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EXCLUSIVITÉ WEB | La recherche avec les Premières Nations comme outil de transformation sociale

EXCLUSIVITÉ WEB | La recherche avec les Premières Nations comme outil de transformation sociale

Caroline Ouellet

Mme Ouellet est doctorante en psychologie communautaire à l’Université du Québec à Montréal. Ses recherches portent sur l’accessibilité des populations autochtones aux soins de santé et aux services sociaux, et sur le transfert des connaissances.


Thomas Saïas

M. Saïas est professeur de psychologie communautaire à l’Université du Québec à Montréal. Ses travaux de recherche portent sur l’universalisme proportionné, l’équité et l’accessibilité dans les services sociaux et de santé.

Dre Janie Houle | Psychologue

La Dre Houle est psychologue communautaire, professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal et chercheuse au Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

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mars 2018

Les communautés autochtones font l’objet de nombreuses recherches en ce qui a trait à leurs états de santé physique et mentale ainsi que leur mode de vie et leur culture (Kirmayer, Brass et Tait, 2000; Kirmayer, Simpson et Cargo, 2003; Reading et Wien, 2009). Au moyen de ces recherches, une grande quantité de connaissances est générée et souvent inexploitée. Cet article décrit, à partir d’un projet concret portant sur l’accès aux soins de santé, comment le rôle de psychologue communautaire peut être celui d’un vecteur de connaissances et ainsi contribuer à la lutte contre les inégalités sociales.

Survol de la réalité autochtone

Au Canada, le terme Autochtone réfère aux Premières Nations, aux Métis et aux Inuits (Statistique Canada, 2011). Chaque nation autochtone possède un patrimoine unique qui comprend des pratiques culturelles et des croyances spirituelles qui lui sont propres (Secrétariat aux affaires autochtones, 2011). Une majorité de Premières Nations, des Métis et des Inuits ont vécu des événements traumatisants et ont été victimes d’inégalités, notamment liées à la colonisation (Commission de vérité et réconciliation du Canada, 2015). Le traumatisme associé aux souvenirs de mauvais traitements mentaux, physiques et sexuels passés est toujours présent dans plusieurs communautés (Dion, Hains, Ross et Collin-Vézina, 2016).

Aujourd’hui encore, les Premières Nations, les Métis et les Inuits font face à de nombreuses formes d’inégalités, au premier rang desquelles figurent les inégalités en matière de santé. Ainsi, l’état de santé des populations autochtones est largement inférieur à celui de la population générale. Ces écarts de santé augmentent annuellement (Frohlich, Ross et Richmond, 2006). Les Premières Nations canadiennes présentent notamment une prévalence plus élevée de diabète de type II, d’obésité ou de tuberculose (Gallant, Duvvuri et McGuire, 2017; Harris, Bhattacharyya, Dyck, Naqshbandi Hayward et Toth, 2013; Reading et Wien, 2009). Les taux de suicide sont également plus élevés chez les Premières Nations et les Inuits que dans le reste du pays (Kirmayer et coll., 2007; Kirmayer, Brass et Tait, 2000). Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer la prévalence des problèmes de santé. Les conditions de vie (piètre qualité de logement, faibles revenus, accès limité à l’éducation…) et l’accès aux soins sont les principaux déterminants des états de santé observés (Reading et Wien, 2009).

Projet fondateur

Le projet dont il est question dans ce texte a débuté lorsqu’une équipe de recherche en pharmacologie a étudié des plantes provenant de la pharmacopée québécoise des Premières Nations. Il avait comme objectif d’identifier les plantes ayant un effet régulateur sur le diabète ainsi que sur l’obésité, dans le but d’augmenter le recours à la médecine traditionnelle dans l’offre de soins de santé. Le projet a généré de nombreux résultats, mais ces derniers n’étaient pas utilisés à leur plein potentiel (Eid et Haddad, 2014; Haddad et coll., 2011; Ouellet, Harbilas, Garofalo, Levy et Haddad, 2016).

Les communautés cries impliquées dans le projet ont alors demandé aux chercheurs de les accompagner dans l’intégration de stratégies issues de la médecine traditionnelle dans l’offre régulière de services. La médecine traditionnelle autochtone est définie comme « l’ensemble des connaissances, compétences et pratiques basées sur les théories, les croyances et les expériences propres aux différentes cultures, explicables ou non, utilisées dans le maintien de la santé ainsi que dans la prévention, le diagnostic, l’amélioration ou le traitement des maladies physiques et mentales » (Organisation mondiale de la santé, 2013). Un questionnement sur les pratiques culturellement appropriées et l’offre de soins s’est imposé afin d’implanter et d’utiliser les résultats des recherches antérieures.

Une alliance entre les membres de trois communautés des Premières Nations du Québec et des chercheurs universitaires a vu le jour afin de concevoir le projet baptisé « Le meilleur des deux mondes ». Les communautés participantes sont les communautés cries de Chisasibi et de Mistissini et la communauté ilnu de Mashteuiatsh. Les chercheurs impliqués proviennent des domaines de la pharmacologie, de la santé publique, de l’ethnobiologie et de la psychologie communautaire. Ce projet vise à renforcer l’offre de soins en santé et de services sociaux, en tenant compte des spécificités des communautés concernées. Dans ce cadre, les Premières Nations ont exprimé le souhait de pouvoir bénéficier d’une offre de soins traditionnels et ont réclamé des soins allopathiques qui soient culturellement appropriés. La médecine allopathique réfère à la biomédecine, à la médecine conventionnelle ou à la médecine moderne (Dupuis et Kuzminski, 1998).

Recherche-action participative

Avant de commencer la collecte des données, les psychologues communautaires se déplacent dans les communautés cibles comme observateurs. Dans le projet « Le meilleur des deux mondes », les étudiants universitaires impliqués dans la collecte et dans la diffusion des résultats ont été invités à participer à des événements culturels comme des pow-wow, de l’enseignement de Kuukum (grands-mères) et une semaine annuelle d’activités traditionnelles. Cette participation aux activités culturelles a permis aux Premières Nations de connaître la nature des étudiants collaborateurs. Lors de ces événements, nous avons rencontré les membres de la communauté pour nous présenter, échanger sur nos rôles, dévoiler notre personnalité et notre histoire, et parler du quotidien. Nous avons pu assister à des moments de partage et nous avons ainsi appris de l’attitude des Premières Nations vis-à-vis de la présence de chercheurs étrangers. Durant cette période, nous n’avons fait aucune collecte de données ni avancement de la recherche, si ce n’est qu’un apprentissage ethnographique. Il s’agissait d’une étape de familiarisation avec le milieu et la culture.

Pour la réalisation d’un projet en psychologie communautaire, de nombreux déplacements sont nécessaires dans les communautés concernées. Dans le cadre de la présente recherche, la candidate au doctorat en psychologie communautaire a travaillé conjointement avec trois agents de liaison cris et ilnu, les déplacements servant en premier lieu à les rencontrer. Un des rôles de l’agent de liaison est d’assister et de guider les chercheurs dans l’apprentissage de la culture et dans la réalisation du projet pour favoriser un déroulement culturellement approprié. D’autres rencontres ont servi à créer des questionnaires avec la participation de représentants de la communauté. Ces questionnaires devaient répondre aux questions de recherche académique, mais essentiellement à ce que les membres des communautés ont besoin de savoir pour favoriser l’implantation de leur projet. Ensuite, la candidate a réalisé des entrevues individuelles sur une période d’un mois, pour chacune des communautés participantes. La transcription des entretiens a été ensuite été complétée, les données analysées et les résultats retournés aux agents de liaison afin de (in)valider l’information recueillie.

L’équipe de recherche s’est par la suite déplacée à nouveau, pour communiquer les résultats aux communautés par le biais de présentations orales et de rapports (en cours). Lors de ces rencontres, des discussions de groupe ont permis d’identifier des solutions aux barrières identifiées. Les différents acteurs du milieu, dont les aînés, les guérisseurs, les utilisateurs ou non-utilisateurs de services, les professionnels de la santé ainsi que les administrateurs ont été convoqués à la même table pour partager ces solutions et échanger sur les étapes à franchir à court, à moyen et à long terme. Les résultats de la recherche seront diffusés en partenariat avec les communautés impliquées. Une entente formelle a été signée par toutes les parties, et un consensus est nécessaire avant toute divulgation scientifique des résultats.

L’apport et le rôle du psychologue communautaire

Dans le cadre de ce projet, la candidate au doctorat en psychologie communautaire joue un rôle dans la lutte aux inégalités sociales en facilitant l’appropriation, par les membres des communautés concernées, de connaissances issues de recherches en ethnobotanique et en pharmacologie. « La psychologie communautaire offre un cadre permettant d’agir auprès des individus exclus, en agissant sur le développement social et en mettant l’accent sur les valeurs de l’intervention communautaire, sur le travail participatif et sur la création d’alliances. » (Burton, Boyle, Harris et Kagan, 2007)

Le psychologue communautaire vise à promouvoir la justice sociale et l’équité. Il travaille sur le terrain avec les outils de la recherche-action et de l’organisation communautaire. Dans le projet « Le meilleur des deux mondes », un des rôles de la candidate au doctorat en psychologie communautaire a été de se démarquer d’une logique habituelle de transfert de connaissances scientifiques (science-push) vers une élaboration conjointe des meilleures connaissances possibles (modèle interactionnel de production de connaissances) (Chagnon et Malo, 2006). Cela a permis de rejoindre les objectifs des communautés qui ont pu avancer dans l’élaboration d’un système mixte de santé correspondant à leurs besoins uniques.

Ainsi, nous avons cocréé le projet « Le meilleur des deux mondes » à partir des données de sciences biomédicales et fondamentales, en intégrant l’aspect traditionnel et culturel des Premières Nations cries et ilnu. Le transfert de données issues de la recherche scientifique a nécessité de la part des psychologues communautaires une souplesse et une capacité d’adaptation à toute culture et toute population à laquelle ces données sont destinées.

Dans notre contexte, deux problèmes émergeaient. D’une part, les communautés partenaires ne s’identifiaient pas aux soins de santé et aux services sociaux offerts. D’autre part, les professionnels de la santé se disaient contraints par leurs seules connaissances en médecine allopathique (traitements conventionnels en santé physique et mentale) et limités dans leur capacité d’adaptation à cause des limites de leur code d’éthique.

Afin de reconnaître les difficultés présentes ainsi que les leviers sur lesquels nous pouvions nous appuyer, une des premières étapes du projet a consisté à identifier les barrières et les facilitants à utiliser des médecines traditionnelles autochtones, de même qu’à offrir des soins allopathiques culturellement appropriés. Pour ce faire, nous avons choisi d’étudier, auprès des trois populations concernées, leurs représentations sociales de la médecine traditionnelle autochtone et la médecine dite allopathique ou moderne. Nous avons choisi de réaliser cette recherche dans une démarche participative, en plaçant au centre de notre zone d’intérêt les personnes concernées par les données que nous souhaitions produire.

Au Québec, la contribution des psychologues communautaires dans les questions scientifiques ou sanitaires concernant les Premières Nations, les Métis et les Inuits est susceptible de permettre d’éviter la répétition de logiques post-colonisatrices. Malgré les bonnes intentions des chercheurs en santé, la manière de conduire des recherches peut être affectée par les rapports inégalitaires entre les chercheurs et les populations à propos desquelles les recherches sont menées (Fryer, 2011).

En adoptant un changement paradigmatique dans la manière de conduire des recherches, en favorisant la participation, la coconstruction et la rétroaction systématique, nous pouvons produire des changements tangibles en faveur d’une plus grande justice sociale. Il s’agit de mobiliser les données issues de la recherche et de partager le pouvoir décisionnel afin de modifier de manière pérenne des systèmes de santé souvent inégalitaires. Le psychologue communautaire se définit avant tout comme un agent de changement social qui, par l’animation de processus collaboratifs et la production de données utiles à la prise de décision, améliore les systèmes et les environnements. Sa contribution est complémentaire à celle des psychologues cliniciens, qui travaillent principalement à une échelle individuelle, bien que tous poursuivent un même but : améliorer la santé mentale de la population.

Conclusion

Ce texte résume un projet de psychologie communautaire, réalisé auprès de communautés autochtones, qui vise à analyser les barrières et les facteurs facilitants de l’accès et de l’utilisation des médecines allopathiques et traditionnelles. Le psychologue communautaire contribue notamment au transfert des connaissances en s’appuyant sur un projet de lutte contre le diabète et l’obésité. La majorité des recherches avec les Premières Nations s’effectuent sur l’identification de facteurs de risque et de protection individuels. Dans le cas du projet présenté ci-dessus, la recherche s’est effectuée sur le système de santé.

Le projet a été centré sur les participants utilisateurs et non-utilisateurs de soins afin de nous aider à comprendre ce qu’ils vivent à travers leur regard et leur perception. Le but ultime est d’améliorer le mieux-être des populations en travaillant à l’échelle d’un système plutôt qu’à l’échelle individuelle. Le respect, la confiance et la compréhension mutuelle sont essentiels pour développer des recherches en partenariat, permettant aux populations de décider ultimement par elles-mêmes des meilleures options en matière de santé, dans une perspective de réduction des inégalités.

Bibliographie

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Chagnon, F., et Malo, C. (2006). L’application des connaissances scientifiques à l’intervention auprès des jeunes et des familles : conjuguer savoirs empirique, clinique et expérientiel. Défi jeunesse, Revue du Conseil multidisciplinaire du CJM-IU, 12(3), 29-35.

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