des trois besoins fondamentaux (Ryan et Deci, 2000).
Tout comme le groupe organise notre fonctionnement quotidien, il oriente notre adaptation à l’adversité. Lors de changements sociaux dramatiques, les communautés ont la capacité de se mobiliser collectivement pour se relever (Norris et al., 2008). Cette mobilisation est cruciale puisque le soutien social et le maintien du contact humain face aux événements ont un effet bénéfique sur la santé mentale. En revanche, lorsque les personnes se sentent isolées, les manifestations de vulnérabilité psychologique augmentent (INSPQ, 2022). La psychologie sociale offre un cadre conceptuel et méthodologique pertinent pour étudier ces dynamiques.
Quant à la psychologie positive, bien qu’elle ait initialement adopté une perspective globale en s’intéressant à la fois aux individus et aux institutions (Seligman et Csikszentmihalyi, 2000), son développement s’est d’abord déroulé sur le plan individuel. Elle s’est ensuite développée par vagues successives (Lomas et al., 2021), la première se concentrant sur les éléments positifs du bien-être. En réponse à certaines critiques, la deuxième vague a distingué la valence émotionnelle, agréable ou désagréable, de ses impacts réels sur le bien-être, c’est-à-dire ce qui le favorise ou ce qui l’entrave. La troisième vague prend en compte la complexité des contextes sociaux, culturels et institutionnels dans lesquels le bien-être se développe en adaptant, par exemple, le modèle écosystémique de Bronfenbrenner (1977). L’utilisation de ce modèle permet de considérer les différents facteurs socioculturels qui influencent le bien-être. Lomas (2015) a même proposé une sous-discipline de la psychologie positive, qu’il nomme la « psychologie sociale positive ».
Les interventions communautaires et la psychologie positive
Plusieurs compréhensions existent de ce que sont les interventions communautaires et les interventions en psychologie positive (Welch et al., 2023). Dans le présent texte, nous définissons les interventions communautaires en psychologie positive comme des interventions offertes par des professionnels de la santé ou des services sociaux à des groupes de personnes partageant des caractéristiques communes (résidence dans un même quartier, appartenance à un même groupe à risque, etc.; Montiel et al., 2021). Les interventions peuvent traiter de thématiques différentes, comme les inégalités sociales ou les vulnérabilités associées à une réalité partagée (par exemple une pandémie). Ces interventions peuvent prendre la forme de conférences, de matériel imprimé, de discussions ou d’ateliers. Reposant sur un fondement multithéorique principalement ancré dans les principes de la psychologie positive, ces interventions visent principalement à promouvoir le bien-être et l’adaptation en soutenant les forces des participants et participantes (Montiel et al., 2021; Welch et al., 2023).
Sur le plan théorique, une brève revue des recensions d’écrits abordant la jonction entre la psychologie positive, les changements sociaux dramatiques et les interventions communautaires a été effectuée (par exemple, méta-analyses, revue de littérature, revue de portée; Bolier et al., 2013; INSPQ, 2022; Montiel et al., 2021; Sin et Lyubomirsky, 2009; Welch et al., 2024). Nous avons constaté que : 1) les revues recensées s’intéressent à l’un ou l’autre des domaines, mais pas aux trois; 2) peu d’interventions de groupe parmi celles recensées sont conçues pour aider les communautés à faire face à des événements dramatiques, comme les actes terroristes, les catastrophes naturelles et les incidents affectant un grand nombre de personnes; et 3) plusieurs initiatives existent pour outiller les communautés en contexte de crise, mais leur efficacité n’est pas toujours démontrée.
On trouve malgré tout des initiatives qui répondent à cette interdisciplinarité entre la psychologie sociale et la psychologie positive. Notons l’exemple de l’intervention communautaire en temps de changement social dramatique qui a eu lieu à la suite de la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic, en 2013. Un plan d’action a été développé pour renforcer la résilience communautaire et promouvoir la rémission de la catastrophe, en valorisant la participation, l’engagement et les atouts des citoyens et citoyennes (par exemple, aménagement d’espaces de rassemblement et campagnes pour redonner du pouvoir aux voix des habitants et habitantes; Généreux et al., 2018).
Deux initiatives collectives québécoises récentes
La première initiative est la division Communauté du Regroupement québécois de psychologie positive (RQPP)1, un organisme à but non lucratif qui se consacre au rayonnement de la psychologie positive en français et dont l’objectif principal est de rassembler des chercheurs et chercheuses, des psychologues et des coachs pour leur offrir un espace d’échange et de rencontre. La mission de la division Communauté est de contribuer à la résilience collective et à l’épanouissement de la société québécoise et de ses différentes communautés grâce à la psychologie positive et à ses outils éprouvés scientifiquement. Les initiatives actuelles visent entre autres à implanter un projet pilote en communauté autochtone dont les principes de base pourront être transférables à d’autres groupes et à répertorier les outils de psychologie positive pouvant être utiles dans un contexte de changement social dramatique.
La seconde initiative, le Projet InterCom2, vise à renforcer le bien-être et la résilience des populations vulnérables, principalement les jeunes dans les contextes de changements sociaux. Au cœur du projet se trouve une série de six ateliers intitulée Changements sociaux : retrouver ses repères et s’engager pour mieux aller. Chaque atelier de groupe de 75 minutes explore un thème lié à la psychologie sociale et inclut les bonnes pratiques en intervention : les valeurs, l’autocompassion, le soutien social, la cohésion, la communication bienveillante et l’engagement. Les ateliers misent sur les forces des personnes et le développement de ressources personnelles et collectives. Ils visent à favoriser la clarté identitaire et à stimuler l’engagement, tant envers soi-même qu’envers ses proches ou sa communauté.
Conclusion
Une approche mieux intégrée des disciplines de la psychologie sociale et de la psychologie positive servirait de rempart dans les situations de changement social dramatique affectant de larges populations. Lors de tels changements, une approche collective touchant un ensemble de personnes contribuerait à répondre à la grande demande de soutien. Cette approche collective devrait toutefois s’adapter aux besoins particuliers des personnes et aux contextes dans lesquels ces situations se déroulent. Afin de poursuivre le travail de développement et de validation des interventions communautaires, il serait utile d’investir dans des évaluations plus systématiques et fondées sur les données probantes en psychologie positive et sociale.