Saut au contenu
  MENU
Retour

Une psychologue dévouée à la protection des enfants

Une psychologue dévouée à la protection des enfants

Hélène de Billy | Rédactrice pigiste

Imprimer Partager par courriel
juin 2018

Professeure à l’École de service social et de pédiatrie à l’Université McGill, la Dre Delphine Collin-Vézina, psychologue et chercheuse, consacre sa carrière tout entière à améliorer le sort des enfants victimes de maltraitance, dont les agressions sexuelles. Chef de file dans ce domaine, elle siège depuis 2012 au comité scientifique du Centre de protection de l’enfance de l’Université pontificale grégorienne à Rome.

Directrice du Centre de recherche sur l’enfance et la famille de l’Université McGill, la Dre Delphine Collin-Vézina a pris de front la question des agressions sexuelles auprès des enfants. Ce qui la motive jour après jour dans son travail? Que l’on puisse enfin mettre un terme, une fois pour toutes, aux violences sexuelles infligées aux mineurs. « Parce que ces choses cachées ont toujours existé, dit-elle, on a du mal à imaginer que ça cesse. Mais si on compte changer la situation, il faut viser au-delà de la prévention et développer de solides actions sociales. » Avec 20 % des femmes et 10 % des hommes qui déclarent avoir été victimes d’agressions sexuelles durant l’enfance au Québec, on commence à mesurer la gravité de la situation. « Si l’agression était une maladie, confesse l’experte, le problème figurerait à l’avant-plan de toutes les politiques de santé publique. »

La psychologue qui est également titulaire de la chaire Nicolas-Steinmetz-Gilles Julien en pédiatrie sociale forme également des intervenants sociaux pour qu’ils réagissent bien aux révélations et sachent parler aux enfants avec doigté afin de trouver des solutions et de répondre au mieux à leurs besoins.

À l’École de service social de l’Université McGill depuis 2007, la professeure a d’abord déployé ses efforts pour mieux reconnaître les victimes d’agressions. Elle s’est notamment penchée sur les agressions sexuelles dans les communautés autochtones, les agressions sexuelles commises envers les enfants et les jeunes en familles d’accueil, l’aide aux enfants en communauté fermée et ce qui empêche les gens de briser le silence, ce qu’elle appelle « les barrières au dévoilement ».

Lors d’une étude dont les résultats ont été publiés en 2014, elle a découvert que la moitié des répondants avaient attendu jusqu’à leur majorité avant de révéler les actes de violence sexuelle qui avaient transformé leur vie en champ de ruines. Ces dénonciations tardives ne sauraient en aucun cas miner leur crédibilité, estime-t-elle. « On fait fausse route si l’on hésite à croire les victimes sous prétexte qu’elles ont attendu longtemps. »

Un sujet lourd

La scène du « prédateur sexuel qui attend sa petite victime derrière un bosquet, un sac de bonbons à la main », qui circule dans l’imaginaire collectif, est loin d’être représentative de la réalité, soutient la chercheuse. « Dans la majorité des cas, l’agresseur est un proche, un homme respectable qui arrive à ses fins au moyen de cajoleries, d’intimidation et de manipulation. »

Le sujet n’en est pas moins douloureux et, en début de carrière, la Dre Collin-Vézina songe à tout lâcher. « J’ai pensé me diriger vers un champ d’activité moins difficile, mais les violences n’allaient pas disparaître parce que je décidais de ne plus m’en préoccuper. »

À l’époque, on possède encore assez peu de données sur l’impact intergénérationnel des sévices. L’agression engendre-t-elle l’agresseur? Pour renouer le lien complexe entre les traumatismes de l’enfance et les pratiques parentales futures, la Dre Collin-Vézina interroge 154 mères d’enfants âgés de 6 à 11 ans. Intitulée « De victimes à mères », sa thèse de doctorat réfute le mythe du cercle vicieux. « Et ça, ajoute-t-elle, il faut le réaffirmer encore, car plusieurs victimes, surtout parmi les hommes, tardent à s’ouvrir de peur d’être perçues comme des agresseurs potentiels. »

Une carrière internationale

Après des études secondaires au Collège Jean-Eudes, Delphine Collin-Vézina entre au Département de psychologie de l’Université de Montréal à 19 ans. Elle a alors la chance de travailler avec la Dre Mireille Cyr, une pionnière parmi les chercheurs québécois s’intéressant aux enfants et aux adolescents agressés sexuellement. « Mireille Cyr a été pour moi une mentore extraordinaire. Elle m’a donné envie de suivre ses traces. »

Devenue chef de file dans son domaine, Delphine Collin-Vézina a été invitée en 2012 à faire partie du tout nouveau comité scientifique du Centre de protection de l’enfance de l’Université pontificale grégorienne à Rome. Composé de six membres, ce comité mis en place par le Département de psychologie de la Grégorienne a été créé pour lutter contre les agressions sexuelles à l’endroit des mineurs au sein de l’Église catholique, un sujet resté longtemps tabou ici comme ailleurs.

Élevée dans un milieu complètement agnostique, la Dre Collin-Vézina ne s’attendait certainement pas à recevoir une invitation du Vatican. « Ce mélange entre philosophie, sociologie et théologie, c’était assez inattendu. D’un autre côté, le Québec a vécu pendant quatre siècles un rapport étroit avec l’Église et j’appartiens à cette culture. Mes grands-parents, d’ailleurs, auraient été fiers de moi. »

Depuis 2016, elle contribue au programme de formation pour lutter contre les agressions sexuelles du Centre de protection de l’enfance de l’université pontificale. En communiquant avec eux au moyen de l’application Skype, elle a entraîné de nombreux professionnels, des religieux pour la plupart, afin de les aider à devenir des « sentinelles » et des agents de changement dans des sociétés où il n’y a pas nécessairement de filet de sécurité ni de service de protection de la jeunesse. « On travaille beaucoup avec les communautés religieuses qui œuvrent en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud. Je me consacre à l’aide aux victimes. C’est fabuleux de faire de la prévention et de la sensibilisation avec ces gens. »

En octobre dernier, l’université pontificale et son comité scientifique ont organisé un congrès mondial sur le thème « La dignité des mineurs dans le monde numérique ». À cette occasion, la Québécoise a été reçue en audience par le pape François lors d’un bref tête-à-tête dans les appartements privés du pontife.

L’assemblée des 150 congressistes venait d’adopter la Déclaration de Rome, une série de recommandations entérinées par le pape pour assurer la protection des jeunes au sein de l’Église. « Jamais un pape n’avait posé un tel geste, et j’avais l’impression de vivre un moment historique. Est-ce suffisant pour transformer l’Église ? Non. Mais c’est un premier pas. »

#MeToo

La société québécoise traite de mieux en mieux ses enfants. Collectivement, on passe ainsi de la culture du silence aux programmes de sensibilisation. « Mais l’empathie manque à l’appel, constate Delphine Collin-Vézina. Cette capacité de se mettre à la place de l’autre nous fait encore défaut. »

Selon elle, l’affaire Guy Cloutier a marqué un tournant dans la conscientisation des Québécois en 2005. Impresario et producteur, Cloutier a été condamné à 42 mois de prison pour agression sexuelle envers sa victime Nathalie Simard alors qu’elle était enfant. En fait, c’est à la chanteuse que revient le mérite d’avoir dénoncé son agresseur, « et surtout d’être parvenue à enregistrer sa confession », souligne la spécialiste.

« Sinon, on ne l’aurait jamais crue. Sa réputation n’aurait pas suffi pour lui donner la crédibilité nécessaire. Je le sais. J’ai grandi en regardant Le Village de Nathalie à la télévision. Même avec ma sensibilité, il est difficile pour moi de croire qu’elle était victime d’agressions sexuelles à ce moment de sa vie. Cette histoire nous a fait énormément évoluer. Collectivement, on a été obligés de réviser notre jugement. »

Près de quinze ans plus tard, nous voilà en plein mouvement #MeToo. Estimant que chaque prise de parole compte, Delphine Collin-Vézina se réjouit de cette nouvelle vague de dévoilements.

« De façon générale, cette révolution m’enthousiasme. Ce qui me chagrine, par contre, c’est le peu de confiance que les participants accordent à la justice pour trouver une réponse à leur besoin de réparation. »

Elle s’interroge en outre sur le caractère public, très m’as-tu-vu des accusations menées à fond de charge dans les médias sociaux. « Sauf erreur, #MeToo ne semble pas avoir interpellé la jeune caissière chez IGA qui est victime d’attouchements de la part de son gérant. »

Le rôle des psychologues

Les agressions envers les enfants ne vont pas cesser demain matin et ceux qui en ont été victimes continuent à souffrir, parfois à travers leur descendance. Parmi les intervenants, croit la Dre Collin-Vézina, les psychologues ont un rôle fondamental à jouer pour apaiser cette souffrance.

Est-ce que cela signifie qu’un psychologue doit inviter son client à s’exprimer même si celui-ci n’en a pas manifesté l’intention ? « Comme psychologue, il faut aborder la question, comme un sujet possible faisant partie de l’histoire de vie de notre client. Oui, il faut oser poser la question. Car l’agression demeure une réalité enfouie. »

Ses travaux sur le dévoilement l’ont amenée à s’intéresser aux victimes invisibles, aux enfants souffrant de maladies mentales ou aux jeunes qui éprouvent des problèmes de comportement, mais qui ne sont pas reconnus comme des victimes de traumatismes de la part de la Direction de la protection de la jeunesse.

« Il y a, dans ces milieux, une prise de vue qui demeure très étroite. Si l’enfant est traité pour négligence, on évitera de le sonder sur l’agression sexuelle. S’il éprouve des problèmes de comportement, il ne sera pas pris en charge en raison de traumatismes qu’il aurait pu subir. »

Pourtant, dans une étude qu’a menée la Dre Collin-Vézina auprès d’adolescents de 14 à 17 ans placés dans un centre de réadaptation, 62 % des filles et 17 % des garçons ont répondu avoir été victimes d’agression sexuelle, « une situation demeurée cachée jusqu’à ce qu’on les interroge », précise la chercheuse.

La Dre Collin-Vézina enchaîne : « C’est terrible parce qu’une jeune fille victime d’agression, face à un environnement social ou familial ne lui permettant pas d’être crue, va trouver une autre façon de manifester sa souffrance. Elle pourrait sombrer dans la délinquance ou la prostitution. Et tout ça va se retourner contre elle sous forme de blâme ou de désespoir. »

Le courage

L’histoire s’écrit à partir de changements, mais aussi des actes de courage qui les ont favorisés. À cette enseigne, la Dre Collin-Vézina rend hommage au mouvement féministe québécois qui, il y a 40 ans, a osé défier l’omerta sur cette difficile question des agressions sexuelles à l’endroit des jeunes. Elle pense aux intervenants sociaux, aux psychologues et autres pionniers qui ont ouvert les premiers centres d’aide aux victimes (aujourd’hui nommés « CALACS »). Il n’était pourtant pas très populaire, à l’époque, d’entreprendre de telles initiatives.

Aujourd’hui, pour les chercheurs, le temps est venu de délaisser les études en silos pour favoriser l’interdisciplinarité et les études transversales. Avec deux collègues, la Dre Collin-Vézina vient justement de lancer un ouvrage dans le cadre du Symposium sur le trauma complexe présenté en juin à la Grande Bibliothèque, à Montréal, en juin 2018. Publié aux Presses de l’Université du Québec, Le Trauma complexe : comprendre, évaluer et intervenir constitue le premier ouvrage publié en français sur le sujet.



Par
Hélène de Billy | Rédactrice pigiste

 
Imprimer Partager par courriel