Monique Bessette : au-delà des sentiers battus, choisir l’audace
André Lavoie, journaliste

Née en 1962, l’année où l’Ordre des psychologues du Québec a vu le jour, la Dre Monique Bessette, psychologue, y voit une heureuse coïncidence. Fille d’un père québécois et d’une mère d’origine italienne, elle passe les étés de sa jeunesse en Italie, alors qu’elle éprouve déjà une profonde curiosité envers l’expérience humaine. C’est d’ailleurs cette fascination qui la mènera vers la psychologie, puis, au début des années 1980, à l’Université de Montréal, où elle trouvera une profession qui répondra à ses aspirations. Sans savoir qu’elle possédait une fibre d’entrepreneure, elle fondera en 1995 l’Institut Victoria, consacré aux personnes vivant avec des troubles de la personnalité. Plus de 30 ans plus tard, elle est toujours habitée et animée par la même mission : sortir des sentiers battus, soulager la souffrance des individus et mieux outiller les professionnels qui veulent l’apaiser.
Qu’est-ce qui vous fascinait à l’idée de devenir psychologue?
Enfant, je rêvais de travailler dans un cirque. Mais… ce n’était pas vraiment une option : dans mon milieu familial, le message était clair, il fallait faire des études supérieures. Disons qu’assez rapidement, j’ai compris qu’il fallait dire adieu au cirque ! Dans notre entourage, on comptait plusieurs psychologues et psychiatres avec qui j’aimais beaucoup échanger. Et, sans même m’en rendre compte, je commençais déjà à développer un intérêt pour la psychologie. Je me souviens qu’à l’âge de sept ans, une enseignante répétait toujours ses explications trois fois afin que toute la classe puisse comprendre. Certains élèves éprouvaient beaucoup de difficultés. Je me demandais : « Qu’est-ce qui fait en sorte que, pour certaines personnes, une même tâche peut sembler plus facile ou plus difficile? » J’avais déjà en moi ce désir de comprendre l’humain. Puis, comme dans beaucoup de familles, nous avons traversé des épreuves et vécu des difficultés émotionnelles qui ont aussi contribué à nourrir mon intérêt pour la psychologie.
En début de carrière, pourquoi avez-vous fait le choix d’aider les personnes vivant avec un trouble de la personnalité?
Le premier emploi que j’ai occupé était dans un centre de réadaptation pour les personnes aux prises avec une dépendance à l’alcool ou aux drogues. En plus des problèmes de dépendance, une importante proportion de la clientèle présentait un trouble de la personnalité. Durant mon internat doctoral à l’Institut Douglas, plusieurs personnes aux prises avec cette problématique sollicitaient notre aide. J’entendais constamment dire qu’« il n’y avait rien à faire avec ces personnes » : cette idée me dérangeait profondément. J’ai donc décidé de me former davantage afin de mieux les comprendre et les accompagner. Et puis, il faut bien l’avouer : j’aime bien les émotions fortes !
Y a-t-il aussi chez vous le désir de découvrir des domaines moins connus, voire parfois délaissés de la psychologie?
Il est vrai qu’à l’époque, j’ai choisi d’intervenir auprès des personnes vivant avec un trouble de la personnalité alors que peu d’ateliers et de services leur étaient consacrés, mis à part les formations du Dr Gilles Delisle, psychologue, et le service spécialisé du psychiatre Évens Villeneuve à l’hôpital Robert-Giffard [aujourd’hui l’Institut universitaire en santé mentale de Québec]. Je n’ai jamais non plus été encline aux cloisonnements entre les orientations théoriques ou les champs de pratique. Cette ouverture m’a toujours poussée à explorer et à établir des liens entre divers univers qui sont rarement mis en relation dans notre discipline. À titre d’exemple, dès 2014, j’ai commencé à métisser la psychologie de la personnalité avec la psychologie organisationnelle et la santé psychologique au travail. Dans quelques mois, je présenterai aussi, avec la Dre Catherine Falardeau, médecin omnipraticienne, une formation dans le cadre du Congrès de l’Ordre portant sur un sujet d’importance, mais dont on parle encore trop peu : l’influence des hormones sur la santé mentale et la santé cognitive. Donc oui, je demeure profondément curieuse d’apprendre, de défricher de nouveaux territoires.
Pour revenir plus particulièrement au traitement des troubles de la personnalité, qu’est-ce qui vous a menée à fonder l’Institut Victoria?
Mes motivations étaient nombreuses. En plus du manque de services spécialisés, je constatais également qu’il était pratiquement impossible d’offrir dans le réseau public un accompagnement adapté à ces personnes. Quelques collègues ont tenté de me dissuader. Deux d’entre eux m’ont même téléphoné pour se moquer de moi, affirmant que « la personnalité ne pouvait pas être modifiée ». Bien sûr, j’ai dû faire le sacrifice de ne soigner que les personnes qui pouvaient financièrement se le permettre, mais notre groupe a pu au moins valider une chose : contrairement aux discours dominants de l’époque, les troubles de la personnalité, ça se traite, et d’ailleurs, c'est aujourd’hui scientifiquement bien établi.
On peut dire que le temps vous a donné raison.
Les choses ont tellement changé au cours des trois dernières décennies ! Aujourd’hui, de nombreux spécialistes se consacrent aux troubles de la personnalité, beaucoup de professionnels offrent des formations et différents programmes sont accessibles dans les hôpitaux et les CLSC. La réalité des personnes vivant avec un trouble de la personnalité a aussi progressivement trouvé sa place dans la culture populaire. Aujourd’hui, on trouve de nombreux livres, sites et ressources sur le sujet, et de nombreuses personnes parlent ouvertement de cette problématique avec laquelle elles vivent.
Avez-vous eu des mentors qui ont transformé votre parcours professionnel?
Au début de ma carrière, j’ai eu la chance de côtoyer mon collègue Jean-Pierre Marceau, un brillant psychologue, qui m’a fait découvrir les travaux du psychiatre américain James F. Masterson sur les troubles borderline et narcissiques. J’étais alors confrontée à cette clientèle, que je découvrais encore, et j’étais aussi bien consciente de mes propres limites. Je me suis formée intensivement : pendant trois ans, à raison de 32 semaines par année, je me rendais à New York pour suivre les formations du Dr Masterson. Il m’a également supervisée à distance, par téléphone, de 1993 à 1995. À cette époque, il était véritablement à l’avant-garde, un pionnier dans la compréhension et le traitement des troubles de la personnalité. Avoir été formée par une sommité dans le domaine des troubles de la personnalité, à une époque où c’était pratiquement inconnu au Québec, reste l’expérience la plus déterminante de ma vie professionnelle.
Au fil de votre pratique et des formations que vous avez données, vous avez sûrement, à votre tour, inspiré des psychologues.
Dans une carrière, on connaît parfois des moments de doute ; on se demande si l’on fait réellement une différence. Mais quand je croise des psychologues que j’ai accompagnés comme superviseure ou formatrice, ils me parlent souvent de la façon dont ces expériences ont marqué leur pratique. Lorsque je pense à toutes les personnes qui ont croisé mon parcours à titre de superviseure ou de formatrice, j’éprouve non pas de la fierté, mais une profonde gratitude.
Après avoir vu et vécu de grandes transformations au fil des années, êtes-vous optimiste en ce qui concerne l’avenir de la profession?
On trouve plus de professeurs cliniciens dans les universités, et les psychologues ont conscience de l’importance de la formation continue et savent qu’il faut y investir temps et argent. De plus, beaucoup de professionnels et d’organisations s’occupent maintenant d’une foule d’enjeux dont on ne se préoccupait pas au début de ma carrière. Je suis admirative et enthousiaste devant la recherche et les connaissances qui continuent d’évoluer en psychologie, sachant aussi que je n’arriverai jamais à en faire le tour !
À traits levés
Un livre marquant :
L’homme qui plantait des arbres (1953), de Jean Giono.
Que diriez-vous à la jeune psychologue Monique Bessette? :
Rien du tout : je craindrais de freiner les belles folies qu’elle fera plus tard!
Un film marquant :
Jésus de Montréal (1989), de Denys Arcand.
Une phrase qui vous inspire :
Seuls ceux qui rampent ne tombent jamais.
Congrès 2026 de l'Ordre
La Dre Monique Bessette, psychologue, présentera la formation L’influence des hormones sur la santé mentale et cognitive en compagnie de la Dre Catherine Falardeau, médecin omnipraticienne, le jeudi 12 novembre à Québec et en mode virtuel.