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Perspective de psychologue : Travailler avec un interprète lors d’un entretien clinique

Dre Marie-Liên Duymentz, psychologue
Psychologue au CISSS de la Montérégie-Centre et en bureau privé, la Dre Duymentz s’intéresse aux aménagements des thérapies psychodynamiques.




Dre Stéphanie Boucher, psychologue
Au moment d'écrire cet article, la Dre Boucher était candidate au doctorat en psychologie à l’Université de Sherbrooke et membre du Laboratoire de recherche sur le couple et la sexualité. Elle travaille aujourd'hui pour le compte du CISSS de la Montérégie-Centre.


Depuis sa fondation, le Canada accueille chaque année des milliers de personnes immigrantes ou réfugiées. L’année dernière, l’arrivée des réfugiés syriens a mobilisé plusieurs intervenants des secteurs public et communautaire. Des personnes de tous les horizons arrivent au Québec et sont prises en charge par des ressources spécialisées. Ces personnes profitent ensuite des mêmes services que les résidents : hôpitaux, CLSC et écoles. Certains professionnels travaillent régulièrement avec des interprètes, alors que d’autres y ont recours ponctuellement. Voici quelques exemples de situations cliniques requérant la présence d’un interprète : un psychothérapeute qui traite un état de stress post-traumatique chez un client réfugié, un psychologue scolaire qui souhaite rencontrer les parents d’un jeune parlant français, mais dont les parents ne parlent ni français ni anglais, un neuropsychologue qui évalue la présence d’un trouble du spectre de l’autisme chez un client immigrant unilingue. En première partie, cet article présentera les grands principes essentiels pour travailler avec un interprète. En deuxième partie, il attirera l’attention du clinicien sur la préparation à l’entretien, son déroulement et le nécessaire retour après l’entretien. En troisième partie, l’article examinera les possibilités de mener une thérapie à terme en présence d’un interprète.

Principes généraux

Les thèmes abordés lors d’un entretien clinique avec l’aide d’un interprète sont similaires à ceux de tout entretien. Toutefois, si le contenu est habituel, la forme des entretiens diffère. Avant de débuter la démarche, le professionnel garde en tête deux grands principes, soit le choix judicieux d’un interprète et le rythme plus lent de l’ensemble du processus d’évaluation et d’intervention.

Lors de la requête de service d’un interprète, si le professionnel a le choix, il est préférable de demander un interprète de la même tranche d’âge que le client et du même genre. En effet, dans plusieurs cultures, l’âge et le genre influent fortement sur le statut social. Une trop grande différence peut rendre l’identification du client à l’interprète difficile (Paone et Malott, 2008). Afin de bâtir une alliance thérapeutique, le professionnel demande dès le début la présence du même interprète lors de chaque séance, à moins d’éventuelles mésententes avec l’interprète qui ne pourraient se résoudre. On ne demande jamais à un membre de la famille ou à un proche d’interpréter. En effet, le proche sera dans un conflit de rôle et le client pourrait filtrer l’information partagée (Miletic et coll., 2006).

Plusieurs professionnels s’inquiètent qu’une intervention courte prenne du temps à être traduite. Ce phénomène est normal : l’interprète peut avoir besoin de plus de mots pour expliquer le sens d’une question dans la langue du client. Si le professionnel se soucie de ce qui est dit, il peut le demander à l’interprète pendant l’entretien ou après. S’il le fait pendant, l’interprète devra traduire cet échange au client pour que celui-ci ne se sente pas exclu. En raison du temps requis pour l’interprétation, il est également normal que le rythme des rencontres soit plus lent. Moins de thèmes seront couverts et la période d’évaluation sera nécessairement allongée (Miletic et coll., 2006). 

L’entretien clinique
Préparation à l’entretien

Lorsqu’un interprète et un professionnel collaborent pour la première fois, il est impératif qu’ils prévoient une période de préparation d’au moins 15 minutes avant l’arrivée du client. L’interprète traduira plus efficacement s’il a une compréhension claire de l’objectif de la rencontre, du rôle du professionnel, de la méthode de travail et de la terminologie utilisée (Miletic et coll., 2006).

Avant la première rencontre, le professionnel vérifie avec l’interprète que ce dernier ne connaît pas le client de près ou de loin. Cette vérification devrait avoir été faite par l’agence qui fournit les services d’interprétariat, mais il n’est pas superflu de re-questionner. Aussi, le professionnel explique l’obligation à la confidentialité à laquelle il est tenu et à laquelle l’interprète est tenu. Enfin, le professionnel spécifie que l’interprète et le client ne doivent pas se retrouver seuls. Ainsi, le professionnel et l’interprète iront chercher le client ensemble et le raccompagneront à la fin (Miletic et coll., 2006).

Pendant l’entretien

Au début du premier entretien, le professionnel présente son rôle, le rôle de l’interprète, le but de la rencontre et la confidentialité. Il s’agit d’expliciter la notion de confidentialité, sa permanence et ses exceptions. Tout au long de la rencontre, le professionnel valide la compréhension du client. Le professionnel formule des phrases courtes et claires. Ce n’est que lorsque la communication sera bien établie et plus fluide que le professionnel se permettra des interventions plus nuancées et complexes. L’humour et l’ironie sont à éviter; ces concepts sont difficiles à traduire (Miletic et coll., 2006).

Le professionnel maintient le contact visuel avec le client pendant la quasi-totalité de l’entretien. Si le client s’adresse plus à l’interprète qu’au professionnel, le professionnel peut demander au client de le regarder, et ce, dans le but de mieux le comprendre pour mieux l’aider. Dans le même sens, le professionnel s’adresse directement au client : « J’aimerais que vous me parliez de… », et non pas : « Demandez à madame de parler de… » (Miletic et coll., 2006).

Retour après l’entretien

Après le départ du client, le professionnel et l’interprète effectuent ensemble un retour sur la séance. Ce retour sera plus long lors du premier entretien, car les collaborateurs apprennent à travailler ensemble. Le professionnel peut commencer par demander à l’interprète s’il a des commentaires à formuler. Le professionnel peut partager ses impressions sur le processus de communication. Il renforce les bonnes pratiques et offre une rétroaction constructive. Le professionnel indique à l’interprète quels comportements, paroles ou attitudes lui ont déplu et explique pourquoi ils doivent être modifiés. Ne pas interpréter tout ce qui est dit, répondre au téléphone ou consulter son téléphone pendant l’entretien, adopter une attitude condescendante ou conseiller le client sur ce qu’il devrait faire sont des comportements non professionnels que ne devrait pas avoir un interprète. Il s’agit d’une liste non exhaustive. Si, lors des rencontres suivantes, le problème n’est pas résolu, le professionnel communiquera ses observations à l’agence fournissant le service, et pourrait demander à travailler avec un nouvel interprète.

Tout comme pour le professionnel, l’interprète est affecté par le contenu clinique de la rencontre avec le client. Pour le bon développement de l’alliance professionnel-interprète-client, il est souhaitable que l’interprète puisse exprimer ses affects, voire sa détresse, particulièrement s’il a déjà été un réfugié ayant vécu des traumatismes similaires. Si l’interprète requiert un suivi post-rencontre plus long, le professionnel l’encourage avec empathie à rechercher du soutien auprès de l’agence qui l’emploie ou d’un autre organisme offrant des services appropriés (Miletic et coll., 2006).

Les thérapies possibles en présence d’un interprète Le taux d’abandon d’une thérapie par le client est plus élevé lorsque les rencontres se font en présence d’un interprète que sans interprète, et ce, même dans les cas où le professionnel a eu l’impression que le premier entretien s’est bien déroulé (Raval et Smith, 2003). Dans le même sens, qualitativement, les cliniciens rapportent qu’une thérapie complétée est moins bien réussie lorsque les services d’un interprète ont été nécessaires que sans interprète. Une fois ces mises en garde faites, les cliniciens et les chercheurs rapportent des thérapies efficaces selon les évaluations faites par des clients, des professionnels et des interprètes (Mirdal, Ryding, Essendrop et Sondej, 2012; Schweitzer, Rosbrook et Kaiplinger, 2013). Des suivis de plusieurs types ont été menés avec succès auprès de clients sévèrement traumatisés, ayant subi de la torture, par exemple, et de cultures fort différentes de la culture occidentale.

Lorsque les thérapies efficaces sont analysées a posteriori, le facteur le plus aidant, et de loin, nommé par les trois parties est la qualité de l’alliance thérapeute-client-interprète. On y trouve un climat de confiance, l’impression d’être une équipe et le sentiment d’être apprécié en tant qu’humain (Raval et Smith, 2003). Si ces attitudes sont déjà promues chez tout thérapeute, l’interprète doit également incarner la fonction contenante de la thérapie. Un intérêt et une empathie discrète de l’interprète font partie des ingrédients d’un succès thérapeutique (Mirdal, Ryding, Essendrop et Sondej, 2012). Le transfert est parfois effectué vers l’interprète en premier, d’où l’importance d’un espace d’échange entre le professionnel et l’interprète (Raval et Smith, 2003).

L’efficacité d’autres interventions en présence d’un interprète a été démontrée, par exemple normaliser et démystifier des symptômes, valider la réalité de l’expérience traumatique et ses effets, restructurer le récit d’un client, mettre des mots sur les émotions – honte et culpabilité à l’avant-plan – et établir des liens entre les pensées, les émotions et les sensations physiques. Des stratégies cognitives-comportementales employées en temps opportun peuvent bien fonctionner : déterminer les éléments déclencheurs de la colère et de l’anxiété, puis développer des stratégies d’autorégulation, confronter progressivement des stimuli qui génèrent de l’anxiété, recadrer des attentes négatives et pratiquer de nouvelles habiletés sociales (Mirdal, Ryding, Essendrop et Sondej, 2012).

Conclusion

Dans l’ensemble de la littérature consultée, la connaissance spécifique de la culture du client n’est pas une condition obligatoire à une réussite thérapeutique, alors que la régulation du lien avec l’interprète en est une. Il est pertinent pour le professionnel de connaître le contexte culturel du client, mais le clinicien compétent avec un interprète est celui qui démontre une sensibilité interpersonnelle, une ouverture à comprendre les valeurs du client et à saisir sa perspective sur le trouble dont il souffre, ainsi qu’une disponibilité émotionnelle à s’engager dans une triade délicate. Il n’existe pas de profil de professionnel qui réussit avec un interprète. Selon nous, tout spécialiste des relations humaines qui le désire, équipé de son savoir, de son savoir-faire et de son savoir-être, peut développer les habiletés requises pour travailler aisément avec un interprète.


Remerciements

Les auteures remercient Michèle Bouzigon, psychologue, Joanie Elliott, travailleuse sociale, et Andrée-Anne Théroux-Faille, psychoéducatrice. Nos échanges cliniques ont enrichi la préparation de cet article.

Bibliographie

  • Miletic, T., Piu, M., Minas, H., Stankovska, M., Stolk, Y. et Klimidis, S. (2006). Guidelines for working effectively with interpreters in mental health settings. [Brochure]. Victoria : Victorian Transcultural Psychiatry Unit.
  • Mirdal, G. M., Ryding, E. et Essendrop Sondej, M. (2012). Traumatized refugees, their therapists, and their interpreters: Three perspectives on psychological treatment. Psychology and Psychotherapy: Theory, Research and Practice, 85, 436-455.
  • Paone, T. R. et Malott, K. M. (2008). Using interpreters in mental health counseling: A literature review and recommendations. Journal of multicultural counseling and development, 36, 130-142.
  • Raval, H. et Smith, J. A. (2003). Therapists’ experiences of working with language interpreters. International Journal of Mental Health, 32(2), 6-31.
  • Schweitzer, R. D., Rosbrook, B. et Kaiplinger, I. (2013). Lost in translation, found in translation: A case study of working psychodynamically in an interpreter-assisted setting. Psychodynamic Practice, 19, 168-183.